VI INTRODUCTION
orientation solidement déterminée *. Il l'emploie d'abord à des travaux divers % et lorsqu'il a reconnu son aptitude à suivre ses directions, la conformité de sa pensée à la sienne, il l'amène à son projet essentiel par des études préparatoires. « Ce travail, lui écrit-il, n'est qu'un essai (un mémoire sur la Saxe) et pour ainsi dire le prolégomène d'un autre ouvrage, tout autrement important, et qui nous attachera davantage par les grands rapports elles grands motifs philanthropiques, que je vous dévoilerai à la première vue...
(( C'est un mémoire à fond que je veux sur ce pays ; ce n'est pas une encyclopédie. Je vous demande donc le travail que vous feriez ou feriez faire demain, si vous étiez ministre, et que votre souverain vous demandât de lui faire connaître complètement la Saxe. » (Berlin, 3 octobre 1786.)
Dès la première proposition, Mirabeau fixe à son collaborateur l'esprit général qui devra animer
1. Mauvillon écrit dans FAvam-propos des Lettres du comte de Mirabeau : « Le germe en est né uniquement Hans la tête du comte ; il est le fruit tout pur de son génie. Il le jeta dans lame de son ami, qui sans cela n'aurait jamais songé ni même, dans le fond, jamais été capable de produire un pareil ouvrage. Le comte fit plus. Après que son ami eut nourri, étendu, mis au monde ce germe, en vrai père, il soigna son éducation, redressa quelque membre sain, mais disloqué, enleva quelques loupes, quelques taches déplaisantes, et lui donna une parure capable de le faire paraître avec avantage dans le monde. » {Letl)'fS du comte de Mirabeau, avant-propos, p. xvi.) L'action de Mirabeau fut plus profonde que ne l'indique Mauvillon, et nous le verrons dans l'analyse de leur cotre?pondance.
2. Notamment pour Sur Moses Mendelssohn. Voir Lettres, sans date n° 2, 19 août 1786, 5 septembre 1786, 4 novembre 1*86.
INTRODUCTION vu
l'œuvre projetée, le ton : c'est en homme d'Etat qu'il faut examiner les choses et les juger, et non pas comme un simple particulier. Cette préoccupation (le Mirabeau, d'écrire pour les ministres ou tel un ministre, est constante, et tous ses ouvrages sont autant pour éclairer l'opinion publique que les gens en place qui ont la charge du gouvernement.
La collaboration assure'e, Mirabeau ne cesse d'intervenir auprès de son collaborateur; il le guide, il lui suggère des idées, il excite son zèle, il lui fournit des documents. « Demandez surtout tous les livres possibles, écrit-il, car on n'est tenu que de savoir ce qui est imprimé, mais on est tenu de savoir tout ce qui est imprimé. » (31 octobre 1786.) Pour se conformer lui-même à cette recommandation, iMirabeàu achète tous les ouvrages qui se rapportent à son sujet, et les expédie à Mauviilon; il interroge les écrivains allemands et les hommes politiques sur leurs défauts et leurs qualités, il est à l'alTût de tout ce qui se publie, et il^ ne borne pas ses recherches, selon sa prescription, aux documents imprimés, il fait copier des mémoires manuscrits, des états statistiques, des cartes géographiques, des notes ministérielles qu'il se procure habilement ^
1. '< Oui, sans doute, c'est un livre : un livre important, un livre de premier ordre. Vous voyez que je ne veux pas en diminuer le prix; je ne veux pas non plus en abréger la besogne, car je désire que daijs le précis historique vous traitiez à grands traits le tableau de ce qu'a laissé le grand électeur, l'un des plus grands hommes, selon moi, qui ait jamais existé, comme je veux celui de ce que Frédéric II a trouvé, a fait, a laissé et laissé faire. A ce propos, si
VIII INTRODCCTION
Mirabeau expose sa méthode, Jes idées qui permettront à Mauvillon d'employer les matériaux qu il lui a amenés à pied d'œuvre, sans s'écarter de sa conception première de Touvrage^ Il suit avec une attention soutenue le travail de son collaborateur, il lui indique les difficultés à éviter, les chapitres à développer et dans quel sens. « Je vous dirai seulement que le tableau historique me paraît plus difficile à faire que celui de la Saxe, parce que nous avons trois hommes marquants, et que, pour saisir leur influence dans tous ses rapports, il faut bien marquer ce qu'ils ont trouvé et ce qu'ils ont laissé. Ce premier cahier est la seule chose que j'aie revue de votre travail ; il est plein d'idées et rempli de discernement. Maintenant il faudra une plus grande vue, mais non pas plus de détails. » (25 novembre 1786.)
Lorsque Mauvillon semble se fatiguer, Mirabeau l'éperonne, le flatte, le presse, l'encourage, et il revient constamment sur la nécessité d'une documentation totale, précise : « Citez les autorités. Outre que cela est plus authentique, il ne faut se permettre que ce charlatanisme innocent pour indiquer l'immensité de l'ouvrage. » (9 décembre d786.)
un certain mémoire, remis à un grand personnage, et que vous avez lu en projet, peut vous être utile, je vous le ferai passer. » {Lettres du comte de Mirabeau, 19 novembre 1786, p. 63.)
1. « Le tout, mon ami, et je sais que c'est votre principe, c'est de bien classer le sujet par la méditation. L'ouvrage est dans le plan. Mais je vous envie les connaissances locales qui seules peuvent mettre à même de l'exécuter. » (21 novembre 1786.^
IMlluDUCTiON IX
Je n'ai donc qu'une règle générale à vous donner mon ami; tout ce qui vous paraîtra instructif, vous donnera une idée, vous paraîtra une pierre d'attente doit être noté. » (19 décembre 1786.) En possession du manuscrit, par fragments, Mirabeau les recopie, les annote, soulève des objections, demande des explications, insiste sur le caractère de l'œuvre : « En général, mon ami, que cet ouvrage ne soit pas tellement la description philosophique du pays, qu'il ne soit encore le cadre des choses curieuses et surtout utiles, qui vous viendront à la pensée, soit en historique relatif, soit et principalement en économie politique et en philosophie. » (30 décembre 178(1. i
Mauvillon s'effraie de la tache, et ses tendances d'Allemand l'inclinent à juger les choses d'Allemagne avec un esprit trop particulier; Mirabeau lui trace les grandes lignes philosophiques dont il ne doit pas se départir. « Mais je veux un ouvrage le plus complet possible. Je veux que puisque l'histoire de Frédéric II est impossible à écrire aujourd'hui, nous fassions du moins son jugement, c'est-à-dire l'histoire de ce qu'il a fait pour ou contre l'humanité. Cela est grand, noble et profondément utile. Vous entendrez donc bien, mon ami, que dans cet important article qu'a fait et que peut la Prusse pour la République Européenne et pour l'humanité, le jugement de Frédéric 11 doit se trouver juste et sévère; car, qu'il ait été un grand homme, personne n'en doute, mais