‹ Œuvres de MirabeauChapitre 39 sur 168 · REPONSE AUX CONSEILS DE LA RAISON · texte numérisé non relu

REPONSE AUX CONSEILS DE LA RAISON

tons les temps et <lans tons les pays, la flatterie a fait plus de mal que la satire.

Mais je u'ai pas plus fait une satire qu'un libelle ; j'ai parlé avec véhémence contre un très odieux acte de despotisme, parce que les circonstances nécessitaient la forme de mon écrit, et que toute apostrophe exige de la véhémence. J'ai dit des vérités incontestables; je les ai dites avec chaleur : parce qu'on ne persuade qu'avec de la chaleur, mais j'en ai médité la force et déterminé la mesure avant que d'écrire ; j'ai avancé que les souverains n'avaient point le droit de vendre leurs sujets. J'avoue que je ne croyais pas le plus effronté des apologistes du despotisme capable de soutenir le contraire. Aussi ne l'avez-vous point fait ; ca»" dans les quinze pages qui composent votre brochure, vous n'avez pas touché un mot de la question, qui s<Mile est l'objet de r.4»j/.ç nu.r Hessois.

11 est évident, par ce titre même : Avis aux Hessois, (\\i' il ne s'agissait pas des Américains ; que je n'en parlais que parce qu'il fallait montrer aux Allemands qu'ils n'avaient aucun intérêt à les combattre. Je l'avoue, en soutenant la cause de la liberté, j'ai rappelé avec complaisance ses respectables défenseurs. Je les crois tels, monsieur; je trouve leur cause juste, et je n'ai jamais été capable, même sous les gouvernements les plus arbitraires, de déguiser ma pensée. Mais encore une fois, je n'en ai parlé que par occasion. Quand les Américains auraient tort, ce serait à leurs souverains à les en punir; ce serait à eux à les soumellre. Les princes de l'Allemagne n'en feraient pas moins un acte de despotisme très odieux d'envoyer leurs sujets, malgré eux, au delà des mers, pour combattre des hommes qui n'ont fait aucun mal à ces princes, et sur lesquels ils n'ont aucun droit. Voilà ce que j'ai dit, voilà ce qui n'est pas disputable.

Je ne sais, monsieur, comment un esprit bien né^ peut

1. Je crois qu'il est du devoir de tout esprit tjien né de sauver ^ ses concitoyens des conséquences dangereuses oii le prestige de ' Véloquence et l'adresse d'un esprit remuant, etc., p. I.

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trouver dans ces principes de quoi m'accuser de ttra.nnie', moi qui, simple particulier, très inconnu, très désireux de l'être toujours, ai trop été persécuté, pour être jamais persécuteur, si la fortune voulait, dans un moment de caprice, me donner quelque influence ou qyelque autorité. Moi, tyran ! monsieur ! moi qui n'écrivis jamais que pour plaider la cause de Thumanité, que pour réclamer ses droits ! En vérité, vous m'étonnez, et vous m'affligeriez, si votre accusation avait le sens commun, mais elle ne l'a pas, je vous assure.

En efl'et, comment la prouvez-vous? Vous me reprochez de prôner des principes qui tendent à la dissolution de la société. Pour preuve de cette assertion, vous m'imputez d'abord à crime d'avoir dit aux peuples que leur conscience était le premier de leurs chefs' ; mais, monsieur, rien n'est plus évident, et c'est pour Tintérèt même des princes que cela doit être; car si leurs ordres doivent guider notre conscience, ceux de leurs préposés ont le même droit, puisqu'un souverain ne peut pas commander lui-même à tous ses sujets. Alors un de ces préposés, s'il est ambitieux et habile, s'il a des complices, et ne trouve que des hommes qui aient pour toute conscience l'obéissance passive, détrônera fort aisément son maître.

J'appelle les fieuples à la 7'évofte, dites-vous, parce que j'ai écrit que les: Américains donnent aux hommes le plus noble desexemples^. Oui, monsieur, j'ai dit qu'ils brisaient leurs l'ers, et je prétends que c'est là le plus noble des exemples '. Si les illustres bataves, dont vous assurez descendre, et des opinions desquels vous ne paraissez point avoir hérité, n'eussent pas pensé comme moi, vous seriez esclave. Mais vous, monsieur, qui, pour un républicain, me semblez fort apprivoisé avec le despotisme, savez-vous bien que vous faites mal votre cour aux princes? Vous supposez un peu

1. Dùil lui-même être accusé de tyrannie, p. 4, et p. 6 : Étesvous un tyran ?

2. .Si ce n est point ta appeler un peuple à la révolte, jamais on ne vit un libelle, p. 4.

HÉPOXSE ACX CONSEILS DE LA RAISON

légèrement quils chargent de fers leurs sujets, puisque vous prétendez que j'appelle ceux-ci à la réoolte, tandis qu'il est évident que je n'ai parlé que des esclaves, en les invitant à recouvrer leur liberté.

Voilà cependant, monsieur, prenez-y bien garde, voilà les deux seules preuves dont vous appuyez Laccusation odieuse que vous intentez contre moi. Ce sont là les principes que vous dénoncez à des magistrats garants et défenseurs de la liberté. C'est de là que vous partez pour m'accuser de tyrannie. 11 faut vous suivre encore, et observer comment vous parvenez à cette conséquence.

Vous vous efforcez de prouver ' par des arguments qui n'ont aucune suite et qui ne sont pas de vous, que l'homme a eu raison de se mettre en société, et que l'instilution de la société nécessite des lois, comme si je l'avais nié, moi qui ai soutenu cette opinion contre le grand Rousseau; et vous en concluez que, comme j'appelle les sujets à la révolte, qui est la dissolution de la société, je suis un tyran*. Voilà, monsieur, vos raisonnements résumés et mis en français.

Mais remarquez d'abord que je n'incite que les esclav<^s à ce que vous nommez ri'-voUe. Observez ensuite que vous-même regardez la tyrannie comme la dissolution de la société, puisque vous m'appelez tyran pour avoir invité les hommes à la révolte ou à la dissolution de la société. Maintenant, mettez-vous d'accord avec vous-même : j'invite les hommes à s'opposer à la tyrannie, que vous convenez être la dissolution de la société, et j'invoque en même temps la révolte que vous appelez de même... En vérité, ces deux accusations me paraissent se détruire réciproquement.

Voulez-vous que je vous expli(iue maintenant ce qui vous fait tomber en contradiction? La défectuosité de vos principes, et l'impropriété de vos expressions.

Vous paraissez n'avoir aucune idée des droits sacrés de

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riiommo; et vous appelez généralement du mot révolte toute opposition au gouvernement : ce sont autant d'erreurs et d'erreurs importantes.

Quand l'autorité devient arbitraire et oppressive; quand elle attente aux propriétés pour la protection desquelles elle fut instituée; quand elle rompt le contrat qui lui assura ses droits et les limita, la résistance est le devoir, et ne peut s'appeler révolte. Si cela n'est pas vrai, les Bataves, dont vous vous enorgueillissez d'avoir reçu le jour, les Bataves, dis-je, sont autant de criminels révoltés. Convenez-en, monsieur, sous peine d'être honni et méprisé par tous les hommes honnêtes : celui qui s'efforce de recouvrer sa liberté et combat pour elle, exerce un droit très légitime; et la révolte, qui est un acte très illégitime, diffère essentiellement d'une confédération permise par la constitution des peuples libres, et surlout par la loi naturelle, ce code universel d'où doivent dériver toutes les lois.

Je m'explique nettement : vous ne vous plaindrez pas que je cherche à vous échapper par des subtilités. Eh bien, monsieur, tàtez votre conscience, et d'après cette exposition sommaire de mes principes, prononcez >ous-mème : dites auquel de nous deux on peut reprocher à plus juste titre de débiter des maximes de tyrannie? J'ai pensé, j'ai dit et je sens que le joug nest pas fait pour l homme, et vous soutenez précisément le contraire \ Je ne sais qui de nous deux aime mieux les hommes ses frères; mais je sais, qu'encore qu'il ne faille pas disputer des goûts, je ne suis pas le seul auquel un joug déplaisait, quoi qu'en ait dit Boileau' dans quatre vers qui ne sont rien moins que philosophiques, et qui d'ailleurs ne renferment qu'un lieu commun de morale. Quant aux philosophes anciens et modernes que vous attestez, je n'en connais qu'un petit nombre, qui, soit par envie de se singulariser, soit par des

1. L'auteur abuse des termes. Vhomrne nepeuipoini être esclave, mais 71" peut point être sans Joug, p, 5.

2. Voyez cette heureuse citation au cotumencement de la page 5.

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motifs plus vils, aient avancé que l'homme était né pour être esclave. Ue qui esclave? d'un être qui n'a pas plus d'organes, de facultés, de forces que lui? d'un homme que le dernier de ses valets terrasserait? Non. monsieur, non, la nature ne nous a pas fait pour être sous le joug de notre semblable. Que si vous me parlez des passions \ vous sortez de notre question; et je ne prétends point écrire un traité de morale. Vous assurez que nous sommes gouv-més et ti/vdiinisés^ par nos passions, comme si gouvernement n'excluait pas tyrannie dans notre langue. iMais réfïéchissez-y bien, et vous verrez que c'est ce despotisme même des passions, qui prouve que nous sommes nés pour la liberté; que c'est pour l'intérêt même de nos passions qu'il ne faut pas que celles de tous soient sacrifiées à celles d'im; vous verrez que ces passions, que vous calomniez beaucoup trop, condamnent les tyrans et luttent contre la tyrannie.

Je me garderai bien de vous suivre dans vos digressions politiques; car je n'en ai ni la force ni le temps. Vous avez ramassé dans la théorie des lois civiles quelques phrases que vous avez étrangement défigurées : à votre commodité, monsieur; mais quand vous combattrez sous de tels auspices, ne venez pas dire que c'est moi qui plaide en faveur de la tyrannie.

Vous n'êtes point assez lâche, dites-vous, pour applaudir au commerce d^-s ho7nmes\ Expliquez-moi donc pourquoi vous vous déchaînez contre celui qui a tâché dinspirer de l'horreur pour cet abominable trafic? Que font encore ici les Américains? Ils ont des nègres*. Si cet usage, aussi peu politique qu'inhumain, introduit par les européens dans un monde qu'ils ont dépeuplé, subsiste encore dans le nord de l'Amérique, comme dans le reste de ce vaste hémisphère, s'ensuit-il que j'aie tort de l'abhorrer? s'ensuit-il que je suis criminel, licencieux, lyran, pour avoir

l. P. 5, 1. 10. jusqu'à 15.

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