‹ Œuvres de MirabeauChapitre 45 sur 168 · DES PRISONS D'ETAT · texte numérisé non relu

DES PRISONS D'ETAT

Mirabeau et Sophie furent arrêtés à Amsterdam, le 14 mai illl, par l'inspecteur de Bruguières, à la requête du marquis de Mirabeau. Sur la plainte de M. de Monnier, le lieutenant criminel «lu bailliage de Pontarlier avait condamné par contumace, le 10 mai, Mirabeau à avoir la tête tranchée pour • rime de rapt de séduction, Sophie de Monnier à être enfermée, à perpéluité, dans une maison de refuge, comme adultère. La sentence n'eut pas à être exécutée, les condamnés se trouvant dans la main du roi, et Mirabeau fut emprisonné au donjon de Yincennes, tandis que Sophie était placée dans une maison de correction, à Paris, évitant par sa grossesse une mesure de rigueur, puis envoyée à Gien, au couvent des Saintes-Claires, après sa délivrance.

L'activité intellectuelle de Mirabeau pendant sa captivité est connue. Elle s'applique à tous les sujets : histoire, littérature, science et politique*. Mais, entre tant de travaux

1. Parmi les œuvres publiées : Des lettres de cachet et des prisons d'État, ouvrage posthume composé eJi 1778. Deux parties. Hambourg, 1782. (Véritable éditeur, Fauche, à Neufchàtel).

LEspion décaUsé, Londres, 1782. iii-8. (Même éditeur). C'est un re-

divers, son œuvre principale est De^ lettres rf'' cachet et des Prisons cVEtat. On a contesté à Mirabeau le mérite d'avoir écrit cette ve'héinente protestation en faveur de la liberté indivi-

cueil, à scandale, de nouvelles et d'essais. On Ta attribué à Baudouin de <luéma<leuc, compagnon de Mirabea'i à Vincennes. D^ns une lettre à Vitry, (12 novemltre 1782 , Mirabeau s»- di'fend <!'• n être rantt^ur. «Mon ami, courez avec l'activité brûlante de votre amitié et de votre àme. Il a paru en Suisse deux livres: l'un intitulé L'Espion dévalisé, mauvaise et méchante rapsodie qu'on ose m'at- Iribuer, et dont le garde des Sceaux a lu un passage otlensant pour lui a mon b^au-pére. comme en reproche de ma haiiiesse et de mon ingratitude. Courez à votre ami de la Chancellerie; diteslui qu à tout prix, il détrompe son patron. Demandez-lui s'il est nécessaire que je lui cause, et sachez si cttie i fernale calomnie ue m'expose pas à quelques risques. » Cette dernière phrase explique les dénégations de .Mirabeau, qui n'est peut-être pas le seul auteur de la rapsodie (contenant entre autres pièces son Adresse aiu Hessois , mais qui l'a fait certainement iuiprimer.

Ma Conversion, 1*83, à Stamboul, de l'imprimerie des Odalisques, in-12 de 191 payes Éditeur. Fauche .

Ernlih-a Ribliou, 1183, Rome, imprimerie du Vatican, in-8o.

Recueil de Contes, deux parties, Londres, 1780, in-S". Boucher se chargea de l'impression pendant que Mirabeau était prisonnier à Vincennes.

Eléc/i(\s de Tihulle, suivies des Baisers de Jean Second, contes et nouvelles. Tours, an IV (17951, 3 volumt-s in-8°. Réédition en partie du Hecueil de contes, avec des modifications.

Nouvelles de Jean Docace, traduction libre ornée de la vie de Boccace. des contes que La Fontaine a empruntés à cet auteur et de fujures gravées sous la direction de Ponce, d'après les dessins de Marillier. Pans, Duprat, 1.S02, 4 volumes, in 8°.

Parmi les ouvrages non publiés : Des Dialogues, où Mirabeau expose les péripéries de son roman avec Madame de Monnier; une étude sur l'Inoculation, destinée à Sophie qui hésitait à faire vacciner leur fille, parue dans la Bévue rétrospective, 183o, tome IV, p. 398-430); une Vie d'Agricola, traduction de Tacite; De la Tolérance; une traduction de l'Epopée de Silius lialicus; un essai sur V Islam 'tsme : une histoire des Provinces-unies; une (iramma'ire à l'usage de Sophie. 11 faut dater sans doute de cette époque, la plupart des manuscrits de Mirabeau qui sont aux Archives du Ministère des Affaires étrangères.

Mirabeau entretenait en outre une active correspondance avec Sophie, l'une secrète, l'autre autorisée par le lieutenant de Police Le Noir et lue par Boucher, premier commis. Cette dernière correspondance a été publiée par P. Manuel.

duelle et du droit social. « Je croirais volontiers, écrit Brissol. « ce que m'a assuré Perreau (fils naturel du père de Mira- '( beau) que les Lettres de cachet étaient de son oncle, h- « bailli de Mirabeau, qui les lui donna et auxquelles le pri- « sonnier ajouta quelques pages qu'on ne cent lui disputer. • [Mém 'ires de Brissot,iom^^U,p. .369> Les pamp dels royalistes, en 17b9, tels le Domine salvum fac regem, de Pellier, dépouillaient Mirabeau de tous si^s ouvrages. « Les lettres de cachet sont du bailli de Mirabeau son oncle, qui les lui a données, écrivait Peltier. Il y a dt^s citations de neuf cents auteurs, qu'il n'avait sûrement pas à Vincennes'. 11 n'y a d'original que les détails de la cuisine de M. de Rougemont » [Domine salvum, 20 octobre 1789, p. 26;. Cependant Mirabeau, qui ne tenait pas -^ecrètes les collaboiations qui lui avaient été offertes ou qu'il avait recherchées, a revendiqué Des lettres de cachet comme son œuvre per^^unnelle, et cela très justement.

« C'était peupi'ur Mirabeau que de rendre à chacun ce qui « lui appartenait, il plaisantait souvent avec assez de grâce « sui" ces dépôts de gbdre et de talent que venaient faire « entre ses mains des liomines plus épns de l'amour du bien <( public que de celui de la j^doire. — « Le discours sur la Gons- « tituiion civile du clervé n'est pas de vous? lui disait-on un '( jour. » — Cela est vrai, répondit-il en sonriaid, il est du temps « où je ne faisais plus mes ouvrages. — Et les inconvénients « des Lettres de cachet? ~ Oh ! pour celui-là, ajouta-t-il, il est « du temps où je faisais mes ouvrages {Miratnau jugé par ses amis et ses ennemis, 1791, in-8, préfac' de « la mort de Mirabeau », poème lu au lycée du Palais-Royal, le 11 avril 1791, par M. de Cubières, p. 91.)

Après son élariiissement du donjon de Vincennes (17 décembre 1780), Mirabean [«assa plus d'une année auprès du Marquis avec lequel il s'était reconcili<^, et en février 1782, il entreprit la revision du procès de 1777 pour rapt et séduction. Il se constitua prisonnier à Pontarlier- pendant le temps que dura la procédure engagée, et, en août 1782, il obtenait sa réhabilitation, par une transaction avec M. de Monnier, qui suspendait l'efî'et du jugement '.

L Mirabeau était assisté dans sa demande de revision du procès par son avocat, des Birons, mais ce fut 1 li-même qui rédigea la pliipatdes plaidoyers. Il écrivit et publia successivement : Premier mémoire à consulter pour M. Le comte de Mirabeau contre

DES LETTRES DE CACHE l" ET DES PUlSu.NS D ETAT 12*»

C'est à cette époque qu'il porta divers manuscrits à l'éditeur Louis Fauclie, dr-. Neufchàtel, parmi lesquels celui des Leltrea dn cachet et des prisons d'Etat. L'ouvra^'e suscita une vive émotion.

Le comte de Vergennes, secrétaire d'Etat dus affaires étrangères de Louis X.VI, informait en octobre 1782, M. le baron de Goltz, envoyé extraordinaire* de Sa Majesté prussi- une à la cour <te France, qu'il se publiait des écrits licencieux à Neufcbàtel, et comme celte ville dépendait de la Prusse, il lui demandait d'en arrêter la publication et de supprimer les manuscrits. Il citait: Des lettres de cachet et des ^irisons d'Etat, UEspion dévalisé et Ma Conversion. Le 18 octobre, iM. de Sandoz- Rollin, conseiller privé d'ambassade du roi de Prus-e en France, taisait parvenir au Conseil d'Etal de la principauté de .Neufcliàtel, la lettre du comte de Vergennes au b ron de GoKz, en écrivant lui-même au Conseil pour l'en^^ager à donner satisfaction au ministre français sans atl^'ndre les ordres directs du gouvernement prussien. Dès la réception de ces lettres, le président du Conseil d'Etat chaigeailiM. de Tribolet d'informer sur l'affaire, et interdiction de livrer les ouvrages désignés était adressée aux éditeurs.

Dansson rapport, M. de Tribolet déclara qu il n'avaittrouvé aucune trace de L'Espion dévalisé n\ de Ma Conversion. Cela ne suflisait pas pour donner satisfaction à la Fiance. Aussi le lieutenant de ville Penoud fut-il commandé pour faire saisir tous les exemplaires des ouvrages incriminés qu'il trouverait àNeufcbàtel, et il n'en découvrit poini ; le cliancelier Boyne enquêta à nouveau auprès des imprimeurs, Louis Faucbe, Favre et Vitel. Ceux-ci lui déclarèrent qu'ils avaient adressé

M. le marquis de Moiinier, 1182 ; Second méynoire à consulter pour M. le comte de Mira/jeau contre M. le marquis de Monnier. Les deux publiés ensemble et signés par Mirabeau et des Birons : Observations importantes pour M. le comte de Mirabeau sur les allégations, les infidélités et les erreurs répandu^-s soit danst la consultation pour M. de Monnier, soit dans tes deux plaidoiries de sa cause des samedis 20 et 21 avril 1182. Sur le récit des faits,, in 8. 16 p., signé Courvoisier; Observations importantes pour M. le comte de Mirabeau, sur la vérification de la lettre, iu-S, 12 p., signé CourV'.isier ; Troisième mémoire à consulter pour M. le cotnle de Mirabeau, appelant contre M. le marquis de Monnier, et contre le sieur Somburde, substitut du procureur du roi, de PontarVier. intimés, in-8, 62 p., signé par Mirabeau et des Birons.

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à leurs correspondants, le 26 et le 29 septembre, neuf mille exemplaires du premier volume des Lettres de cachet et quutre mille du second, mais ils se refusaient à faire connaître les libraires français qui avaient reçu cet onvragf^. Eu ce qui concernait le manuscrit dont le gouvernement français demandait la destruction, ils réf>ondirent qu'ils ne l'avaienl jamais eu en entier à leur disposition, le comte de Mirabeau ne leur ayant livré son ouvrage que par feuilles qu'il reprenait après la composition, et les tierces personnes qu'il avait chargées de ses intérêts à son départ de iXeufcbatel ayant agi de même à eet égard.

Les imprimeurs furent condamnés à trois jours de prison, à voir leur o'ficine close et leur imprimerie fermée, tandis que l'on mettait \t'S scellés sur leurs presses. Mais leur punition ne fut pas longue, car à la demande de M. de Vergennes les scellés furent levés le 23 décembre 1782, les mesures prises par le Conseil d'Etat de Neufchâtt-1 ayant donné satisfaction «à Sa MaJHsté très chrétienne ». Les perquisitions, la condamnation des éditeurs, l'interdiction de laisser circuler l'ouvrage en France, aidèrent au succès qu'il rencontrait po ir la hardiesse et la nouveauté des idées exprimées, la violente protestation qu'il élevait contre un régime d'arbitraire et de bon plai>ir.

Mirabeau écrivait le 19 novembre 1782 à Vitry : « L'autre ouvrage a pour titre Des lettres de cachet et des 2msons (VEtat. (Le premier c'était L Espion dévalisé). Celui-là est d'un autre genre et fait, dit-on, la plus énorme sensation. On ajoute que mon nom est dans toutes les bouches; je voudrais savoir s'il n'y a ren là d'exagéré, et quel risque aussi cela peut me faire courir. Au moins les charges, à cet égard, ne sontelles pas sans bénéfice; car il est difficile qu'un tel ouvrage ne fasse pas quelque réputation, réputation dangereuse toutefois et chèrement achetée*. )>

Nous ne publierons que des extraits de la première partie traitant des Lettres de cachet, où Mirabeau développe des

1. Lettres inédites de Mirabeau. Mémoires et extraits de mémoires écrits en 1781, 1782 et 1783, dans le cours de ses procès de Pontartier [en réhabilitation) et de Provence [en séparation) avec sa femme; le tout faisant suite aux Lettres écrites du Don/on de Vincfnnes, depuis 1777 jusqu'à 1780 inclusivement, publiées par J.-F. Vitry, ancien employé aux relations extérieures. Paris, Lenormand, 1806.

idées générales; la seconde partie consacrée au régime des prisons d'Etat n'a plus qu'un intérêt médiocre. .Nous en donnerons seulement la dernière page adressée à son lils, d'une aute et touchante éloquence.

Objet et plan de cet ouvrage.

J'entreprends de parler des emprisonnements arbitraires et des prisons d'Etat. Plusieurs écrivains ont déjà traité ce sujet de première importance ; mais les uns ont donné des maximes générales sans usage, faute d'en avoir montré l'application : les autres ne se sont permis que des

1. Des lettres de cac/iet et des Prisons d'Èlat, ouvrage posthume. composé en 1TÎ8.

\on ante revellar Exanimem (juam te complectar, Roma, tuiim que Nomen, libertas ! et inanem prosequar umbram.

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