LIVRE III. — ELEGIE
0 Nééra! que me sert-il d'avoir fatigué le ciel de mes vœux, et surchargé les aulels d'encens, de parfums et de prières, si tu ne reviens point dans mes bras? Non, je ne demandais pas aux Immortels d'habiter un palais somptueux, de fouler aux pieds le marbre, d'être illustre, riche, opulent; de posséder des campagnes fertiles, des fécondes moissons et d'innombrables troupeaux ; mais je les priais de me faire partager avec toi les délices d'une longue vie. Je leur demandais que ma vieillesse reposât encore sur ton sein, dussé-je, au jour qui devait me ravir la lumière, passer nu Tonde du Lélhé. Hé! pourquoi désirerais-je le poids, souvent si lourd, des richesses et de l'or? Que nn' servirait que mille taureaux gras et luisants labourassent mes terres? En serai^-je plus heureux, quand des colonnes de marbre Phrygien soutiendraient ma maison revêtue du porphyre de Ténare et de Cariste? quand des poutres et des lambris dorés, et des pavés de marbre orneraient tous m» ^
J. Une note.
iippartemenls; quand des parcs immenses imiteraient auprès de ma maison, les bois sacrés ; quand toutes le> perles que Ton pêche aux rivages d'Erithrée, et la laine que Ton teint à Sidon, m'appartiendraient; ... que je possède enfin tout ce qu'admire le vulgaire; qu'y gagnerais-je poui le vrai bonheur? Ces vains trésors irritent Tenvie de ce peuple qu'ils séduisent; il ne sait pas ce qu'il désire : la Iranquillilé de l'esprit n'est pas le fruit des richesses ; elles ne préservent point de la douleur; car la fortune inconstante asservit le temps sous ses lois.
0 Nééra ! qu'avec toi la pauvreté me soit toujours chère! \on, je ne voudrais pas, sans toi, de la faveur des rois, ou de leur couronne. Oh ! qu'il sera brillant le jour qui pourra te rendre à moi î 0 jour, trois et quatre fois fortuné! quand te verrai-je paraître?... Mais si les Dieux écoutent d'un*oreille peu favorable les vœux que je forme pour ton charmant retour, tous les Royaumes du monde, et ce lleuve dt> Lydie, qui roule Tor, et toutes les richesses que recèle la terre, ne sont rien pour moi : que d'autres les désirent, el qu'il me soit seulement permis de jouir, en sûreté, dans une vie obscure et médiocre, de mon épouse tendre et chérie.
Fille de Saturne ! exauce mes vœux timides ' El toi, belle Gypris ! viens à mon aide ! viens, portée sur ta conque; ou si les Parques sévères, qui connaissent, en conduisant leurs fuseaux, tous les événements qu'elles doivent filer; si les destins me refusent ce retour délicieux, que l'insatiable Pluton m'appelle sur les bords, toujours sombres, de ce^ neuves immenses, de ces marais sinistres qui enveloppent de leurs eaux stagnantes son noir empire '.