‹ Œuvres de MirabeauChapitre 3 sur 168 · Lettres originales, 1^- janvier, 24 janvier · texte numérisé non relu

Lettres originales, 1^- janvier, 24 janvier

« Quant à mes yeux, c'est l'excès de travail qui les affaiblit. Depuis la pointe du jour, que je me lève, jusqu'à dix heures du soir, je lis ou j'écris sans aucune interruption, pas même l'heure des repas; car, outre que j'y emploie à peine cinq minutes, je lis en mangeant : tu sais que c'est une ancienne habitude quand je mange seul. » Lettres originales, à Sophie, 24 juin 1778.

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d'autriii tout ce qui pouvait éveiller et fortifier ses idées. Si les connaissances qu'il ne cessait ainsi (racquérir avaient moins de solidité que d'étendue, il sut les employer de telle sorte qu'elles devinrent comme ses étais naturels et lui permirent de tendre son génie vers les modèles qu'il enviait d'égaler.

Travailleur infatigable, le corps robuste, l'esprit libre, toujours actif, en état belliqueux, pour recevoir ou réfuter, il amasse en lisant de nombreux matériaux, qu'il qualifie lui-même de « pierres d'attente » : il gontle ses portefeuilles de copies, non seulement de livres imprimés, mais encore de mémoires, de manuscrits qu'on lui a confiés, et ce sera la base de ses ouvrages, leur structure interne autour de laquelle il développera ses principes. A ces matériaux, réunis au jour le jour, et quelquefois en cours d'exécution \ il joint le travail des collaborateurs* qui jouent auprès de lui le même rôle que ses notes et ses extraits. On pourrait dire qu'un élément étranger lui est nécessaire pour faire naître ses propres idées, ou plutôt les classer, les stabiliser, éclairer et cristalliser tout ce qu'elles ont

1. « Il étudiait un sujet en composant un livre; il ne lui fallait qu'un collaborateur qui lui fournît le fonds; il savait en employer vingt autres pour des additions et des notes, et se serait ctiargé d'une encyclopédie si on l'avait bien payé pour cette entreprise. » Etienne Dumont, Souvenirs sur Mirabeau, pp. 6 et 1.

2. Parmi les principaux, volontaires ou involontaires : le marquis de Mirabeau, Chamfort, Target, Brissot, Clavière, Dupont de Nemours, Mauvillon, Romilly, Vaughan, Marron, Lacbabeaussière. de Bourges, Salaville, pour les écrits.

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d'obscur et de confus, puis, d'autre part, quand il lui est contraire, qu^il heurte ses principes, pour exciter sa logique, amener ses arguments de contradiction dans une forme dialectique, les grouper dans un ordre tel qu'ils soient sans réfutation. Lorsqu'il p'a pas de thème préparatoire, il ne s'élève souvent que d'un vol incertain et lourd.

Toutefois, il n'est jamais aussi véhément, aussi nerveux, aussi précis, qu'en plaidant sa propre cause, dans les mémoires qu'il a écrits pour ses procès de famille; là, quand ses passions sont enjeu, ses intérêts directement menacés, il présente ses preuves avec une logique rigoureuse et serrée, se défend avec éloquence, attaque avec de l'adresse et de l'audace ; sa phrase est incisive, nombreuse, sans rien de lâché ni de déclamatoire. Mais c'est encore une œuvre d'écri^siain politique, car des faits personnels il tire des généralisations en faveur de la liberté, de la garantie des droits du citoyen qui n'a d'autre maître que les lois. On le découvre aussi tout entier dans ses lettres où jaillissent les richesses de son tempérament, sensible, irritable et fougueux, où se révèlent les nuances de sa pensée, infiniment mobile, sa connaissance des hommes, et son jugement clair des divers éléments qui composent la vie sociale.

On a reproché ses collaborateurs à Mirabeau, et, dans un esprit de dénigrement, on a exagéré l'importance de leur collaboration. Il est certain qu'il

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n'esl laïUeur unique d'aucun de ses ouvrages*, depuis les Lettres de Cachet. Mais en dehors de quelques brochures où sa participation s'est limitée à des arrangements de détail sur des textes qu'on lui avait fournis, on peut affirmer qu'il fut le véritable créateur de ses œuvres, parce qu'il les a construites, qu'il les a douées de leur force de démonstration, qu'il les a animées par son énergie brûlante, et qu'avec des pages inertes, il a fondu des livres vivants et vigoureux.

De l'usage des travaux d'autrui, Mirabeau s'en est expliqué, maintes fois, sans aucune gêne, tellement

1, (< Si OQ le considère comme auteur, il faut convenir que tous ses ouvrages, sans exception, sont des pièces de marqueterie où il resterait peu de chose si chacun de ses collaborateurs reprenait sa part; mais il avait le don de donner plus d'éclat à ce qu'il touchait lui-même, de jeter çà et là des traits lumineux, des expressions originales, des apostrophes pleines de feu et déloquence.

Il se sentait absolument incapable d'écrire de suite, s'il n'était

soutenu et guidé par un premier travail emprunté : son style, trop tendu, dégénérait bientôt en boursouflure, et il se dégoûtait du vide et de l'incohérence de ses idées ; mais quand il avait un fond de matériaux, il savait élaguer, rapprocher, donner plus de force et de vie, et imprimer au tout le mouvement de l'éloquence. C'est ce qu'il appelait mettre te trait à un ouvrage; ce trait était une expression singulière, une image, une saillie, une épigramme, une ironie, une allusion, quelque chose de vif et de tranchant qu'il croyait absolument nécessaire pour soutenir l'attention du lecteur. » [Souvenirs sur Mirabeau^ pp. 275 et suiv.)

Ce jugement de Dumont n'est pas absolument exact et s'applique mieux à ses discours qu'à ses écrits : il restreint la part réelle de Mirabeau dans ses ouvrages. Brissot, citant les collaborateurs de Mirabeau, est encore plus injuste, mais dans sou témoignage malveillant, on relève de grossières erreurs. Voir Mémoires de Brissot, t. III, pp. 369, 370, 383, 384 et suiv.

Dans le Domine salvum fac reqem (21 octobre 1789), pp. 26 et suiv., Peltier dépouillait Mirabeau de tous ses ouvrages, hormis les erotiques.

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il juge ses ouvrages au-dessus des apports étrangers. Il reconnaît même leurs mérites publiquement, avec élégance.

Les éléments nous manquent pour déterminer criliquement la part qui revient à Mirabeau et à chacun de ses collaborateurs dans toutes ses œuvres, mais nous les avons pour la Mo?iarc/iie Pn{ssie?ine .he major Mauvillon * a publié les lettres que Mirabeau lui a adressées, de 1786 à 1790% et nous y suivons, au jour le jour, la marche de leur collaboration. Ilien ne révèle mieux, avec ses manuscrits, la méthode de travail de Mirabeau, comment il étudie un sujet, dans ses détails les plus précis, quel soin il apporte à la documentation, et comment, à grands traits lumineux, il en expose les conclusions philosophiques, politiques et sociales.

Avant d'avoir choisi son collaborateur, Mirabeau a conçu le plan de son œuvre, la Monarchie Prussienne, confusément peut-être, mais avec une

1. Jacques Mauvillon, major au corps du génie, était attaché au service du duc de Brunswick. Pendant un de ses voyages en Allemagne, Mirabeau avait apprécié s^s qualités de travailleur appliqué et soigneux, ses principes philosophiques, ses connais- -an";es en économie politique et en art militaire, et l'avait choisi comme collaborateur régulier, après avoir essayé vainement de l'obtenir comme agent secret.

Mauvillon a publié seul un Recueil de mémoires sur des objets de politique, d économie politique et d'histoire, un Essai sur l'influence de la poudre à canon dans Vart de la guerre moderne, une Introduction à toutes les sciences militaires, etc.

Né en 1743, il est mort en 1*94,

2, Lettres du comte de Mirabeau à un de ses amis d'Allemagne écrites durant les années 1786, 1787, 1788, 1789, 1790, in-S», m. dccxcii.

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