‹ Œuvres de MirabeauChapitre 87 sur 168 · Jbid · texte numérisé non relu

Jbid

3. ReQVtii. Cette phrase date le manuscrit du commencemt-nt de la détention de Mirabeau à Vincennes.

212 (JELNKb:^ bE MlllABEAL

société des troubles qu'occasionnent les controverses religieuses, ou les efforts pour les réprimer, n'est pas de laisser à chacun la liberté de sa conscience; je montrerai que l'intolérance manque absolument son objet et désole les nations sans remplir les vues des persécuteurs, parce que loin de produire l'uniformité du culte, elle fortifie les sectes et multiplie les sectaires ; je terminerai enfin ce discours par des recherches sur les véritables causes de l'intolérance et sur les moyens d'établir et de maintenir une liberté de conscience universelle que Ton ne verra jamais ni complète ni durable, tant que le corps sacerdotal conservera une juridiction, des richesses immenses, et en im mot tout ce qui donne une grande influence dans la société.

On rencontrera certainement ici des idées qui se trouvent ailleurs. (Malheur à qui ne dirait que des choses neuves dans un sujet sur lequel tant de bous esprits ont écrit et pensé!) Selon M. Pope, ceux qui prétendent que nos idées ne nous appartiennent point, parce qu'elles ressemblent à celles des autres, seraient tout aussi bien fondés à assurer que nos visages ne sont pas à nous, parce qu'ils ressemblent à ceux de nos pères ^ Nous avons tous les mêmes traits, mais ces traits ne sont pas faits de même. Leur variété constitue la physionomie. De même, ce qu'on nomme />o?? sens doit avoir été le sens commun dans tous les temps. Mais la physionomie du sens, c'est Vesprit; et chaque esprit varie à Tinfini, quoique composé des mêmes traits quf tous les autres.

Peut-être me reprochera-t-on aussi des hardiesses qu'on doit cependant me passer comme à d'autres, si elles ne

1. Pope soutient encore qu'en fait de conception, il y a moins de génie à dire des choses qui n'ont jamais été diles auparavant, ((Il à exprimer mieux cetles qui Vont déjà été. L'assertion est hardie sans doute, et cependant sontenable dans le s- ns de cette maxime de Pline : Invenire etiam harhari soient, disponere et ornare non nisi erudinis, mais la vérité est qu'î7 n'y a pas une seule chose (jui n'ait été dite. Quand en a beaucoup lu, l'on s'en aperçoit à tous moments, et si l'on était dans le secr-t des auteurs on s'en apercevrait bien mieux encore. iNote de Mirabeau.)

I)K I. TOLlilUNCE 213

sont point sans exemple, et qui ne seraient pas plus condamnables quand je les aurais hasardées le pretnier; car certaines vérités resteront toujours inconnues aux es|)rits paresseux ou pusillanimes, si personne n'ose les faire |)enser. Quoi qu'il en soit, mon intention est et sera toujours de dire ce que je crois vrai et utile, sans que le respect humain, ce fléau destructeur de tout courage et de toute vertu, gêne ma plume. J'entre en matière.

La manière de penser est certainement une de nos premières propriétés. Elle nous appartient aussi inlimenient que notre vie, et nons est beaucoup plus étroitement unie (jue nos biens. Sous ce premier aspect, il est évident (pi'aucune puissance ne peut, sans une extrême injustice, s'arroger le droit de la contraindre, de la modifier, de la changer à son gré. Mais, pour établir ce droit, les partisans de l'intolérance s'efforcent de le faire naître du sein même de nos intérêts les plus importants, et c'est sans doute leur raisonnement le plus spécieux que je vais réfuter, car personne ne conteste qtie l'autorité civile ne puisse avec justice gêner la liberté d'un citoyen, lorsqu'il en abuse pour nuire aux autres, et même, dans le cas de la démence, lorsqu'elle lui est funeste. Cestdonc, tout à la lois les droits de la divinité et ceux du prince, la cause de la société et celle de tous les individus qui la forment que les intolérants prétendent défendre lorsqu'ils disent :

La liberté de conscience suppose une égalité enlière • ntre les religions, ou tant d'obscurité dans leurs doctrines, que le magistrat civil, ne pouvant discerner quel est le culte le plus agréable à la divinité, se croit obligé de les permettre tous: or, cette assertion est une horrible impiété, puisque l'Etre suprême a révélé au genre humain la vérité et les moyens de la reconnaître. Donc, c'est le droit et le devoir du souverain de contraindre tous ses sujets à la suivre, à sortir de la voie de perdition pour entrer dans celle du bonheur. »

S'il est une impiété manifeste, s'il est un outrage que les

214 QEUVKES DE MIRABEAU

hommes puissent faire à l'Etre suprême \ c'est sans doute de persécuter en son nom, comme si ses faibles créatjires étaient ses vengeurs; comme si l'auteur de tout ce qui existe pouvait être honoré par la destruction; comme si attenter à la liberté, aux droits naturels de nos semblables, qui les tiennent de sa bienfaisance n'était pas lui désobéir, et nous opposer autant qu'il est en nous à ses volontés. Les dévols objectent en, vain qu'il est absurde et criminel de comparer l'intérêt temporel des individus, qui composent la société, à celui de la vie éternelle, et quainsi c'est un véritable bienfait que de contraindre les hommes à la mériter.

D'abord en supposant qu'eux seuls en connaissent le chemin, ils mettent en fait la question qui les partage d'avec ceux qu'ils persécutent; mais, que leurs opinions soient fausses ou véritables, il suffit de leur répondre que le magisirat civil, préposé pour avoir soin des intérêts temporels, n'a pas le droit de lourmenter les hommes pour leur acquérir une félicité éternelle dans une vie qui ne le regarde point, ni celui de permettre qu'on attente, dans le même objet, à leur liberté et à leur tranquillité présentes pour la protection de laquelle il est institué % il doit donc laisser au Grand Etre le soin de sa gloire et de rétablissement de sa loi, à supposer que ce Créateur tout-puissant désire et exige un culte de ces atomes appelés hommes^ qui foFmenl un point imperceptible dans l'immense chaîne de ses ouvrages. La grandeur de ce Dieu que nous adorons est bien indépendante de nos hommages; mais le bonheur des hommes dépend de leur liberté, et l'intolérance la détruit.

Page 1