‹ Œuvres de MirabeauChapitre 8 sur 168 · ŒUVRES · texte numérisé non relu

ŒUVRES

Mirabeau composa VEssai sur le despotisme, son premier \ ouvrajie imprimé, en 1774, à Manosque, où il était retenu par une lettre de cachet.

1, Essai sur le liESPOTiSMK, troisième édition corrifjée de la main de l'Auteur sur l'exemplaire de la seconde édition acheté à sa vente, précédé de la Letthe de M. de S. M. aux auteurs de la Gazette littéraire, et suivi de /'avis aux Hessois et de la Réponse AUX CONSEILS DE LA RAISON, par Gabriel-Hoiioré Riquetli-Mirabeau. '{A Paris, chez Le Jay, libraire, rue Neuve des Petits-Champs, n° 146, prrs celle de Richelieu, 1792.1

Les extriits que nous publions sont tirés de cette édition que le libraire-éditeur annonrait ainsi dans la préface : « Les diverses pièces, contenu-^s dans le recueil que nous présentons au public, étaient devenues très rares. La seconde édition de VEssai sur le despotisme, et les pièces qui le suivent ne se trouvaient plus. Mirabeau en avait un exemplaire sur lequel il avait fait beaucoup de corrections et d'additions manuscrites; c'est d'après cet exemplaire, qui s'est vendu très cher à la vente de sa bibliothèque, que l'éditeur a fait réimprimer cet ouvrage. » Cet exemplaire porté sous le n^ 1.004 au catalogue de vente de

Marié le 23 juin 1772, à M'^^ de Marignane, riche héritière de Provence, il s'était endetté, en moins de deux années, et malj-^ré un revenu de 8.500 livres, par son goût impétueux du magnifique, de 180.000 livres, dont il n'avait reçu qu'une partie des prêteurs usuriers. Sur la demande du marquis de Mirabeau, son père, au duc de la Vrillière (13 décembre 1773), une lettre de cachet lui assignait le château de Mirabeau comme lieu de résidence, autant pour rem[)êcher de contracter de nouvelles dettes que pour le soustraire à ses créanciers. Mais bientôt une seconde lettre (mars 1774) lui ordonnait de séjourner dans la petite ville de Manosque. Trois mois plus tard (8 juin 1774), il était interdit comme indigne, par le Ghâtelet, à Paris, sur avis d'une assemblée de paients, et sa pension était réduite à 3.000 livres.

C'est pemlant les derniers mois de son séjour à Manosque, parmi des embarras d'argent et de graves soucis de ménage causés par la légèreté de sa femme que Mirabeau conçut et exécuta YEssai sur le despotisme. « C'est une preuve singulière de sa force d'esprit* », écrit M. de Loménie.

Ayant rompu son ban pour aller à Grasse (^ août 1774), il se colleta avec un gentilhomme, M. de Moans, à l'instigation de sa sœur, M^^ de Cabris. Accusé par son adversaire de tentative d'assassinat, un procès s'engage, et on lance contre lui, le 22 août, un décret de pr i.->e de corps. Cependant le marquis obtient une nouvelle lettre de cachet, et Mirabeau est interné le 20 septembre 1774 au château d'If.

Pour adoucir un emprisonnement sévère, qui avait assez

la bibhothpque de Mirabeau, y était désigné : « Le même ouvrage (Essai sur le Despotisme), Londres, 1776. iii-8, v. broch. Cet exemplaire est rempli <ie notes manuscrites de la main de l'auteur. » — Il fut vendu 200 livres.

Elève à la pension de Tabbé Choquard. Mirabeau avait écrit et pronou' é, en 1767, un Eloge du Prince de Condé mis en parallèle avec Scipion l'Africain, et eu 1770, il avait rapporté de l'expédition de Corse, qu'il fît comme sous-lieutenant à la Légion de Lorraine, les éléments d'une Histoire de la Caisse, qui ne fut jamais publiée

1, Les Mirabeac, vol. III, p. M5.

2. Lucas de Mont'gny écrit qu'il y fit un Mémoire pour le commandant D'Allègre sur Tobjet d'un litige particulier. {Me'moi'^es biographiques, littéraires et politiques de Mirabeau écrits par Lui-même, par son père, son oncle et son fils adoptif). (Tome IV, p. 32.)

duré, il est transféré au fort de Joux, près de Pontarlier, le 2a mai 1775, et il y est presque libre, par la complaisance du iiouverneur, M. de Saint-Mautis'. Il fréquente la société de la ville, il est reçu dans la maison de M. de iMonnier, où il séprei d de Sophie; il est Tami de Micbaud, procureur du roi. Sa liberté est telle qu'il peut aller en Suisse traiter de l'impression de son manuscrit, YEisai sur le despotisrpe^, avec l'éditeur Fauche, de Neuchâtel.

La surveillance de M. de Saint-Mauris, devenue plus rigoureuse, Mirabeau s'enfuit de Pontarlier à Dijon où, le 1*^" mars, il rejoint Sophie Rufley; mais, sur une dénonciation, il est arrêté et incarcéré au château de Dijon, le 21 mars 1776. Il s'en évade dans la nuil du 24 au 25 mai, alors qu'un ordre, signé le 30 avril, devait le conduire à Doullens, en Picardie.

Après un séjour de trois semaines aux Verrières, les deux amants s'étaient dirigés vers la Hollande, pays de liberté. Ils

1. Lors des fétps données à Pontarlier à l'occasion du sacre de Louis XM, Mirabeau eu écrivit la relation, à la demande de M. de Saint-INIauris. Elle parut sous le titre : Le'tre de M... à M,.., Genève, 1776, petit iri-8°, 14 p. — Pendant son séjour à Pontarlier, Mirabeau entreprit en outre un travail sur Lps Salines de la Franche- Comté, et publia la défense d'un contrebandier nommé Jeanret : Mémoire à consulter poi/r Jeaîi-Daptiite Jeanret, contre le nommé Bricard, employé des fermes. « Ce factum se compose de 20 pages iu-12. 11 est terminé par ces mots : signé Jeanret »>, à la page 14, et ces autres : « Délibéré à Pontarlier, le 16 décembre 1775, Barbaud, avocat », page 20. (Llcas de Montigisy, Mémoires, tome IV, p. 33.)

2. La première édition parut vraisemblablement en novembre 1773 : Essai sur le despotisme, Londres. 1773, in-S". 273 p. et un feuillet à la fin non paginé (en réalité à Neuchàtel). Epigraphe :' Dcdimus profecto grande patientix documentum,... (Tacit., Vit.

l'.ricol.)

La seconde édition date du commencement de 177ti : elle est différente de la premiète par le caractère et les ornements typographiques, mais identique, quant au texte, sauf les corrections des fautes indiquées dans les errata -.Esai sur le Despotisme, Londres, M.DGC.LXXVl, in-8. 214 p. La troisième, très augmentée, comprend de nombreuses additions, des rectifications de phrases, des notes ajoutées suivant les nouvelles lectures de Mirabeau et les événements survenus depuis la première publication. Lejay a supprimé dans la troisième édition, Vavis au lecteur et l'épître dédicatoire à Monsieur le dauphin.

arrivèrent le 26 septembre 1776 à Rotterdam, et le 7 octobre, sous le nom de Saint-Mathieu, ils s'installèrent à Amsterdam, chez un tailleur français, nommé Lequesne, qui habitait Kalvestraat.

Peu après, il écrit aux libraires pour solliciter des travaux littéraires, et ses lettres donnent de précieux renseignements touchant l'Essai siir le despotisme.

« Je suis l'auteur de l'Essai sur le despotisme, écrit-il au libraire Marc-Michel Rey, ouvrage qui, quoique imprimé depuis quelque temps à Neuchâtel, où l'on en fit deux éditions en six semaines, ne commence que depuis peu à faire du bruit en France, et beaucoup trop pour ma tranquillité. Cet essai fut écrit très rapidement, sans plan, sans ordre, et plutôt comme une profession de foi de citoyen, que comme un morceau littéraire. Il peut cependant vous donner quelque idée de la manière et du style d'un homme qui n'a pas vingtsept ans...

PS. — (( On vend dans ce moment-ci VEsaai sur le despotisme assez cher en France. La partie typogiaphique est très défectueuse; si vous croyez pouvoir faire une spéculation avantageuse -sur une autre édition, je Taméliorerai et l'augmenterai considérablement, mais cela demanderait quelque temps. » (22 octobre 1776.)

Le 24 octobre, Mirabeau adresse une seconde lettre à Rey, avec un exemplaire.

« Je vous envo'e VEssai sur le despotisme^ seconde et très mauvaise édition; j'ai à peu près donné mon manuscrit à M. Fauche, de Neufchàtel ; il lui a valu deux cents louis. Je ne comptais pas alors devoir jamais mettre un prix à des travaux qui devaient être libres comme la pensée*. »

Toutes les sensations s'émoussent chez les hommes; toutes les opinions s'altèrent; les langues, truchement général de Thumanité, éprouvent les mêmes variations, et parcourent les mêmes périodes. Les acceptions diffèrent d'un siècle, d'une révolution à l'autre, jusqu'à devenir méconnaissables.

1. Mirabeau signale au libraire Rey les morceaux de son Essai qui lui semblent les meillt urs. ce sont ceux-là que nous avons en partie reproduits, ainsi que les notes qui les accompagnent.

ESSAI SUH I.E DESPOTISME ">

Personne n'ignore Télymologie da mot Despote*, dénominalion autrefois destinée à Tautorité tutélaire, et devenue dans nos langues le signal de la tyrannie et l'éveil de la terreur.

Je ne considérerai dans cet essai les mots Di^SfOiK et Despotisme, que dans leur acception moderne.

Commençons par observer dans le cœur humain la passion qui produit le despotisme. Nous le définirons ensuite; et c'est dans cette définition même qu'on apprendra à l'apprécier.

L'homme est-il enclin au despotisme?

Cette question philosophique, peut-être plus curieuse qu'importante, et dans laquelle, comme dans toutes les autres, il faut fixer et circonscrire la signification des mots avec l'exactitude la plus rigoureuse, nécessite une distinction préliminaire.

Lliomme nalurol él l'homme social dilTèrent par des nuances infinies, qu'il ne faut jamais confondre. Il n'y a guère plus de comparaison entre l'individu naturel, et l'individu modifié par la société, qu'entre un citoyen ordinaire et un castor très industrieusement organisé; et, sans étaler ici une inutile érudition, on peut conclure en général du peu de lumières recueillies à cet égard, que non seulement l'homme sauvage n'est presque point éloigné de l'état animal (quoiqu'il en soit plus ou moins distant, selon les circonstances du climat sous lequel il respire, ou de la constitution physique que lui a départie la nature)"; mais encore que l'homme social, réduit à la vie sauvage, perdrait la plus grande partie des notions, des connaissances

1. Ce mot vient du grec àtanôin:, et signifie maître ou seigneur. Usurpateur, despote ou tyran, dans l'acception moderne donnée

à ces mots, s'exprimait en grec par ie mot Tùpawo;.

11 y eut dans le Bas-Empire une dignité, indiquée par le mot despote. L'empereur Alexis, surnommé VAnge, créa celte dignité, et lui donna le premier rang après l'empereur.

2. Voyez, dans les excellentes recherches philosophiques sur les Américains, l'histoire de Tinlortuné Ecossais nouimé Seikirk, et dans la défense de ces mêmes recherches, lexemple d'un mathématicien nommé Marcial.

et des passions qui distinguent notre manière d'être, de la vie purement animale.

Mais est-il très nécessaire au perfectionnement de l'organisation des sociétés de savoir précisément ce qu'était rhomme naturel.

Il serait malheureux que cela fût; car il est à peu près impossible de satisfaire à cet égard notre curiosité.

Nous connaissons bien imparfaitement le peu d'hommes naturels que nous avons trouvés sur le globe, et nous nous sommes beaucoup plus occupés à les massacrer qu'à les observer. Des milliers de brigands ont immolé trente millions d'hommes dans ce vaste hémisphère, si longtemps dérobé à notre entreprenante cupidité : il n'est pas un seul philosophe qui nous ait transmis ses recherches sur ces victimes infortunées; l'Europe ne portait, lors de cette découverte, que des hommes de fer.

Si les Orang-Outangs, cette espèced'animaux si rapprochée de notre configuration, et peut-être de l'instinct humain, que les naturalistes sont presque incertains sur la classe dans laquelle ils doivent les ranger, si les Orang- Outangs acquéraient jamais les connaissances de l'homme, il serait fort curieux et fort utile aux premiers d'entre eux réunis en société, d'observer par quelle gradation ils auraient fait tant de progrès : probablement ils ne s'en occuperaient point, car ils n'en auraient pas le temps; et d'ailleurs, ils ne seraient pas plus capables encore d'observer, que de sentir le prix des observations. Mais si cette société était parvenue à ce degré de perfection, je crois que ce serait un temps inutilement perdu pour elle, que celui qu'elle consumerait en vains efforts pour se rappeler les détails de la vie animale de chacun de ses individus.

Ne cherchez point dans cette comparaison ce qui peut prêter au ridicule; car une plaisanterie bonne ou mauvaise ne prouve rien, et convenez :

Que l'homme naturel n'est probablement qu'un animal d'une organisation très supérieure, mais surtout incomparable à toute autre espèce, par son instinct pour la société, beaucoup plus impérieux que dans tous les autres animaux;

instinct qui développe et met en œuvre toute sa perfectibilité.

Si donc, comme j'espère le prouver à sa place, la formation des sociétés est le résultat nécessaire de l'instinct social que l'homme a reçu de la nature, il nous importe peu de savoir quels sont les sentiments de l'homme naturel, pourvu que nous connaissions ses penchants sociaux.

C'est ainsi qu'on doit mettre à l'écart tous ces problèmes dont la discussion n'intéresse guère que l'amour-propre de celui qui s'efforce de les résoudre.

C'est ainsi qu'il faudrait simplifier cette question si longtemps et si diversement agitée, et qui tient inséparablement à mon sujet : L'homme est-il naturellement bon ou virchnnt?

Lp Philosophe* de Malmesbury, Carneades, longtemps avant lui, et bien d'autres prétendus sages après, nous offrent d'un côté des déclamations et des subtilités, et ne font honneur, ni à leur esprit ni à leur cœur, en nous assurant que l'homme est mauvais par essence.

S'il pouvait être utile de croire à une vériJé aussi triste^ les fanatiques, les intolérants, l'histoire des croisades, et surtout celle de l'indéfinissable fureur des Européens dans le Nouveau-Monde, nous persuaderaient plutôt que la plus sombre éloquence, dont le coloris et les efforts seront toujours fort au-dessous des forfaits humains.

Mais, j'ai dit qu'une pareille opinion semble éclairer également un esprit faux et un cœur pervers.

Un auteur fait tort à son cœur, en soutenant un tel principe, parce qu'il donne lieu de penser qu'il juge des autres par lui-même. La véritable vertu est toujours douce et indulgente.

Il ne fait pas plus d'honneur à son esprit, parce qu'il soutient une erreur évidente (car le monde n'existerait pas, si l'homme était essentiellement méchant; et il n'est pas un être humain assez malheureux pour n'avoir pas éprouvé

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