‹ Œuvres de MirabeauChapitre 9 sur 168 · Hobbes · texte numérisé non relu

Hobbes

quelquefois en sa vie, qu'il était compatissant et bienfaisant par instinct); parce qu'il conclut un principe général de faits particuliers, preuve presque certaine d'un esprit faux et borné; parce qu'il déshonore et ravale la nature humaine en pure ])erte ; car quelle utilité pouvons-nous retirer de ce principe, que l'homme est méchant"^... Vous serez en garde contre lui, me dira-t-on : eh, ne voyez-vous pas que la méchanceté de tant d'hommes l'emportera sur ma méfiance !

Des philosophes plus amis de l'humanité, plus sensibles, plus éclairés, nous disent : L homme naturel est juste et bienfaisant.

Quand ces respectables philantrop^'S auraient tort, ils s'égareraient par enthousiasme du bien; et j'ose vous assurer que leur erreur serait encore utile et consolante. Mais substituez le mot social au mot naturel, et ils auront rigoureusement raison ; car si l'on peut leur objecter, que l'homme naturel, excité par ses besoins, emporté par sa fougue, peut ignorer ou méconnaître cette vertu qu'on appelle bienfaisance; qu'il ne sait ce que c'est que justice, parce qu'elle n'est produite que par les relations de la société, ils répondront :

L'homme naturel ne saurait être conçu sans aucune relation. Cette abstraction est purement idéale et incompréhensible. Moins ses relations sont intimes, moins elles sont étendues, et plus il est sauvage, c'est-à-dire effarouché par ridée du besoin qui le menace sans cesse; car il a d'autant moins de ressource pour le satisfaire, qu'il est plus isolé; il est emporté par l'impulsion des passions d'autant plus désordonnées, qu'elles sont moins éclairées et plus solitaires.

Qu'avons-nous donc prétendu dire? Que la sociabilité, la première des vertus, parce qu'elle est le premier des besoins, nécessite la justice, d'où dépendent ou plutôt, qui renferme toutes les vertus; oui, toutes les vertus, la bienfaisance elle-même.

Il est évident que l'injustice autorisée ne pourrait qu'être la dissolution de toute société. Toute association

>uppose donc des droits^ des devoirs et une justice executive. Si la ville des scélérats, dont parle Pline ', et dans laquelle Philippe confina, dit-on, tous les méchants qu'il trouva dans ses Etats, a jamais existé, leurs lois furent justes, leur police active et sévère... Si cela n'est pas, elle n'a pas subsisté. La société ne nécessite donc pas la corruption de l'espèce, comme n'ont pas rougi de l'avancer quelques déclamateurs. Si la société nécessite au contraire une harmonie de conduite, que l'on appelle/w^/ice, l'homme, qu'un instinct irrésistible invite à la société, n'est pas un être méchant.

Je ne crois pas qu'on puisse rien objecter sérieusement à ces principes simples et évidents; rien de sérieux, dis-je, car je n'ignore point qu'on peut contredire toutes les vérités, et j'abandonne volontiers aux sophistes l'avantage de disputer sur tout.

Transcurramus solertissimas nugas.

Je m'engage seulement à prouver, dans tout le cours de cet ouvrage, que l'homme social est essentiellement et naturellement bon, qu'il ne peut être heureux qu'en remplissant cette condition nécessaire de son être, et qu'il sera toujours juste et heureux quand on l'éclairera sur ses véritables intérêts, qui sont toujours conformes à la justice et relatifs à son bonheur.

J'établirai, en me renfermant dans mon objet, qui est de peindre le despotisme, ses dangers et ses ravages, que les faits particuliers et sans nombre que Ton pourrait avance!* contre le principe que je viens d'établir, viennent tous à son appui, lorsqu'on les considère sous leur véritable point de vue, en les rapprochant des causes qui les ont produits.

En général, toutes les passions huinaines peuvent être dirigées vers la justice, ou réprimées et presque détruites en considération de la justice. Il ne faut pour cela que savoir apprécier et calculer ses véritables intérêts; et le plus honnête homme, dans quelque état qu'il soit placé, sera celui qui les calculera le mieux. Si la nature n'avait

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