Signé des initiales de Mirabeau, L. C. D. M
Menacé d'être arrêté, Mirabeau écrivit un mémoire aux États Généraux de Hollande contre son extradition. Ce mémoire a été publié par M. Charles de Loménie [Nouvelle Revue), août 1893.
C'est à Amsterdam que Mirabeau commença véritablement son existence besogneuse et forcenée d'homme de lettres. Il attendit plusieurs mois les travaux qu'il avait sollicités des libraires*, mais en janvier 1777, il était « écrasé d'ouvnige » par les éditeurs Rey et Changuyon. Il acceptait toutes les comhiandes, ne se rebutait devant aucune besogne, et il gardait encore son esprit libre pour les pamphlets généreux, les spéculations politiques, les jouissances de l'art et de la conversation.
D'après la correspondance de Mirabeau, on sait qu'il entreprit à Amsterdam une édition hollandaise de Vllistoire des Voyayes, des traductions de V Histoire (i Angleterre* de M™^ Macaulay, de Vllistoire de Philif.ipe II, roi d'Espagne^, de Mobert Watson, travaux qui ne furent pas tous achevés. Mais il publia, en outre, pendant les sept mois de son séjour en Hol-
1. « J'attendis plu< <le trois mois de l'onvrage, car on ne se livre point dans ce pays de ralculateurs où chaque libraire a ses correspondants qui travaillent pour lui; je me conduisis assez bien pour me faire un cré lit dans un pays tout à fait nouveau pour moi, où j'étais absolument inconnu, où l'on ne vaut <|u'à raison de son utilité, où l'on se méfie jusqu'à l'excès, de tout étranger non recommandé. » Lettres originales de Mirabeau, t. I, p. 405.)
2. Histoire d'Angleterre depuis l'avènement de Jacques I<'^ jusqu'à la Révolution, par Catherine Macaulay Graham, traduite en français, et augmentée d'un discours préliminaire contenc^nt un précis de toute l'histoire d'Angleterre jusqu'à l'avènement de Jacques l^"*, enrichies de notes par Mirabeau. Paris, Gattey, 179t et 1792, 5 vol. in-8o. La part de Mirabeau dans cet ouvrage qui parut après sa mort eet peu importante.
3. Histoire du règne de Philippe II. Traduit de l'anglais de Watson, Amsterdam, 1777. 4 vol. in-12. Mirabeau fut arrêté comme il terminait la traduction du 2^ volume. (Voir, Lettres à Julie, l. à Le Page, l.j novembre 1780.)
lande, les pages éloquentes de YAvis aux Hessois et de la Réponse aux conseils de la raison, ainsi qu'un essai sur la musique, Le lecteur y mettra le titre, auquel ses historiographes n'ont pas accordé une suffisante attention*. C'est une alerte et vigoureuse défense de la musique instrumentale qui, par endroit, n'est pas exempte de linfluence de Rousseau, mais où cependant il expose sur Tart musical des idées neuves et personnelles.
Mirabeau aimait la musique- et assistait aux concerts qui se donnaient à Amsterdam et à la Haye. C'est à propos des symphonies de Ignace Raimondi qu'il écrivit Le lecteur y mettra le titre, en prenant avec véhémence le parti d'un musicien discuté.
Ces symphonies furent exécutées le 18 décembre 177G et le 15 janvier 1777 à Amsterdam ^ Mirabeau composa son essai quelques semaines après leur audition, car il annonce l'envoi du Lecteur y mettra le titre, à VEsprit des Journaux, dans une lettre extrêmement curieuse qui ne fut jamais reproduite.
1. Mirabeau teuait en estime Le lecteur y mettra le titre, et il en parle à plusieurs reprises dans sa correspondance. « II y a dans cette petite brochure, a-t-il écrit, quelques idées sur la musique qui ne sont pas communes, et en tout j'ai assez bien su faire entrer dans la simple apologie d'un artiste des choses qui prouvaient que jetais au-dessus de mon sujet... Je vous dirai avec une boune foi toute naïve, dont vous rirez peut-être, que je crois aude>sus du médiocre la page où je cite l'article Génie, du dictionnaire de Rousseau, où il y a des choses sublimes, et qui est, en général, un très bon ouvrage, quoiqu'il put être meilleur. Il y a un autre paragraphe court et profond : celui où je prouve que la musique instrumentale est vraiment celle qui peut et doit peindre. » (Lettre inédite de Mirabeau à M. Le Page, du 3 décembre 1780, écrite du donjon de Vincennes, publiée par L. de Montigny.)
2. « Une heure de musique me délassait. » [Lettres originales, t. 1, p. 406.)
3. « Le mercredi 18 décembre, M. Ignace Raimondi, maître de violon et compositeur de musique instrumentale, également recommandable par ses talents distmgués et par les qualités qui constituent Ihomme honnête et vertueux, a donné dans la salle Aux Aryyies ci Amsterdam, son grand concert de bénéfice, avec une si grande affluence de monde, que la salle ne suffit pas pour le contenir tout... Mais, ce qui a fait le plus d'éclat et de plaisir, ce fut une longue pièce instrumentale exprimant une bataille, composée par M. Raimondi en 1774, qui a toujours attiré le plus grand
Lettre aux rédacteurs du Jonnial.
« Vous avez annoncé, Messieurs, dans vos journaux de février et de mars de cette année, des compositions de musique instrumentale de M. I^inace Raimondi, exécutée à Amsterdam, où ce célèbre virtuose, aussi estimable par ses qualités personnelles que par ses talents, donne des concerts depuis quelques années*. Vous avez parlé de ces pièces de musique avec les élojU'es que méritaient un genre nouveau, une invention variée, riche et facile. Je ne doute pas, Messieurs, que vous n'appreniez avec plaisir le succès qu'elles ont eu à la Haye, dans un Concert donné le 3 du courant, pour lequel S. H. S. Monseigneur le Stathouder, son auguste épouse, et toute la cour avaient souscrit.
« On a exécuté dans cette brillante assemblée, outre un allegro et un motet de M. Ricci, compositeur connu, la bataille et les Aventures de Télémaque, qui sont les sujets difficiles sur lesquels M. Raimondi s'est exercé. La Bataille avait généralement réussi à Amsterdam. La seconde composition, plus compliquée, plus savante, avait moins frappé d'abord, parce qu'il fallait plus de réflexion pour en juger; son succès
concours et les plus grands applaudissements, et qui, bien exécutée, est d'un effet assuré et supérieur. » {L'Esprit des Jouryuiux, février 1777, p. 287.
D'autre part, L Esprit des Journaux rendait compte, dans son numéro de mars, du second concert de Raimondi.
<« Le mercredi, 15 janvier, M. Raimondi, dont nous avons annoncé les talents et les succès dans nutre journal de février, a donné dans la salle Aux Armes d'Amsterdam, un deuxième concert, dans lequel on a exécuté, pour la première fois, le grand morceau de symphonie destiné à exprimer les Aventures de Télémaque. dans liste de Cabjpso... C'est dans la seconde partie du concert que M. Raimondi a fait exécuter les Aventures de Télélaaque; la pièce a duré une heure, et a rempli tout le temps destiné à cette seconde partie du concert. M. Raimondi a fait imprimer et distribuer une espèce de programme d'après lequel nous allons faire connaître la distribution employée par ce célèbre Musicien dans la compositioi: iîe sa symphonie. » [L'Esprit des Journaux, mars 1777, p. 300. Mirabeau s"est servi du programme de Raimondi pour exposer uans le Lecteur l'emploi et le caractère des instruments.
J. kmace Raimondi s'était établi à Amsterdam vers 1760.
n'a été bien décidé qu'à la seconde fois qu'on Ta entendue.
« Mais rien n'éirale les applaudissements que cette pièce a obtenus à la Haye ; Tadmiration a été, on peut le dire, jusqu'à l'enthousiasme; mais l'enthousiasme n'a point nui au goût, car les meilleurs morceaux ont été remarqués avec beaucoup de sa;:acité. Il est bien doux, pour un artiste, d'être encouragé d'une manière si flatteuse; et j'ose dire qu'il est honorable pour les Grands, d'exciter l'émulation des artistes, et de récompenser ainsi leurs effort?. Il est trop commun de voir étouffer, par la prfHention, la cabale, ou la malignité,' des talents qui cherchent à se frayer des routes nouvelles; ce sont cependant les seuls dont on doive beaucoup espérer, car l'imitation n'est presque jamais la route du ^énîe. Plus un genre est difficile, plus il semble borné, et plus on doit de reconnaissance à ceux qui s'efforcent den reculer les limites; c'est ce qu'on a tâché de prouver dans une dissertation écrite au sujet des compositions de M. Kaimondi, où l'on trouve des idées vraies, quoique singulières .en apparence, sur l'art musical. Saûs doute, cet Ouvrage qui a fait beaucoup de bruit, et qui est intitulé : Le lecteur y mettha le titrk, vous sera parvenu.
« J'espère, Messieurs, que vous voudrez bien rappeler dans votre journal prochain, les nouveaux succès de M. Raimondi, rendre justice aux talents, les soutenir, les encourager, c'est la plus précieuse et peut-être la plus utile de vos fonctions...
« J'ai l'honneur d'être, avec une considération intînie. Messieurs, votre très humble et très obéissant serviteur*. » Amsterdam, 8 avril 1777. L. C. D. M.
Les rédacteurs de L'Esprit des Journaux faisaient suivre la lettre de Miraheau d'une note élogieuse. « Nous avons reçu la brochure dont il est question dans la lettre ci-dessus. L'auteur nous paraît être un homme très instruit; son style a de la chaleur, quelquefois de l'énergie et une tournure piquante. Sa brochure sera lue avec fruit partout où il y aura des hommes sensibles aux beautés musicales. » VEsprit des Journaux cite les propositions du L-'cteur y mettra le titre et con-
1. Lettre insérée dans LEsprit des Journaux, mai 1777, p. 307. — Mirabeau écrivait cette lettre qu'il signait de ses initiales, un mois avant d'être arrêté.
fi
LE LEClELn Y METTRA LE TITRE 89
dut : « On voit par ce simple exposé que l'auteur, en répondant à certaines personnes qui ont rendu peu de justice aux talents de M. Haimondi, ne s'est pas renfernié dans les bornes étroites d'une discussion seulement intéressante à Amsterdam et à la Haye. »
Pendant son internement au donjon de Vincennes, Mirabeau retoucha son essai sur la musique*, selon sa méthode de modifier, d'améliorer constamm^-nt ses ouvrages; le texte que nous donnons est celui de l'édition originale-.
Horace, qui, souvent en se jouant, embellit la raison, a dit que c'était une preuve d'ignorance ou de stupidité que d'admirer trop facilement. Je crois qu'il penserait aujourd'hui que c'est le véritable apanage d'un sot orgueil que de n'être content de rien.
Celte ridicule sévérité est un peu la manie du siècle. Chaque jour voit paraître de nouveaux juges, qui, trouvant qu'il est plus facile de condamner d'un ton tranchant et décidé, que de produire, même du mauvais, préfèrent le premier rôle au second, décrient et décourae^ent les talents.
Ce n'est pas, je le sais bien, qu'aujourd'hui les hommes moins enthousiastes que jamais (car l'enthousiasme ne naît que dans les âmes fortes et passionnées) ne soient cependant trop souvent ridicules par l'engouement le plus exclusif; mais leurs transports sont des grimaces. Une coterie vante ses coryphées : une cabale décide que tels ou tels seront réputés grands hommes : elle les préconise : elle les
1. « Je t'ai envoyé la flji du premier livre des Métaniorplioses, et un lecteur y. m. 1. t. avec, beaucoup d'additions. » Lettres originales {h. Sophie, 13 février i'n9i), tome IV, p. 81.
2. Le lecteur y mettra le titre, Londres, 1777, in-8o, 3-95 pages — non signé — avec f'ette épigraphe :
Apprends maître causeur, Dit alors au coucou le chantre dea feuillages, Quit ne faut point compter, mais peser les suffrages, Et pour être toucfié, quit faut avoir un cœur.
(Traduit de l' allemand de M. Gellert.)
Cette édition originale est très défectueuse au point de vue typographique; elle parait avoir été composée et tirée hâtivement.
déifie : de tels arrêts n'ont heureusement point une puissance, ni fort étendue, ni fort durable.
D'ailleurs cette espèce de fanatisme n'est pas commune : le plaisir le plus général, la mode la plus universelle, c'est de faire le connaisseur; c'est de juger, prononcer, critiquer.
Un poëte comique, qui sans doute avait de l'humeur, a dit avec précision dans un vers heureux :
La critique est aisée, et Tart est difficile.
Cela est vrai, si l'on compare le mérite réel, l'étendue du génie de celui qui critique et de celui qui crée.
Mais à considérer cet adage, sous tout autre point de vue, je le trouve très inexact. Il faut prodigieusement de connaissances et d'esprit pour être un bon critique. Le vrai critique, à prendre ce mot dans toute son étendue, devrait avoir dans l'imagination autant de modèles qu'il y a de genres : je crois, qu'en un tei sens, cet homme est encore à trouver.
Mais, sans porter ses prétentions si loin, il faut, au moins pour atteindre à la médiocrité, connaître à fond le travail qu'on ose juger, et l'art qui l'a produit.
Il faut plus encore pour apprécier les ouvrages d'imagination; il faut un tact fin et rapide, une sensibilité exquise et exercée, il faut enfin ce que le commun des hommes n'a et ne peuf avoir.
Pourquoi donc s'ériger en Aristarque? Il est permis de ne pas se connaître en poésie, en peinture, en musique : on peut être utile à sa famille, à la société même, sans être homme de lettres : on peut calculer avec beaucoup d'exactitude, spéculer avec beaucoup de sagesse, et ne connaître ni le chef-d'œuvre du Tasse, ni les beautés de Sacchini'; mais il ne faut pas exiger que tous les hommes soient circonscrits dans notre Sphère, astreints à nos goûts, soumis à nos caprices, bornés aux mêmes sensations que nous : il ne faut pas surtout, sous peine d'être injuste, juger ce qu'on ne connaît, ni ne peut connaître.