‹ Œuvres de MirabeauChapitre 28 sur 168 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Ceux qui, sans certaines lumières dans l'esprit, et sans un certain enthousiasme dans le cœur, ne sont entrés dans l'ordre des Fr.-M. que par l'effet d'un appétit de curiosité, ou p:r des vues d'intérêt quelconques, se trouvent d'ordinaire peu satisfaits, et en sortent souvent; à moins que les agréments de société ou d'autres considérations ne les retiennent. Mais ils doivent penser tout autrement, les hommes qui, réfléchissant davantage, reconnaissent ce qu'il y a d'utile, de grand, de respectable dans un lien universel dont les fils partent de tous les pays, unissent un très grand nombre de gens éclairés, la plupart d'une extraction, d'une fortune et d'une éducation distinguées, dans une institution dont le but est d'amener les esprits à la connaissance d'un créateur universel de la nature, et des rapports primitifs de fraternité et d'égalité, qui existent entre tous les hommes, dans l'obligation qui naît de là de sentre-secourir, de travailler au bien de l'humanité, obligation qui est le sujet perpétuel de tous les rites, de tous les discours, de toutes les actions.

Ceux qui voient cela doivent, malgré les dégoûts que doivent leur causer quelques fâcheux alliages, malgré la vue du peu d'usage qu'on a encore fait de moyens aussi grands, aussi beaux, aussi dignes d'admiration, tâcher au moins de maintenir, autant qu'il est en eux, cette association, afin que, s'ils ne sont pas assez heureux pour atteindre l'époque où elle pourra produire tous les fruits qu'on a droit d'en attendre, la postérité se trouve au moins en état d'employer un moyen aussi précieux, de procurer le bien général des hommes.

Ainsi, quelque peu conforme que puisse être l'état présent, soit de l'Ordre en général, soit de la Loge particulière dans laquelle un Frère vit, aux idées que ses lumières

o4 OEUVRES DE MIRABEAU

le mettent en étal de se former sur le but de ITJrdre, et sur ce qu'il j)Ourrait exécuter, il ne doit point s*en séparer, point détourner les aspirants d'y entrer. Si, en plusieurs endroils, on n'exécute rien de plus que les devoirs de charité trivijiux envers les nécessiteux, si en d'autres, ce quon exécute n'a aucune influence réelle sur le bien-être des hommes, et si même, comme il n'arrive que trop souvent, on emploie à exécuter des bagatelles de grands moyens qu'on aurait pu, sans le défaut de lumière, la petitesse d'esprit, les vues rélréeies, les passions intéressées de plusieurs membres, appliquer à des choses infiniment plus grandes et plus décisives pour l'humanité; il doit se dire que cette charité pour les Frères est déjà quelque chose de 1res grand et de très respectable; que le peu qu'on fait pour l'humanité, quoique souvent mal dirigé, est toujours intéressant, et di^ne d'estime; que c'est un indice important de ce que l'Ordre peut faire s'il le veut, et de ce qu'il fera lorxjue les lumières et l'amour de Thumanilé qui en est la conséquence se seront rrpandus encore davantage; mais que tout cela cessera et ne saurait avoir lieu, si par défausses idées, par des impatiences condamnables, les meilleurs esprits abandonnent l'Ordre, et en causent ainsi peu à peu la dissolution; que même, ce n'est qu'en entretenant l'enthousiasme des Frères, enresseirant le lien qui les unit, que cela peut s'exécuter.

Si son cœur est capable d'aimer l'hnmanité, s'il n'est pas lui-même inlecté de la peste de la société, de cet esprit d'égoïsme froid, qui, ne considérant un'quemenl que son intérêt instantané, n'est susceptible d'aucune espèce d'enthousiasme, ni pour la vertu, ni pour la gloire; ces idées l'attacheront à rOrdre, lui en feront chérir tous les intérêts, et le porteront à en perftétuer les vrais principes et les usages, en les inculquant de la façon la plus adroite auT. autres, et surtout aux jeunes Frères, lant par ses discours que par son exemple. Ces idées et ces sentiments le feront aisément passer par-dessus les petits désagréments que l'un trouve dans toutes les Loges, par lés fausses mesures qu'on y voit adopter journellement, par le défaut de lumières, de gêné-

Page 1