Ecrite par ilaimondi en
tent; et le musicien retrace ainsi la délibération du conseil de guerre où chacun opine, et trouve une occasion naturelle de développer lexpression, le caractère, Tétendue, les richesses de chacun des instruments qu'il fait parier.
Le sixième morceau, destiné à peindre l'action, est d'une harmonie rare et frappante, les grands effets s'y succèdent rapidement, et ne se ressemblent jamais. Cette pièce pleine d'invention, d'une chaleur vigoureuse et continuellement soutenue, inspire Tétonnement et la terreur.
Les accents de douleur, qui succèdent à ce torrent d'harmonie, forment un contraste de la plus grande beauté, et sont d'un pathétique qui réussira dans tous les pays où l'on trouvera des oreilles exercées et des organes sensibles.
Enfin les chants de victoire, qui finissent cette belle composition, sont d'une allégresse qui, pour être vive et bruyante, n'en porte pas moins un caractère de noblesse mâle et belliqueuse, très difficile à saisir dans un tel genre de mouvement et de modulation.
Le second ouvrage de M. R... est, comme il l'a appelé lui-même, une composition dans laquelle il s'est efforcé de faire allusion, autant qu'il est possible par des sons dénués de paroleSj aux aventures de Télémaque dans Visle de Calypso.
Certainement les difficultés s'offrent ici en foule, il faut lutter contre un Poète, et un très grand Poète; car comment appeler cet immortel chef-d'œuvre, d'une harmonie si supérieure et si continuelle, où l'imagination et la raison se montrent sans cesse émules l'une de l'autre, si l'on ne reconnaissait de poésie qu'où l'on rencontre des rimes? qui osera juger entre Calypso et Didon?
Ce dernier ouvrage de M. R..., n'a pas eu un aussi grand succès que la Bataille; il n'a point été si universellement applaudi : cependant quelle distance de ce travail au premier! quelle différence dans les efforts, qui sans doute ont été proportionnés à l'étendue de l'idée! Comment croire que celui qui a montré le génie de l'invention dans un sujet borné, traité par mille autres, et qui devait par conséquent frapper beaucoup moins son imagination, en ait
manqué dans un sujet infiniment plus vaste et plus varié? Assurément, je ne pense pas ainsi : je crois le Musicien aussi supérieur dans cette dernière composition, que son objet est réellement plus élevé.
Mais mon opinion est loin d'être une preuve : je le .'■ens et j'en conviens sans peine. Pour prix de ma sincérité, qu'il me soit permis d'examiner les objections de ceux qui ne pensent pas comme moi : leurs remarques ne sont pas nombreuses.
Le drame musical de M. R... a été critiqué par plusieurs personnes qui ne l'ont pas écouté, qui n'en ont par conséquent ni saisi lensemble, ni suivi les détails... Que dis-je? la plupart de ces juges sévères, (pii ont lancé anathème sur ce travail immense, qu'un grand maître n'oserait peut-être point apprécier, s'il ne l'entendait qu'une fois, n'ont pas même la connaissance des caractères de la musique.
Cependant ils ont dit quelque cbose, parce qu'il faut bien avoir une opinion, ou en répéter une.
Les uns se sont écrié : quelle folie! quelle présomption que de vouloir raconter une histoire en musique!
Les autres ont déclaré franchement qu'ils n'entendaient rien là qui ressemblât à Téléniaque...
Et qu'on ne croie point que ce soit ici une plaisanterie; j'ai tout écouté, tout entendu, tout résumé, et le tout se réduit là.
Au reste, pour montrer combien je suis de bonne foi, je vais donner à ces formidables objections l'apparence de la raison; mais comme ce n'est pas ma méthode de poser, tout à coup, une opinion en principes, je proposerai modesjtement, et je tâcherai de résoudre les questions suivantes.
La musique est-elle un art aussi frivole, aussi borné, pussi inutile, qu'affectent de le penser ceux qui ne la connaissent point?
La musique instrumentale peut-elle exprimer des passions et exciter des sensations?
Est-il possible de faire une bonne composition de musique instrumentale, sans s'être proposé de poindre un objet déterminé?
Quelle est la différence de l'art du Poëte à celui du Musicien? Quelle est celle des sensations qu'ils excitent? Que se doivent-ils Tun à l'autre? Que peuvent-ils indépendamment l'un de l'autre?
D'après la solution des questions précédentes, ne peut-on pas soutenir que les bornes de la musique instrumentale sont moins resserrées que celles de la musique vocale?
Une fois ces principes établis, j'examinerai si M. R... a tiré de son sujet tout ce qu'on devait en attendre.
Yoilà, ce me semble, l'état de la question présenté sous le jour le plus favorable aux critiques de M. R..., car enfin il pourrait leur dire : Missieurs, si je vous ai fait plaisir, n'est-ce pas assez? Si ma musique est bonne, si les connaisseurs la trouvent telle, n est-ce pas assez?
On lui répondrait avec quelque raison : Vous nous avez promis de faire allusion aux aventures de Télémaque ; nous ne vous en tenons point quitte : Télémaque ou rien. Bienheureux sera-t-il, le pauvre compositeur, si l'on n'exige' de lui qu'il montre la grotte de Calypso, et ses beaux yeux, et ceux d'Eucharis... Mais il faut remplir ses engagements. Voici donc la discussion que j'ai promise.
1''^ QUESTION. La musique est-elle un art aussi frivole, aussi borné, aussi inutile qu affectent de le penser ceux qui ne la savent point?
La musique, selon la définition la plus générale, est l'art de combiner des sons d'une manière agréable a l'oreille.
Cet art devient, par le nombre infini des combinaisons et la quantité des effets que produisent ou peuvent produire ces combinaisons, une science vaste et sans bornes, intéressante et profonde, sublime même, et très utile, aux yeux du philosophe. C'est ce que l'antiquité atteste à ceux qui ne jurent que par elle et croient qu'on ne peut avoir raison qu'avec elle.
Personne n'ignore quelle idée les Anciens s'étaient formée de la musique. Ils la définissaient : Vart du beau et
F.E LECTECli Y METTUA LE TITRE 99
de la décence dans la voix et dans les mouvements du corps.
Cette définition, qu'on a trouvée vague, me paraît démontrer seulement quelle étendue avait chez eux la science musicale.
On sait l'usage souverainement important dont étaient les arts en général chez les Grecs : réduits aux mêmes principes, dirigés vers le même but, fortement encouragés, ils eurent tous un égal succès, des progrès rapides et une véritable utilité.
La musique, la poësie et la danse, qui ne faisaient dans la Grèce qu'une même science, servaient puissamment la ])olitique et la morale, et accélérèrent la civilisation et l'organisation des sociétés.
L'idée de la reconnaissance, que les hommes devaient aux inventeurs de la musique, fut si profondément gravée dans le cœur des Anciens qu'elle en devint une sorte d'idolâtrie."Ici, c'est un homme presque divin à qui l'on attribue l'invention de la musique : là, c'est un dieu'! C'est à l'harmonie qu /lerni^s , Orphée, Terpandre, Slésichoie durent leurs succès el la reconnaissance des hommes. Les Anciens, dit Strabon, estimaient que la poi'sie avait été la première philosophie par laquelle les hommes tirés de l'enfance furent conduits à une vie raisonnable, et s'instruisirent agréablement de tout ce qui concernait les mœurs, les sentiments et les actions.
Près de quatre siècles avant cet historien philosophe, le sage Platon, ce célèbre émule du plus vaste génie qu'ait produit l'antiquité, assurait nettement, qu'un changement dans la musique en nécessitait un dans la constitution de. l'Etat, et qu'on pouvait assigner les sons capables d'exciter au vice ou à la vertu, de produire le courage ou la pusillanimité.
Et qu'on n'attribue pas cette opinion à l'enthousiasme jpoëtique, qui embrase souvent l'imagination de Platon.
1. Voj'ez le dialogue de Plutarque sur la musique. Un des interlocuteurs prétend que l'inventeur de cet art est Amphion, Tautre •que c'est Apollon. (N. de xM.)
100 ŒUVIÎES DE MIUABEAC
On pensait généralement comme lui sur l'influence de la musique. Sparte, la sévère et peut-être farouche Sparte, craignait Tascendant de cet art magique. Boëce nous en a conservé la preuve en faisant passer jusqu'à nous le décret des Ephores qui bannit Timothée Milésien pour avoir ajouté quatre cordes à la Lyre. Les termes de ce décret sont remarquables.
u D'autant que Timothée le Milésien, habitant de notre ville, a déshonoré notre ancienne musique, et, dédaignant la lyre à sept cordes, a corrompu l'oreille de notre jeunesse, en introduisant une trop grande diversité de notes : et d'autant que, par le nombre de ces cordes et la nouveauté de sa mélodie, il a donné à notre musique une parure efféminée et artificielle, au lieu de la manière simple et unie qu'elle avait conservée jusqu'ici, et qu'il a rendu noire mélodie infâme en substituant le son chromatique à l'enharmonique : nous, Roi et Ephores, avons, en conséquence, résolu de censurer le dit Timothée, à cause de ses innovations, et en outre de l'obliger de couper en pièces toutes cordes superflues de sa lyre à onze cordes, et de n'en laisser que sept, et afin que tout le monde puisse être averti, par son exemple, de ne pas introduire à l'avenir des coutumes pernicieuses à Sparte, nous avons banni le dit Timothée. » J
La MÉLODIE, jointe à la poésie, étant le. truchement des 1 législateurs et des prêtres, il ne faut pas s'étonner si elle devint une partie essentielle de Téducation. Homère, qu'on appelle communément le père de la poésie, et que j'en regarderais plutôt comme le dieu, donne aux chantres ou poètes le nom de précepteurs. Lycurgue rassembla tous les ouvrages de ce genre céleste, appela Thaïes et le fit venir de lîle de Crète, à Sparte, pour être son coopérateur.
L'application de la musique à la médecine est de l'antiquité la plus reculée. Tout le monde en convient, quoiqu'on, ne soit pas d'accord sur le degré de confiance que l'on doit en ce genre aux relations que les historiens ou les philosophes nous ont transmises.
LE LKLÏELli Y METTRA LE TITRE 101
Mirabeau étudie longuement Tinfluence que la musique peut avoir sur les maladies, physiques et morales, sur les passions, sur le travail et sur les sentiments. A propos de 1 amoIli^sement des mœurs, que la musique serait susceptible de déiermif)er, il ouvre une digression louchaut la d^génératioii des arts, chez les peuples anciens, et démontie qu'ell-i est due au despotisme des gouvernements (p. 22 à 51).
Mais je m'écarte beaucoup, et le lecteur s'en sera jjeutêlre aperçu plus tôt que moi.
Je crois avoir établi qu'il est démontré par le témoignante unanime des Anciens que la musique a produit, et conséquemment peut produire des effets prodigieux. Bien malheureux ceux qui auront besoin de cette autorité pour le croire! 11 faut que la nature ait été niaràtre envers eux.
On peut convenir de tout ce qui précède et me dire ensuite : « Ce qui est prouvé pour la musique en général ne Test point pour la musique instrumentale en particulier. Un drame embelli, et pour ainsi dire vivifié par le musicien, me touchera sans donte; mais ce musicien pourra-f-il m'intéresser dans une symphonie sans d'autres secours que ceux qu'il tire de son art? ^)
Il faut examiner cotte nouvelle question.
Il"' Question. La musique instrumentale peut- elle exprimer (Us passions et produire des sensations.
Le mot svMf^uoNiE que nous avons emprunté du Grec, qui nous a fourni ceux de lous nos arts, ne signifiait dans la musique ancienne qu'Uine union des parties chantantes, exprimées soit par des voix, soit par des instruments.
Je sais que les savnnts pensent que les anciens n'entendaient point du tout le mot harmonie dans le même sens que nous, qui la définissons, une succession d'accords selon les lois de In modulntion.
il n'en est pas moins certain que par le seul secours des instruments, qui jouaient k l'unisson ou dans des accords composés de pures consonnances, ils produisaient de très grands effets.
Ceci n'est point du tout opposé à la théorie des modernes, quoique très contraire à leur pratique ; car ils conviennent que tout son donne un accord vraiment parfait, formé de tous les sons harmoniques, que produisent toutes les vibrations du corps sonore ébranlé. De là il suit que la parfaite harmonie est V unisson.
Je ne connais que M. Rameau, qui ait soutenu que l'harmonie est la source des plus grandes richesses de la musique. Ce principe est peut-être énoncé trop vaguement et voilà pourquoi l'on pourrait le nier.
A le prendre dans son vrai sens, il est aisé de voir qu'en effet rharmonie est la source de la mélodie, si l'on considère la mélodie comme une partie de l'harmonie ; et elle l'est réellement, puisque sa marche dépei:d de l'harmonie, c'est-à-dire de la base fondamentale. En effet, il faut convenir que toutes les notes, qui forment ce qu'on appelle communément la mélodie, ne lui appartiennent point essentiellement. La mélodie n'est que le résultat des combinaisons de ces notes, ou plutôt des transitions d'une note mélodieuse à Tautre ; en ce sens il est donc vrai de dire que l'harmonie est la source de la mélodie.
On convient généralement qu'une musique où l'on aurait sacrifié la marche de la mélodie à l'harmonie, qui nest guère susceptible d'aucune imitation, ne saurait plaire ;iux compositeurs mêmes que comme un assemblage de .lifficultés vaincues. Certainement les beautés harmoniques qui ne tiennent qu'au physique des sons, et ne peuvent jamais produire des effets moraux, sont très froides, puisqu'il faut la connaissance de Tart et la réflexion pour les goûter. D'un autre côté, Avison (célèbre et justement célèbre compositeur anglais) prouve que la seule mélodie ne peut avoir aucune expression, parce /jue l'expression est le résultat de la combinaison de la mélodie et de l'harmonie.
LE LECTELK Y METTRA LE TITilE lu..
La belle mélodie, soutenue par ITiarmonie, c'est-à-dire, •celle qui imite la nature ei produit les sensations, en les exprimant, transporte tous les hommes sensibles et bien organisés.
Ce n'est point mon dessein d'examiner ici, si depuis linvenlion du contrepoint, on n'a pas trop laissé briller ! harmonie aux dépens de la mélodie, parce qu'il est plus aisé d'être savant que d'inventer ; si ces ornements outrés îiont pas beaucoup appauvri la musique, si la diversité des parties introduites par l'harmonie, et les efforts multipliés des harmonistes n'ont pas nui à la mélodie.
Il me suffit d'avoir établi, et j'en atteste les sensations (le tous les hommes, cpie la musi<pie ne vit, ne peint que i)ar la MiaoDit: soutenue de l'harmonie; par la mélodie elle arrache des larmes, ou remplit de terreur, ou enivre de volupté \ Elle s'empare de tous les sens, ici elle agite les mers, là elle déchaîne les vents, le bruit, le repos, le <:alme, la tempête, tout, jusqu'aux objets qui ne trappent que la vue '; tout, jusqu'au silence, est renfermé dans l'étendue de ce qu'elle peut exprimer.
La musi<jue sera toujours froide, si le premier objet du musicien n'est pas la mélodik, si son àme ne produit pas la mélodie, si son esprit n'est pas tout occupé de la mélodie.
Mais tout instrument peut produire toute espèce de mélodie, quoique chacun, ayant une expression particu-
1. Oh 1 combien je plaius celui qui croira que ce oiot volliik est ici Léquivalent de rntdles.se^ ou, pour parler sans détour, .de coHHui'ïioN 1 Quelle .îme aride lui donna la nature, s'il ne reconnaît d'autres voluptés que celles des sens! Que son imagination est bornée, s'il ne voit pas que toute passion produit une volupté. ' et «|ue si les anciens firent naitre la déesse vollpta de l'union de V Amour et de Ps;/c/ié, ils ne voulurent qu'exprimer par cette ingénieuse allégorie, que les plus délicieuses émotions sont celles de l'amour !
Laissons d'ignorants libertins, ou de sombres charlatans calomnier Epict'HE, et cherchons, comme lui, la véritable volupté, dans toutes les atfections honnêtes deTùme. (Note de J^.)
2. La musique peint les objets qui n'ont nulle prise sur l'ouïe ; le peintre ne peut exprimer les objets qu'on ne saurait voir. 'X. de M.)
104 ŒUVRES DE MIUABEAU
Hère, soit par conséquent plus ou moins susceptible de telle ou telle mélodie. Cela est de soi-même évident; et Ton concevra de plus qu;* les instruments peuvent donner inliniment de mélodie, si l'on pense que ceux des anciens, dont la théorie musicale était si simple, puisqu'ils ignoraient absolument Fart des dissonnances, produisaient cependant les plus grands effets. Il est vrai qu'ils en avaient de beaucoup de sortes ; mais cela même est une preuve très forte de l'extrême variété de mélodie qu'on peut obtenir des instruments.
Chacun d'eux peut rendre des sons expressifs, se rapprocher de la voix humaine et de ses inflexions, et il est généralement convenu que ce degré de rapprochement est aussi celui qui décide de son mérite, et de sa supériorité sur tout autre.
Tout instrument peut donc chanter, imiter, peindre, soupirer, gémir, éclater, passer de la fureur à la tendresse et de la tendresse à la douleur.
Mais s'il est susceptible de ces diverses nuances, la réunion d'un certain nombre d'instruments ne peut qu'ajouter à la vérité de l'imitation, à la vigueur de l'expression, lorsque le musicien saura saisir leur vrai caractère, les assortir au genre de sa composition, et leur faire jouer à chacun un rôle convenable.
Les effets que produisaient les instruments militaires des anciens, étaient regardés comme un [uobile puissant de courage et d'émulation. Ces effets sont perdus en grande partie pour nous, parce que cent pièces de canon et deux cent mille fusils sans cesse en action, forment une basse continue qui ne permet pas trop à une autre harmonie de se faire entendre. Cependant, dit un très grand homme, sur les pas duquel je me traîne en ce moment, nos trompeltes ne sonnent point la charge comme ils sonnent la retraite, 7ios tambours ne battent point la chamade du même mouverncnt dont ils sonnent la charge. Quand les effets de la musique militaire des anciens pourraient se révoquer en doute, il serait donc croyable qu'il est très possible de les obtenir, et que celte partie de l'art musical
LE LFXTEUl\ Y iMETTUA LE TITIŒ dOli
peut arriver à un degré de perfection dont nous n'avons point d'idée.
Mais, si la musique instrumentale peut produire des elîets aussi grands, que ceux de faire oublier les dangers les plus terribles, de faire circuler le sang avec cette rapidité, qui, dans le commun des hommes, produit le courage ; à combien plus forte raison élèvera-t-elle dans le cœur humain des sensations plus douces et plus naturelles. 11 est plus aisé de s'attendrir, ({ue de s'exciter à massacrer. Je crois, et j'avoue de honne foi, qu'il est plus naturel d'avoir peur que de braver le danger, et que la terreur est plus facile à inspirer que l'audace. La musique rappellera donc des idées voluptueuses et attendrissantes, tristes et douloureuses, plutôt encore quelle n'exaltera l'homme, jusqu'à le faire courir gaiement à la mort : elle le frappera de terreur et d'eflVoi, plutôt qu'elle ne l'armera d'intrépidité.
L'histoire de tous les peuples de la terre, atteste que l'on s'est servi dans tous les pays du chant inarticulé des instruments pour produire de grands effets. Si les guerriers s'excitaient au combat en entendant une musique militaire, les cultes religieux ont appelé à la dévotion et à la ferveur, par les charmes d'une musique imposante et majestueuse, des hommes trop aisés à distraire des vérités contemplatives. ^
Passons maintenant, de ces preuves d'induction et de fait, à celles que nous offre l'observation tle l'art musical.
H suffit d'un peu d'attention, pour voir que la musique n'existerait pas, si elle ne pouvait se passer du secours des paroles. En général, la musique n'a d'objet que la combinaison des sons inarticulés : elle s'aide des mots ar^ticulés^ ei nous verrons tout-à-l'heure ce qu'ajoute à ses richesses, à ses charmes, à sa magie, cette réunion. Mais il est certain que la musique instrumentale est, et sera toujours le principal objet du compositeur. Elle est la base de son art : y réussir est son premier talent; c'est dans celle carrière qu'il se suffit à lui-même, qu'il déploie
toutes ses ressources, qu'il est riche de son propre fond. Il faut, sans doute, un grand talent pour développer, détailler, emljellir les expressions, les sentiments, les pensées de Métastase; mais il est plus audacieux, encore, de lutter contre lui, sans l'aide de son génie, et plus glorieux de réussir.
Si nous entrions dans les détails, quelle immense carrière s'ouvrirait à nos yeux! Qu'un grand compositeur doit avoir attentivement étudié la nature! Quelle étendue, quelle élasticité dans son imagination, qui doit se rappeler les objets, leurs rapports, leurs détails, leurs nuances, et les peindre avec vérité! Quelle activité dans une àme,pour s'approprier toutes lès passions et les exprimer ! Combien son art exige une profonde connaissance du caractère de tous les instruments, de toutes les mesures et de la nature de tous les sons et de toutes les modulations! Que de sagacité, d'esprit et de goût il faut pour les combiner de manière à former son tableau par des accords agréables, ou vigoureux, ou terribles I par d'heureux rapports aux accents de la voix humaine, par une expression simple et fidèle! Combien l'expérience, et surtout le génie, qui la supplée, mais qui n'est jamais remplacé par elle, qui met en. œuvre la science, et plane si haut au-dessus de sa sphère, doivent lui avoir révélé de secrets I Le compositeur s'intéresse à la nature entière, éprouve t(jptes les sensations, s'associe à toutes les passions : il voit ce qu'il se rappelle : son imagination obéit à son âme, et son âme nourrit son imagination. Ici la détonation du tonnerre le glace d'effroi : là, les vagues irritées laissent à peine l'espoir au fond de son cœur : plus loin, il gémit avec une amante abandonnée : il expire avec un amant trahi : il peint tout : il anime tout. Bientôt des émotions douces succèdent à des transports brûlants. Tout est gracieux sous son pinceau. Aussi supérieur au goût, que le ciel s'élève au-dessus de la terre, il ne craint pas d'être irrégulier, il sait que la nature est souvent négligée et n'en est que plus belle. Du simple au sublime, du pathétique à la gaieté, s'étend son empire; son cœur, aussi sensible que son
imagination est souple et variée, semble disposer de Tunivers et règne sur lui par l'enthousiasme *.
0 vous! qui n'avez que des oreilles, qui ignorez les proportions qui fondent l'harmonie, dont le cœur glacé ne frémit point à l'unisson d'une àme sensible, qui n'observâtes jamais la nature, osez-vous bien juger celui qui la retrace, l'imite et l'embellit!
IIP QUESTION. Est-il possible de faire une bonne composition de musique instrumentale sans s'être proposé dépeindre un objet déterminé.
Après avoir établi que la musique instrumentale peut exprimer les sensations et les sentiments que le musicien veut exciter ou rappeler, je vais plus loin maintenant, et je soutiens que tout musicien qui ne se sera point proposé un objet déterminé en travaillant à une composition instrumentale, ne fera qu'un ouvrage froid, inanimé et sans génie.
En effet, comment donc inventer, si l'on n'a un point de vue qui excite linvention et la guide? N'est-ce pas travailler au hasard que d'écrire sans pouvoir dire ce que l'on s'est proposé? Quelle insipide occupation! Quel maigre talent, que celui d'unir des notes! de parcourir tous les accords, d'épuiser toutes les modulations, pour faire du bruit!
Telle fut longtemps la musique française : telle est trop souvent l'allemande ; telle ne fut jamais l'italienne.
Quel homme d'esprit ne dira pas comme Fontenelle, ijuand il n'entendra que des notes : Sonate, que 'me VEUX-TU? Pour moi, je suis toujours tenté, en pareil cas, d'adresser au musicien ce qu'un certain roi de Travancor disait à un prolixe ambassadeur qui l'ennuyait de sa harangue : Ne soyez pas long, la vie est courte.
l. Si les critiques veulent que je leur procure une jouissance, qu'ils ouvrent le dictionnaire de musique du grand Rousseau au mot Génie. Ils verront la différence qu'il y a d'un, homme à un homme. Si j'avais relu cette ode avant que d'écrire, assurément je n'aurais pas écrit. A', de M.)
lus (jEUVHii^ ijE MlhAUl-AU
Convenons, parce que cela nesi pas disputable, que le compositeur doit avoir un but, s'il veut que sa musique touche, et produise un autre effet que celui d'un vain liruit, qui n'est propre qu'à étourdir et fatiguer les oreilles.
Je conclurai de ce principe qu'il n'est pas aussi ridicule, que quelques personnes l'ont prétendu, de s'efforcer de faire allusion à un sujet. Plus ce sujet sera élevé, compliqué, difficile et varié, et plus je reconnaîtrai à ce choix l'homme de génie qui dédaigne les routes battues, marche sans guide, compte sur ses forces, et n'imite que la nature.
L'imitation étant le principe universel des beaux-arts, c'est pour le musicien aussi bien que pour le poëte, qu'Horace a dit :
Aîit famam sequere, aut sibi convenientla singe.
En vain ferait-on l'objection que les signes dont se sert la musique, ne sont point assez clairs pour qu'on puisse comprendre ce qu'elle cherche à exprimer. Je conviendrai que la froide raison ne peut pas se représenter distinctement tous les objets imités, toutes les idées exprimées par la musique ; mais j'ajouterai que la musique n'est pas faite pour ôtre calculée par la raison; elle parle le langage du cœur; c'est lui qui la sent, c'est à lui à l'apprécier, à la juger.
IV" QUESTION. Quelle eut la différence de Vart du poète à celui du musicien'! Quelle est celle des sensations quils excitent'! Que se doivent-ils Vun à Vautre'! Que peuv^^nt-ils indépendavunent l'un de l'autre'!
Je cours rapidement, car j'ai vu tant de gens ennuyés par de la bonne musique, que je crains bien que ma mauvaise prose ne les amuse pas; mais ils peuvent quitter le livre, et il n'eut pas été honnête de déserter le concert.
Je vais donc examiner quelle est la différence des sensations qu'excitent le poète et le musicien; ce qu'ils se doivent l'un à l'autre, et ce qu'ils peuvent indépendamment l'un de l'autre.
Ceux qui trouveront que je déraisonne, parce que je ne suis pas de If^ur avis, assurent, peut-être déjà, que j'ai pris la peine de faire une mauvaise brochure, pour prouver que la musique instrumentale exprime mieux et plus complètement que celle qui s'exerce sur di^s sons articulés. Ils supposeront volontiers que tel est mon avis; car il serait évident alors (pie je n'aurais pas le sens commun; ainsi je serais tout réfuté.
Mais nous sommes loin de compte. J'ai dit, et je soutiens que, sans musique instrumentale, il n'est point de musique; c'est-à-dire, que si la musique instrumentale ne peut rien exprimer par elle-même, l'art musical n'en est point un.
J'ajoute que la musique ne produit tous les effets, dont elle est susceptible, que lorsqu'elle est aidée de la poésie. J'en trouve plusieurs raisons plus faciles à deviner les unes que les autres, et j'en dois quelques-unes à l'un des plus beaux génies de ce siècle, à qui le goût de la belle musique a valu tant de persécutions.
Certainement le premier homme, qui, dans un mouvement de surprise, de joie ou de douleur, jeta des cris, proléra des sons inarticulés très expressifs, cet homme cuama. Ehl (piel homme passionné ne chante pas, même en parlant!
Chaque affection de l'àme a son chant; car elle a son inilexion, son accent caractéristique, sa mélodie. Tout iustiiiment imite la voix humaine, et s'en rapproche plus ou moins; tout instrument peut donc prononcer les sons inarticulés que produirait un sentiment, de quelque espèce (ju'il soit.
La musirpie instrumentale, qui s'exerce sur les sons' inarticulés, peut donc exprimer les sentiments et peindre les passions : elle ne serait même qu'un vain bruit, si elle n'était point imilative.
Mais si elle exprime un sentiment, elle n'en saurait désigner l'objet. Les accents de la douleur nous touchent; ils toucheront également les hommes d'un autre hémisphère; et voilà pourquoi le iMusicien, qui a d>u génie, est l'homme de tous les pays et de tous les âges : il va remuer la nature, à l'aide de l'imitation vraie de la nature. Celui que la
touche mâle de Corneille, l'élégance enchanteresse de Racine, l'énergique rudesse de Crébillon, le coloris de Voltaire, les sublimes écarts de Shakespeare, le génie céleste d'Homère, ne toucheront point, parce qu'il n'entendra pas l'idiome de ces grands hommes, versera des larmes, palpitera de plaisir ou pâlira d'effroi, quand il entendra la musique des Léo, des Durante, des Pergolesi, des JomeHi\ parce que ces Poètes universels, qui ont le secret de la nature, parlent son langa'ge, qui toujours est le même chez toutes les nations, dans tous les climats, partout où il se trouve des hommes et des passions.
La musique est une langue universelle, qui n'est à Tusage que des hommes de génie. Son empire, s'exerce sur les organes et l'imagination : tels sont ces gestes, qui peuvent élever si rapidement en nous toutes sortes d'émotions'.
Mais si la musique est une Langue UxVivERSELLbi, elle est par cela même nécessairement indéterminék : elle ne saurait donner aux accents qu'elle emploie, la précision du discours, qui est un langage déterminé : ce principe général et sans exception, est évident.
C'est ici que la Poésie vient concourir au succès de la Mélodie, et que ces deux arts, par leur association, atteignent le plus haut degré de l'imitation, et mettent en jeu tous les ressorts de la sensibilité.
Des cris douloureux retentissent jusqu'au fond de mon cœur; mais mon émotion deviendra bien plus vive, si je connais la cause qui les excite. Le Musicien me donne ridée d'un malheur : 1« Poète me nomme l'infortuné, me détaille l'infortune. Le Musicien gémit; et je verse des larmes : le Poète offre à mon imagination un père embrassant le cadavre sanglant et défiguré de son fils unique, appui de ses derniers jours, et mes entrailles sont déchirées. Il est évident que le Poète ajoute beaucoup à lintérêt; c'était une sensation que le Musicien avait produite; elle devient un sentiment à l'aide du Poète. Le musicien
1. Pantomlme veut précisément dire, Imitateur de toutes choses. (Note de M.)
peint le sentimeut, et produit une sensation : le poète peint le sentiment et produit un sentiment. En un mot, il détermine l'objet pour lequel le musicien m'a intéressé, et Tavantai^e. ({ue celui-ci en retire, est très grand.
Mais si le poète fournit les masses, quelle distribution ilombres, de couleurs et de nuances va naître de l'art musical! Quelle longue déclamation, quels vers pompeux, quelles pensées touctiantes et fortes exciteront les mêmes sensations, que les accents du musicien! Quelle tirade harmonieuse produira un elTet aussi grand qu'une seule pensée développée dans le discours musical! Combien le compositeur ajoutera au pathétique d'une situation, s'il connaît les ressources de son art! Comme il développera l'esquisse du poète! Gomme il me fera frémir de terreur ou de pitié! soupirer de volupté ou d'amour! Le poète occupe ma pensée; le musicien remue mon cœur. Je lis avec intérêt Racine ou Méiastase : c'est par des larmes que j'applaudis à Sacchini, ou à son illustre élève, à Pugnani, à Eichner. Sans le geste, sans la musique, j'admire froidement le poète, mais si le Musicien étend, développe, embellit les idées du premier, ce n'est que par ma sensibilité que je rends hommage à ces enchanteurs : ils disposent à leur gré de mon être : je n'entends plus, je sens.
Oui : La langle du musicien a, sur celle du poète, l'avantage qu'une langue universelle a sur un idiome PARTICULIER. Je le dis avec confiance, parce que je le dis d'après un homme illustre; mais je le dirais de même quand je serais le seul de mon avis; parce que je sens ainsi ; et je n'ai point encore vu le sentiment tromper celui qui le consulte de bonne foi. Les grands hommes ne se sont élevés, que parce qu'ils ont cédé à cette voix intérieure, qui leur commandait, qui les entraînait, qui étouffait cette timidité servile, qui, du reste des humains, fait de débiles imitateurs.
Résumons ceci, en l'appliquant au cas particulier qui a ►ccasionné ces réflexions.
Une svMPEOME ne peut jamais être qu'une imitation de »ons inarticulés; le vrai genre du Musicien est donc iimi-
H2 ŒUVRES DE MIHABEAU
tation de certains phénomènes de la nature, tels sont un orage, une tempête, le mugissement des vagues, le tonnerre, le bruit des vents, etc.
Le musicien peut exprimer avec la plus exacte vérité toute sensation qui produit des sons inarticulés; c'est ainsi qu'il nous donnera l'idée d'une bataille; s'il imite la foudre des dieux, il peut aussi faire entendre le tonnerre des humains; il gémit avec les blessés; il pousse des cris de joie avec les vainqueurs.
Le musicien peut encore exprimer, sans d'autres secours que ceux qu'il tire de son art et de son génie, la douleur, le désespoir, la tendresse.
Le poêle donne à ces tableaux de la précision : il déter mine l'objet; il nous apprend quelle beauté inspira cet amour, quel malheur fit naître ce désespoir ; la flûte gémit ; le hautbois soupire; Fénelon nomme Eucharis, et peint Calypso. Les pensées musicales sont donc essentiellement et nécessairement distinctes des pensées poétiques.
Je ne sais s'il est un homme instruit qui croie que le musicien a plus d'obligations au poète que celui-ci n'en peut avoir au musicien, mais je soutiens que celui-là, quel qu'il soit, se trompe; et nous en avons heureusement en
France des preuves nombreuses Ah! s'il fallait au
grand compositeur d'excellentes paroles pour nous ravir, Ghétry ferait-il les délices de notre patrie? S'il est un Métastase, il est des Sedaines. Eh! qui ne s'est pas endormi souvent, en entendant psalmodier les chels-d'œuvre de QUINAULT! Jean-Baptiste Rousseau s'est élevé à côté des poètes lyriques les plus célèbres, nous avons de lui des paroles excellentes destinées aux musiciens; quel homme de goût a entendu chanter ces cantates sans répugnance et sans ennui?
Osons le dire, puisque cela est vrai : le poète ne joue qu'un rôle subalterne et secondaire dans le drame lyrique: et c'est souvent un bonheur pour le spectateur. Certes l'entrepreneur d'opéras qui disait au premier poète de l'Italie moderne : « que m'importent vos talents! il n'y a point de « mauvais opéras avec un Gafarelli, une Gabrielli et un
Saccnini », cet entrepreneur d'opéras, dis-je, était un insolent; mais il disait vrai.
Quelque chose, qui n'est pas moins vrai, c'est que les bornes de la musique instrumentale sont moins resserrées que celles de la musique vocale. On croira, sans doute, que c'est la fantaisie de soutenir un paradoxe, qui m'inspire en ce moment, mais je prie mes lecteurs de se souvenir qu'un PARADOXE n'est qu'une contre-opinion et que ce n'est point une singularité blâmable que de soutenir le contraire d'une opinion fausse, quoique généralement reçue. Qu'on me lise donc avec quelque attention, je ne serai ni long ni obscur. '
L'on ne saurait nier que la musique ne soit plus propre à l'imitation, en raison de ce qu'elle est plus susceptible de variété. A cet égard les bornes de la musique instrumentale sont donc plus reculées que celles de la musique vocale,^ car celle-là est plus capable que celle-ci d'imiter la nature; puisqu'elle comporte infiniment plus de variété. Dans la musique instrumentale, chaque instrument peut avoir un rôle principal; dans la musique vocale chaque instrument est subordonné et n'ose paraître qu'autant qu'il contribue à la plus grande perfection du chant. Il y a donc plus de variété dans la musique instrumentale, et par conséquent, plus de ressources pour l'imitation ; ce n'est pas tout.
V' OLESTION. D'aprrs la résolution des questions 'précédentes, ne peuf-on pas soutenir que les bornes de ta musique instrumentale sont moins resserrées que celles de la miisiqw vocale'!
Le sujet du chant est toujours un objet ou une passion déterminée, ce sujet est donc individuel; le sujet de la musique instrumentale n'est, au contraire et ne peut être qu'indéterminé, c'est-à-dire, abstrait, et, par conséquent, général. Mais si le tout est plus grand que la partie, il suit que les bornes de la musique instrumentale ne sont pas aussi resserrées que celles delà musique vocale.
Je conviens que l'objet imité est plus distinctement représenté par la musique vocale que par l'instrumentale; mais la perfection en musique ne dépend pas du degré d'exactitude avec lequel Tobjet est déterminé. L'impossibilité de déterminer l'objet des sensations, que le musicien peint ou qu'il excite, n'est pas un défaut, elle ne paraîtra telle qu'à ceux auxquels une organisation peu favorable ne permet pas de sentir finement. Ils veulent se dédommager de cette défectuosité de leurs sens, ils veulent remplacer ce qui leur manque en sensibilité par le travail de l'entendement, ils exigent des paroles, et l'émotion qu'ils éprouvent en entendant chanter n'est qu'une illusion. Ils croient avoir senti la musique, et c'est aux idées du poète qu'il faut attribuer leur émolion. Les organes plus délicats et plus capables de savourer toutes les beautés de la musique, seront transportés en raison de ce que l'objet sera moins déterminé; peut-être, présenter un objet déterminé à une àme sensible, c'est-il la rétrécir.
Je le répète ; on confond aisément les objets de l'entendement et ceux de la sensibilité. Or la musique ne parle qu'à celle-ci. Dans les opérations du premier, il ne faut que des idées distinctes, conséquentes et vraies, pour atteindre la perfection; mais en fait de musique, les idées distinctes ne sont qu'accessoires, et sont un r/enre ynixtf^. qu on a créé, j'ose le dire, moins par nécessité que par goût pour la variété.
Si la représentation distincte de l'objet imité, n'est pas un attribut nécessaire de la musique; si au contraire pour imiter distinctement, il faut n'embrasser qu'un seul objet et ses modifications, il me parait démontré que les bornes de la musique vocale sont moins reculées que celles de la musique instrumentale.
fibservezque je néglige les raisons secondaires. En effet, je pourrais compter au nombre des entraves qui gênent le musicien vocal l'opposition, qui, dans les langues même les plus favorables à son art, se rencontre entre le rythme de la musique et celui de la langue sur laquelle il travaille, la construction plus ou moins poétique de cette langue, son
harmonie plus ou moins déterminée, le mécanisme de la versification, qui donne ou ôte la facilité de traduire la poésie en langue musicale, l'indigence de la plupart des poètes, qui fourniront plus de mots que d'idées ou de mouvements, plus de déclamations communes et sans chaleur, que de situations. Il me paraît donc incontestable que le musicien voit la carrière plus libre, quand il est livré à ses propres forces.
Le reproche qu'on fait à la musique de n'avoir point d'objet déterminé, me semble précisément aussi injuste que si Ton exigeait de la peinture qu'elle représentât les actions, les gestes, les mouvements, le langage des héros qu'elle retrace à notre vue. Serait-ce que nous craindrions de convenir que la musique exerce un pouvoir tout particulier? Voudrions-nous confondre son empire avec celui de la froide raison? La poésie s'occupe ou doit s'occuper des objets raisonnables. Le délire le plus lyrique ne fait pas, je crois, une grande sensation. Je prie les hommes de bonne foi (car je ne parle point aux autres) de me dire si ce n'est pas lorsque leurs passions sont liées à la poésie que celle-ci les remue puissamment? Au contraire la musique et la peinture, qui n'atfectent que les sens, ne peuvent que produire des sensations, c'est-à-dire, des idées fort obscures, et quelquefois seulement des perceptions.
Et à cette occasion, je remarquerai que si l'ouïe est un sens plus fin que celui de la vue, il est évident que les sensations produites par la musique doivent être beaucoup plus fortes que celles qu'excite la peinture. C'est là, sans doute, la raison pour laquelle les amateurs de la peinture, après avoir regardé un tal)leau, raisonnent sur le dessin, l'ordonnance, le coloris, tandis que les vrais amateurs de la musique s'abandonnent entièrement aux sensations qu'elle élève en eux, sans raisonner sur Tohjet déterminé de ces sensations. C'est même cet enthousiasme qui décèle le plus ou le moins de génie qu'un homme a pour la musique.
Enfin ce qu'on croit communément être le défaut de la musique instrumentale, constitue, selon moi, sa richesse et son étendue.
116 ŒUVRES DE xMIRABEAl
Revenons et convenons que la musique instrumentale peut décrire certains phénomènes de la nature, exprimer des passions, peindredes sentiments, exciter des sensations; qu'à beaucoup d'égards même, elle est plus étendue que la musique vocale, mais que dans un sujet déterminé elle n'atteint le dernier degré d'expression qu'à l'aide de la poésie, qui peut seule désigner, avec précision, les objets et certains détails ; qu'ainsi M . R. . . a fait sagement d'avertir dans la nouvelle explication de son Télémaoi'e : ole les INSTRUMENTS NE PARLAIENT PAS... Eh î qui Sait si ce u'est pas faute de cette précaution, que son ouvrage a été critiqué par quelques personnes qui ne s'étaient peut être point^fait une idée ni de ce qu'elles allaient entendre, ni *de ce quelles pouvaient exiger.
En effet, si l'on n'attendait pas de lui la description des lieux, l'exactitude géographique et les belles phrases de M. de Fénelon, en quoi trouve-t-on qu'il ait manqué son objet? 'juel pouvait-il être? celui de saisir dansM. de Fénelon des idées, des tableaux, des situations propres à déployer les richesses de son art; celui d'exprimer les passions qui agitent tour à tour Calypso et Eucharis, Télémaqae et Mentor.
YI*" QUESTION. M. /?..., a-t-il peint dans son Télémaque tout ce qu il pouvait peindre'!
Ces passions sont l'amour, la Jalousie, l'emportement, l'inquiétude, l'effroi, le désespoir; dans quelle plus vaste carrière pouvait s'exercer l'art musical?
Le sujet est donc beau ; si la hardiesse d'un homme de génie, qui sent ses forces et les veut exercer, n'est pas un tort, on n'a rien à reprocher à cet égard à M. R... Passons à l'exécution de son ouvrage.
Le coLnpositeur devait penser d'abord au choix des instruments auxquels il voulait donner les rôles principaux; car nous avons vu que la connaissance du caractère, de l'étendue, de la nature des divers instruments était un des premiers talents du musicien.
M. R... a donc dit : tout mon orchestre me servira pour les grands efTets.
Le VIOLONCELLE Caractérisera la gravité sévère de Mentor.
Le VIOLON, le plus souple, le plus étendu des iristrument>. le plus susceptible d'exécuter de la Musi(pie de tout genre, représentera Télémaque, qui doit raconter, aimer, gémir/ s'irriter.
La FLUTE exprimera par des sons doux et voluptueux l'amour de Cnlypso et annoncera sa jalousie par la rapidité de ses variations.
Le plaintif hautbois soupirera avec Eucharis éperdue pour Télémaque, qui brûle pour elle, et peindra la doulein qu'inspire à la belle Nymphe la rivalité de la déesse.
Les autres instruments à vent, et dans certaines circonstances tout l'orchestre, exprimeront les ditlérenles impressions que font sur les Nymphes de Galypso les divers événements, et les passions des principaux acteurs.
Telle sera la fonction de chaque n slrument, qui concourra à l'objet général par son chant particulier, ou pai- TelTet qu'il produira <Ians l'ensemble.
Un compositeur pourrait demander à M. H... pourquoi il n'a pus préféré le hautbois, ce bel instrument si expressil et si varié, et peut-être le plus rapproché de la voix humaine, pour peindre l'emportement et les transports de Galypso, et réservé la flûte douce et moelleuse pour exprimer les aveux d'Eucharis. M. R... lui répondrait à l'oreille, que chacun connaît les exécuteurs dont il peut disposer, et qu'après tout, ce qui est convenable à la flûte peut être chanté par le hautbois, lorsque les circonstances permettront ce changement. Peut-être même, à quelques égards, le choix delà flule, pour jouer le rôle de Galypso, élaii-il nécessité par la nature du sujet. La flûte et le hautbois sont deux instruments faits pour exprimer la tendresse; mais la flûte est beaucoup plus susceptible de variations, plus propre à exécuter ce que les musiciens appellent la Difficulté. Elle permet donc au compositeur un style pi s varié; tandis que le hautbois n'est vraiment à sa place que dans I'Adagio ou I'Andante. Le hautbois devait donc être réservé aux accents
plaintifs de Tinfortunée Eucharis, dont l'amour est si contrarié, et qui a tout à redouter de la déesse sa rivale.
D'après cette distribution des rôles du drame musical de M. R..., je passe aux détails des morceaux qu'il renferme.
Le premier objet qui s'est offert à l'imagination de M. R..., c'est la tempête qui jeta Télémaque dans l'île de Calypso, et cela devait être. Un compositeur qui travaille sur des paroles, ne laissera pas passer Taurore sans la faire pOLNDHb: : il n'apercevra point un boccage, que d'éternels roulements n'y placent des ramages ; autant sur flamme, autant sur gloire, autant sur triomphe, et cinquante autres mots, qui ne sont que des mots, et qui, le plus souvent, tuent la vérité de l'expression: cependant, on le trouve fort bon.
Il faut donc pardonner au musicien instrumental de s'abandonner avec complaisance à la foule des sensations qu'élève en lui l'idée d'une tempête. Les pénibles sautillements du musicien vocal me feront, tout au plus, admirer le gosier du cbanteur : les caprices du compositeur instrumental me développeront son imagination et son génie.
Au reste, la tempête du Télémaque de M. R... a frappé ceux là mêmes qui auraient eu grande envie d'en être mécontents; ainsi, je ne demanderai pas grâce pour elle.
Cette symphonie, à grand orchestre, peint le commencement d'une tempête occasionnée par un orage, et sa progression. Ce morceau, de limitation la plus vraie, est au dessus de tous les éloges. Le vaisseau de Télémaque se brise et périt. Le musicien fait ressortir, au milieu de l'objet principal, les nuances de cette catastrophe. On entend les sons aigus des petites flûtes, qui donnent la vérité au point de faire illusion; les sons bas et lugubres des cors inspirent de la terreur; enfin, la mer s'apaise par degré, le calme renaît.
Après cette première symphonie, dont le son s'est perdu progressivement, un court duo de violoncelle et de violon, d'un chant triste, mais gracieux, fait allusion à la joie que ressentent Télémaque et Mentor, abordés dans l'île de Calypso, d'être délivrés d'un si horrible danger. Je sais
qu'on a bliimé ce morceau; cependant, il est dans la nature, etxM. K... ne pouvait guère lui substituerrien. Userait injuste de dire qu'il est un peu froid après la tempête, le contraste n'est que trop tranchant, puisque le calme a préparé à une musique plus douce.
Calypso se fait entendre et la ilute exprime ses premiers accents impérieux et fiers qui reprochent aux deux infortunés leur témérité; mais la joie que la déesse ressent de l'arrivée de Télémaque, qu'elle a reconnu pour le fils de cet Ulysse qui lui fut si cher, dément bientôt sa feinte colère. Télémaque invoque sa pitié. Calypso, déjà trop attendrie, permet l'entrée de sa grotte aux deux étrangers; sa suite les accueille à Tenvi. Ces différentes idées sont exprimées par les chants de la flûte, du violoncelle, du violon et de quelques autres instruments à vent : elles sont supérieurement enchaînées; rien de disparate, rien de décousu. C'est, sans doute, un des premiers et des plus rares talents du compositeur, que de savoir lier ainsi des phrases musicales très variées. Quiconque s'est rappelé le poème de M. Fénelon, ou bien a jeté les yeux sur la courte explication que l'auteur avait fait distribuer, n*a pu se tromper au dessein de cette espèce de dialogue. C'est dans cette notice que M. R... demandait avec autant de raison que de modestie, quon voulût bien se prêtée' à Vilhision, si ion trouvait quil neàt pas tout à fait manqué d^ invention.
Les nymphes célèbrent par des chants et des danses la bonté de la déesse et le bonheur de Télémaque. Un chœur, à grand orchestre, retrace leurs jeux; quelques sons déta-' chés de l'ensemble de cette Symphonie se font entendre : le hautbois les profère; et c'est ainsi qu'Eucharis annonce l'amour qui vient de naître dans son sein. La gaité, la vivacité de ce morceau montrent combien est variée l'imagination de M. R..., qui, dans le même instant, par des nuances très fines, mais bien déterminées, s'exerce dans tous les genres, et éveille toute sorte de sensations.
Calypso demande à Télémaque le récit de ses aventures.
Télémaque obéit, et sa narration est le sujet d'un long
solo de violon, accompagné par deux alto et la conirehasse, destinés à sont<'nir l'harmonie, par une succession d'accords, qui ne nuisent point à l'unité du chant.
Ce soLo était coupé par une courte interruption de la flûte, qui représente Calypso, invitant Télémaque à suspendre son récit, pour prendre quelque repos. Celte circonstance a été saisie par le compositeur pour jeter plus (Je variété, et contraster avec le solo autant que pour imiter M. de Fénel(»n.
Le violon reprend ensuite et continue son récit. L'oljjet de cette pièce est de réunir les agréments et les difficultés dont le vi don est susceptible, et de rappeler les idées (rattendrissfment, de terreur, de crainte et de pilié, relatives aux aventures que Télémaque raconte.
C'est ici le triomphe des critiques; c'est ici que des plaisants ont demandé, ou étaient Pylos et Boccopis? Ils ne parlèrent pas des troupeaux; ils craignaient, sans doute, qu'il ne fût plus aisé de les leur montrer.
Cette injustice ne m'a point étonné. Ceux qui ne sentent point, ignorent qu'il est rare qu'avec beaucoup de bruit on émeuve, et que les efforts d'harmonie masquent trop souvt-nt le défaut d'expression.
Les mêmes jjersonnes, qui trouvent que M. R... fait de la musique très facile, peuvent trouver aussi qu'il fait d'ennuyeux solo. En vain M. Brunnings, qui a étudié la science musicale en philosophe, et dont le moindre talent est d'être bon compositeur et excellent exécuteur, a-t-il trouvé ce sol> jjrodigieusement varié, de l'exécution la plus brillante, et de l'invention la plus rapprochée qu'il était possible, du sujet principal; on a mieux aimé répéter les oracles prononcés par quelques ignorants partiaux, que Lavis d'un amateur, qui s'honore d'être placé parmi les maîtres; on a prétendu que les connaisseurs qui applaudissaient étaient aveuglés par le fanatisme de l'amitié. Enfin, un petit nombre de mécontents a critiqué, déchiré, persiflé ce beau morceau de musique. Mais, je le répète, aucun de ces critiques n'était en état de l'entendre. On ne sait point encore assez en Hollande quel mérite il y a à être
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simple et uni dans la composition, combien un son moelleux coûte à produire, combien la variation la plus rapide et la plus recherchée est aisée à exécuter en comparaison. Ils ne savent pas, ces juges inexorables, que I'Adasio, le moins chargé, d«Mnande infiniment plus d'efforts que IAllegho le plus brillant: que tout parait dansTAnAOïo; (|ue tout passe dans I'Allegro : que Tahtim fut célèbre et vraiment grand parmi les artistes, pour avoir saisi le vrai genre de IAdagiu: que ce genre est celui de très peu de musiciens, parce que peu d'entre eux sont assez forts pour lembrasser: que N.\udim, Nazari, Barbella sont morts, et pi'il n'est peut-être que Raimondi en Europe qu'on puisse regarder comme leur successeur; que les autres violons étonnent, mais que celui-ci touche. Celte musique qui paraît si facile et si simple sous ses doigts, réunit toutes i<'s difficultés '.
Continuons l'examen de l'ouvrage de M. H... Calypso applaudit au récit de Télémaque. Les nymphes imitent la déesse, et exécutent un chœur qui ne respire que la joie. Ou n'a point remarqué que ce morceau de musique absolument dans le genre du iV, était cependant d'un chant tout à fait din'érent.
En vain la déesse dont la tendresse s'accroît à chaque instant, s'efforce de séduire Télémaque : il ressent une passion (ju'Eucharis partage, et contre laquelle les leçons (le Mentor doivent échouer. Les deux amants se renconlrent: l(^ violon et le hautbois expriment leurs aveux et leurs Iransports. Calypso survient : la flûte peint la fureur de la déesse, qui n'est que plus irritée en entendant les excuses do la nymphe et de son amant. Ce trio contrasté avec un art infini et qui ofl'rait l'inexprimable difficulté de réunir deux chants d'un genre absolument différent sous les mêmes accords et le même Rhytme, n'a seulement pas été remarqué.
1 . Suivent deux pa^es (de 8r'/ â «9) sur les violonistes, les chanteurs et les exécutants : Crammer, Lolli, Jarnowick, Farinelli, Cafarelli, etc.
122 UliUVKES DE MIHABEAU
Vaiues supplications près d'une amante irritée. Calypso ordonne à Télémaque de sortir de son île. Mentor, empressé d'obéir, construit un vaisseau et entraîne le jeune Grec. Calypso désespérée de l'ordre que lui a arraché sa colère, excite ses nymphes: elles allument des flambeaux; elles courent comme des Bacchantes; elles poussent des hurlements; déjà le feu dévore le vaisseau...
Je ne serai point étonné que les flegmatiques auditeurs qui n'ont rien senti, en entendant cette musique supérieure, demandent en lisant ceci, où cet enthousiaste a-t-il donc vu toutcela"^. Hommes impassibles! je n'ai point vu allumer les flambeaux-^ je n'ai i)oint vu courir; je n"ai point yv lancer des torches embrasées sur le vaisseau: parce que la musique ne peint pas les gestes et les actions purement physiques; mais j'ai entendu l'agitation la plus grande, qui m'a remué jusqu'au fond du cœur; j'ai entendu des plaintes, des cris, des hurlements. Les sons les plus variés elles plus artistement enchaînés m'ont donné l'idée d'un trouble (|ui m'a prodigieusement ému. J'ai senti que le compositeur avait imité jusqu'au bruissement des flammes. J'ai PENSÉ que quelque confus (jue fussent nécessairement ces détails, cette excellente symphonie produisait les plus grands effets, et qu'ainsi Tauteur avait rempli son but.
Je n'ai point vu non plus Télémaque précipité dans la mer par Mentor; et je m'en suis consolé, parce que je savais bien que je n'avais pas projeté d'aller voir des marionnettes. Mais, j'ai senti le contraste de sentiments exprimé par le beau duo du violoncelle et du violon, qui succède à l'incendie du vaisseau. J'ai senti avec quel art le compositeur nous a peint l'amant d'Eucharis se réjouissant de se voir rengagé dans ses liens, tandis que Mentor gémit sur l'aveuglement de son jeune élève.
Les nymphes pleurent la faite de Télémaque, gémissent du désespoir de la déesse. Ce chant douloureux est de la mélodie la plus touchante; le musicien avait ici un grand écueil à éviter; celui de se livrer à ses fcrrces et à sa sensibilité, car il devait passer d'une douleur naissante aux transports du désespoir et de la fureur.
LE LliCiKl U Y METTRA LE TITRE 123
En effet, Calypso inconsolable vient mêler ses cris aux tristes accents de ses nymphes, et la douleur commune s'augmentant par la réunion de tant de plaintes, cette Symphonie, à grand orchestre, atteint progressivement le dernier degré de l'énergie, je dirais presque du délire.
D'après cette analyse, dans laquelle je me suis méfié de la chaleur que pouvait m'inspirer le souvenir des sensations qu'excita en moi la musi((ue de M. R..., et qui n'est, jose le dire, que rigoureusement équitable, je soutiens que son Télémaque est son meilleur ouvrage, et ne peut qu'augmenter la haute idée qu'avait donnée de ses talents la musique instrumentale qu'on connaissait déjà de lui. Jamais il n'avait pris un tel essor; jamais il ne s'était essayé à des tableaux dune composition si savante, si diificile et si variée. Il n'est point resté au-dessous de son sujet : il a fait ce qu'il pouvait faire, puisqu'il a saisi tout ce qu'il pouvait imiter, et que sa composition a toujours été douce, agréable, forte, touchante, selon qu'il devait emidoyer ces différents genres d'expression.
Je n'ai point dit qu'on ne j)ùl faire mieux. Le Télémaque de M. R... est d'un genre absolument nouveau et le premier pas dans une carrière, est fort éloigné du dernier. J'ai trop d'opinion des talents de M. R... pour n'être pas sur ({ue quand lui-même pourra juger rigoureusement sa pièce, après lavoir entendue plusieurs fois, il élaguera (juelques longueurs, fera quelques changements, que lui seul peut encadrer dans son ouvrage. Ce grand compositeur a la livrée du vrai talent, je veux dire la modestie. Il serait bien empressé sans doute de profiter des avis des connaisseurs;' car le goût qui ne crée pas, seconde cependant le génie, en modérant ses écarts; mais ce n'est pas une critique vague et non raisonnée, qui peut lui être utile; et s'il sait se rendre justice, il la dédaignera.
% Que si les mécontents répondaient à tout ceci, quon ne "^ fait point croire aux gens qui/s ont eu tort de s'ennuyer . et que toutes mes raisons viennent se briser contre cet axiome.
Je conviendrai que cette réfutation est laconique, et
124 ŒUVRES DE MIRABE\U
qu'on croirait volontiers un moment, si Ton n'y regardait pas, qu'elle est raisonnable. Mais je répondrai icar enfin il faut répondre) :
1° Que celui qui dit cela, est juge et partie; parce que, s'il prétend que le tort est à celui qui Vennuie et que celui-ci prétende que le tort est à re/Diuyé, il faut (\y\'uu tiers décide.
2° Qu'il y a des gens qui sennuien/ de tout, et ce sont ordinairement les E^NuyEux.
3° Qu'on ne peut pas plaire à tout le monde, et qu'il ne faut pas plaire à tout le monde.
4° Que lorsque je m'amuse à un concert, je me trouva' plus heureux que celui qui s'y ennuie, (pi'en conséquence il me serait dur de recevoir la loi de celui qui est moiii< heureux que moi; car mon sort empirer.iit à coup sûr.
5° Qu'il y a des personnes mal organisées : telles sonl celles qui n'aiment pas la musique, el il est évident qiif leur organisation est en effet défectueuse; puisqu'eli»' s'oppose à ce qu'ils goûtent ces jouissances que procure la musique à ceux qui en font leurs délices. Mais si ces personnes s'ennuient, sera-ce la faute du compositeur? Je dis que ce sera la leur : pourquoi venaient-elles au concert?
6*^ Qu'il y 3i des gens tranchants^ qui donnent le ton. des gens complatsants, qui l'adoptent, des gei'S obligeants^ qui le respectent, des .r/e/'.ç ignorants, qui croient aveuglement les autres.
Ces quatre sortes de gens ne sont, selon moi, quune classe. Ainsi il suffit d'avoir répondu à l'un d'eux. Quand ils voudront bien avoir chacun un avis et le motiver, on essayera de les convertir, ou de s'instruire à leur école.
Je finis... Lecteur, n'en est-il pas temps? Permettez-moi d'esquiver la réponse, et croyez que ma conscience (car toul écrivain a la conscience de son talent) me dit à peu près ce que vous me diriez.
L'embarras, où j'étais, en me mettant à l'ouvrage, me revient encore à l'esprit; ainsi je finis comme j'ai com-
inencé. Je ne sais quel titre donner à ceci... Mais qu'importe après tout le TITRE? peut-être, et presque sûrement, cette bagatelle ne mérite pas un titre. Si par une bonlé d'àme, en vérité très méritoire, vous trouviez le contraire, Lecteur, vous voudrez bien y mettre celui qui vous plaira davantage'.
Ceci s'adresse à vous, esprits du dernier ordre, Qui, n'étant bons à rien, cherchez surtout à mordre.
Vous vous tourmentez vainement.
Croye/.-vous que vos dents impriment leurs outrages
Sur tant de beaux ouvrages; Ils sont pour vous d'airain, d'acier, de diamant.
La Fontaine.
1. Dans les feuilles volantes des manuscrits des Affaires Etrangères, "u trouve différentes notes de Mirabeau pour le « Lecteur y mettra le titre ». En voici quelques-unes : « Ces malheureux africains que notre barbare cupidité enlève ou dérobe à leur patrie oublient un instant leur servitude et soulèvent avec moins <le peine leurs fers s'ils sont distraits par quelque instrument de musique. »
« Sans nous élever ave<' Pythagorf- jusqu'à l'harmonie des astres et vanter leur marche mélodieuse, on peut observer du moins que tout dans notre monde sublunaire est sensible à l'harmonie'. »
« Les hommes qui en rapprochent le plus, les sauvag s, ont comme les nations les plus instruites une musique, ignorante comme eux, mais proportionnée à leurs organes plus faciles à remuer «lue nos sens émoussés »»
Yll