PENSÉES, NOTES ET MATÉRIAUX ÉPAUS
Qi^'est-ce que la vie qui nous privant chaque jour de quelqu'un de nos bonheurs passés ne tient aucune des promesses qu'elle nous fait pour l'avenir?
Il vaut mieux écrire avec douceur et agir avec fermeté, que d'écrire avec audace et d'agir mollement. Cependant on ne peut guère être fermement décidé sans le paraître, et la dignité dans les écrits est presque toujours la compagne de la dignité de conduite.
La bonté qui se déploie également envers tous est plutôt un instinct aimable ({u'une vertu.
Quelquefois, je pense que c'est lorsqu'on n'a point de chagrins, qu'on ne doit pas regretter de mourir, parce- (ju'on ne peut plus que perdre en continuant de vivre, souvent aussi, je sens qu'il est cruel de renoncer à un avenir dont on espère le dédommagement de ses maux.
La politique qui est l'étude favorite des tètes vastes et des âmes fortes dégoûte bientôt celui dont le cœur est occupé; il ne peut supporter que les hommes fassent tant de sacrifices et commettent tant de crimes pour des intérêts qui lui paraissent si petits, si étrangers à lui.
L'histoire fatigue et irrite un honnête homme en lui offrant sans cesse la vile patience de ses semblables, la
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tyrannie des grands, la bassesse de leurs subalternes, et surtout la lâcheté des historiens qui font de la profession la plus respectable, la plus utile et la plus noble, un infâme commerce d'adulations et de mensonges.
Le style de son, si l'on peut parler ainsi, c'est-à-dire Tart d'adapter les sons aussi bien que les paroles aux choses dont on traite, est une des beautés les plus distinguées d'Homère et de Virgile. La nature de leurs langues harmonieuses et flexibles les aidait beaucoup en ce genre comme à tant d'autres égards. Notre idiome qui n'a aucun rythme, ni même aucune prosodie certaine, qui abonde en syllabes muettes, en articulations sourdes, qui n'est enfin cadencée que par le nombre des syllabes, rend preque impraticable l'observation de ce précepte *.
Sévère disait à ses enfants : « Enrichissez les soldats el moquez-vous de tons les ordres de l'Etat. » Cela est plus fol encore qu'odieux.
Combien de despotiques sophistes font sous d'autres noms celte manœuvre de Denys le tyran. Il fit vendre à l'encan les dépouilles des Temples, et en ayant touché l'argent, il fit publier que tous ceux qui auraient chez eux des choses tirées des lieux saints eussent à les restituer toutes.
Si je faisais un livre sur l'art militaire, le chapitre intitulé de V enthousiasme ne serait pas le moins étendu. Si
i. Mirabeau en i^onne quelques exceptions tirées des œuvres de Boileau, de Grébiilon, de Dryden et de Pope.
PENSEES, NOTES ET MATl-HIAUX EPAKS 2M
j'écrivais un traité de politique, je trailerais à fond de l'art d'oser, non moins nécessaire dans les opérations civiles que dans les entreprises militaires. En lisant l'histoire, je remarque que presque toutes les fautes commises par les chefs quelconques de partis viennent de l'inaction dos principes et de lobliquité des démarches. On se révolte à demi ; on est fidèle à demi ; on n'ose ni s'écarter tout-à-fait de ses devoirs; ni leur sacrifier en entier ses passions.
Les premiers pas sont chancelants et mal assurés, tandis qu'ils devraient être les plus fermes. On se ménage une retraite; on poursuit plusieurs routes pour arrivera son but. Les artifices mêmes, celte ressource favorite des politiques ordinaires, sont un effet de cette timidité d'esprit et de cœur. On négocie pour se déguiser, pour s'attirer des partisans, pour affecter de la modération, tandis qu'il faudrait agir et marcher droit à son but*.
Qu'arrive-t-il toujours? C'est que celui qui a voulu tromper est trompé! On manque le moment décisif, et Von n'a persuadé personne. Autant les extrêmes sont peu raisonnables dans la conduite ordinaire de la vie, autant les partis mitoyens sont insuffisants dans les événements critiques, et la plus dangereuse, comme la plus inconséquente des conduites, c'est de ne se dépouiller qu'à demi des préjugés. Mais il y a presque aussi peu de méchants résolus que d'honnêtes gens décidés, c'est que le caractère manque à la plupart des hommes.
L'esprit d'innovation germe avec rapidité dans les pays libres et ce sont les seuls où il ne soit pas dangereux ; parce que l'autorité n'a rien à perdre, ni la liberté rien à redouter de la discussion '.
1. Un membre de phrase peu lisible [« sur la ligne et plus encore à son objet? <>].
2. Certaines des pensées se retrouvent dans les Lettres orininales, textuellement ou peu modiQées.
Durant sa détention au Donjon de Vincennes, Mirabeau entretint une longue correspondance avec Sophi^^, malgré le secret absolu que lui prescrivait sa lettre d*^ cachet. Ce fut d'abord par Tentremise de Bruguières, l'exempt de police qui les avait arrêtés à Amsterdam, pendant que M"^ de Monnier était à Paris chez M'^^ Douai, puis, avec l'autorisation de Lenoir, lieutenant général de la police, et par les soins de Boucher, premier commis, quand elle fut enfermée (juin 1778) au couvent «les Saintes-Claires, à Gien, après ses couches.
Ce sont les lettres de Mirabeau adressées à Sophie* que Manuel a publiées, en y ajoutant d'autres lettres écrites au marquis de Mirabeau, à Lenoir, à Boucher, ainsi que plusieurs mémoires. Leur publication souleva les protestations des créanciers de Mirabeau qui considéraient tous ses écrits comme leur propriété, et de la marquise, sa mère, qui, craignant le scandale des révélations, accusait Manuel de les avoir soustraites au dépnt de la police, en sa qualité de procu-
1. Lettres; originales de Mirabeau, écrites du Donjon de Vincennes, pendcuit les années l'77. 78, 79 et 80; contenant tous les détails de sa vie privée, ses malheurs et ses amours avec Sophie Ruffei, marquise de Monnier, recueillies par P. Manuel, citoyen français. Paris, <Tarnery, 1792, 4 vol. in-S».
2. En dehors de la correspondance autorisée par le lieutenant fie police, Mirabeau et Sophie sécrivireut secrètement, à dater de juin 1779, s^us le couvert de plusieurs personnes de Vincennes, et avec la complicité des porte-clefs du Donjon. La plupart de ceslettres ont été détruites par Lucas de Montigny.
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reiir de la comiuurif^ \ Sur la plainte des premiers, ane saisie fat opérée clîez les impiimeurs Didot et Garnery, le 20 décembre 1791, sans arrêter du reste la mise en vente. Le 2 janvier 1792, M""^ de Mirabeau, mère, déposa une nouvelle plainte, à la suite de laquelle un décret fut rendu par le tribunal < riminel, le 10 mai, suspendani temporairement Manuel de ses fonctions. Celui-ci subit un interrogatoire le 22 mai devant Le Pelletier, président du tribunal, et demanda, comme conclusion, que l'affaire fût appelée devant le tribunal civil. Dans l'audience du 2y mai, après une plaidoirie " de Manuel, le tribunal lui donna raison en renvoyant les parties à se pourvoir à fins civiles. La marquise de Mirabeau ne chercha pas à poursuivre le procès devant cette juridiction.
Les Lettres orirjinales eurent un immédiat et fapide succès^ Elles éclairaient Mirabeau d'une lumière crue, et les contem-
1. Manuel se défendit de celle soustraction, en prétendant que les lettres publiées ne provenaient jias du dépôt de la police. < Les lettres de Gahirl, écrivait-il, onl été trouvées, plusieurs sous les débris de la BMstille, quelques-unes à la inairip : et beaucoup m'ont été ou prêtées, ou vendues, ou données par les amis de Sophie et de Hahrlcl; toutes abandonnées par Gabt-iel lui-même.
« J'ai pass»^ un an à les recueillir, à les déchiffrer, et à les disposer pour honorer celui qui devait ouvrir le Pan'fiéon français. Une fois, je parlais ;i Mirabeau de mes recherches; et le prisonnier de Vincennes me dit : Ne les publiez (/u après ma morl; car on ne veut pas encore me connaître. Je suis bien siîr (jue ma f'a'i<ille^ qui donnerait beaucoup d argent pour qu'elles ne parussent fumais, n'osera pas vous en offrir. » (Lettres originales, 2'' édition, tome 1, j)0st-scriptum, p. XLIV.)
2. « Il démontra de la manière la plus péremptoire. combien était inique cette poursuite extravagante, il démontra que rien n»prouvait même l'existence de la soustraction dont on l'accusait d'être l'auteur; il offrit de prouver que les lettres de famille que réclamait Madame de Mirabeau étaient encore dans les archives de la police. » (Lettres originales, 1^ édit., tome IV, précis du procès, p. 413. j Malgré les affirmations de Manuel, il parait certain qu'il tira la plupart des lettres publiées du dépôt de la Police où Boucher classait celles qui lui revenaient après avoir été lues par Sophie, et les autres qu'il retenait, jugeant quelles ne devaient pas parvenir aux personnes auxquelles Mirabeau les adressait.
3. Manuel écrit qu'on tira cinquante mille exemplaires des premières éditions Didot et Garnery.
porains espéraient y découvrir les ressorts cachés d'une existence glorieuse, bruyante et décriée, des révélations scandaleuses. Mais s'il est vrai qu'on y trouve des mouvements passionnés, de l'amour sensuel, ardent, brutal, des expressions d'une tendresse jamais épuisée envers Sophie, elles valent moins pour cela, que par l'accent de fierté dont elles sont animées. Mirabeau, parmi ses épanchements, des pages entières servilement copiées dans les ouvrages dont on lui permettait la lectures des anecdotes douteuses, des conseils à Sophie pour les soins qu'elle doit à leur fille, des ren>^eignements sur ses travaux littéraires, des mémoires à son père, ne cesse de protester contre le coup Je force qui le tient enfermé à Vincennes, avec une véhémence enflammée, un ton qui dépasse sa personne pour poser les principes de la liberté à laquelle ont droit tous les citoyens dune nation.
Les trois lettres que nous publions sont parmi les plus fermes, les plus éloquentes, les plus oratoires aussi, très préparées, d'une argumentation solide et adroite, d'une dignité forte, malgré le respect des formules, et réclamant la justice avec une sorte d'impérieuse hauteur.
A M. Lenoir.
l'i" mai 1718,
J'ai l'honneur de vous adresser, Monsieur, des lettres que je n'envoie point sans quelque crainte. Dépourvu de conseil, aiguillonné par l'amour si naturel et si pressant de la
l. « Garât avait fait sur cette correspondance un travail assez -iagulier dont j'ai entendu la lecture chez M. de Talleyrand; c'était un examen du pillage et des plagiats dont elle était composée. « (Etiknne Dumont, Souvenirs sur Mirabeau et sur les deux premières assemblées léjislatives, ouvrage posthume, publié par M. L. J. DuvAL, membre du conseil représentatif du canton de Genève. Paris, Gos-elin. 1832, in-S».) La Harpe reconnut dans les Lettres cert ans passages de ses poëuies, mais il estime que ce l'ut moins un phigiat qu'une réminiscence involontaire.
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liberté, que l'habitude de l'esclavage ne saurait affaiblir dans un cœur honnête, pressé par des sentiments plus énergiques encore, s'il est possible, obsédé des idées sinistres que la connaissance parfaite, des projets, des craintes et des désirs de mes ennemis me présente en foule, je hasarde peut-être trop; mais que peut-il urarriver de pis <|uc ma situation présente ? Si l'on veut m'ojtpriiner toutà-fait, puis-je éviter mon sort ? et n'est-il pas déjà consommé ? Malgré de nombreuses expériences, je ne saurais encore imaginer qu'on puisse faire le mal sans intérêt, et en voyant qu'on fait mal. Je n'ai jamais offensé iM. de .Maurepas. Je n'ai pas plus le pouvoir que la volonté de lui nuiie. Il ne peut donc avoir aucune animosilé personnelle contre moi. Pourquoi me refuserait-il toute justice? j'ai de quoi dessiller les yeux les plus prévenus, pourvu que leur prévention soit de bonne foi. Jusqu'ici je n'ai louché qu'indirectement la partie la plus essentielle de ma iéfense. En vain je sentais la nécessité de dévoiler les ifitrigues et les vues de ceux qui s'acharnent contre moi, et surtout de montrer les ressorts qui les font mouvoir; je reculais toujours; j'aurais voulu éviter, s'il eût été possible, de rendre impraticable une réconciliation au moins apparente; mais je >uis enfin convaincu de ce que j'ai toujours fortement soupçonné. On ne veut mettre d'autre terme à ma prison que celle de ma vie; et cela, de peur de mes vengeances, autant que par la haine envenimée que l'on me porte. Les précautions odieuses et ridicules (\ue mon père a prises pour soustraire mes papiers, ou du moins pour empêcher <|iit' ceux qu'il n'a pu enlever, tombassent entre mes mains, prouveraient assez à quiconque voudrait réfléchir sérieusement sur sa conduite, qu'il m'attaque par des impostures dont j'ai la démonstration, ou qu'il craint pour lui et ses protégées, des récriminations capables do changer la face de mes affaires. Ces deux choses sont également vraies; mais je connaissais trop bien les intentions de mon père, et ce dont lui et ses conseillers étaient capables, pour porter avec moi des papiers importants dans le temps que je me savais suivi d'un inspecteur de police, et exposé à être
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enlevé chaque jour. Il est tem}3s de lever le masque, et, puisque Ton m'attaque à outrance, de me défendre de même. La défense de soi-même est le premier des devoirs, et j'avoue que l'orgueil de mes ennemis m'irrite autant que leur implacable dureté m'indigne. J'use donc, monsieur, de la seule ressource qui me reste; et je contrains M. de Maurepas à m'entendre, ou à convenir tacitem.ent que j'ai raison, mais qu'il ne veut pas que j'aie raison ; car cet aveu, ou le relus de recevoir les explications que j'offre, sont absolument synonymes.
Voici, monsieur, quel est mon vrai dessein; car j'ai peu d'espérance qu'on laisse tomber ma lettre dans les mains du monarque. La vérité est trop agreste pour parvenir jusqu'aux pieds du trône. Il faut tout au moins lui donner le costume de cour, c'est-à-dire, rhabiller en masque, pour ne pas dire plus. Si cependant, contre mon attente, cette lettre où il y a beaucoup plus de courage et de probité que d'esprit, était lue du Roi, si elle donnait l'éveil à sa justice et à sa pitié ; s'il m'accordait ce que je demande, ce que je désire du plus profond de mon cœur, à savoir : que vous soyez autorisé à rapporter et juger définitivement mon affaire, daignez ne pas vous refuser à mes vœux; que j'aie, du moins une fois en ma vie, un juge tout à la fois intègre et sensible. Je dois ajouter ici, monsieur, que si, par des raisons personnelles à vous que je ne saurais deviner, mais auxquelles je déférerais aveuglément, vous désapprouviez les lettres que j'ai l'honneur de vous envoyer, vous en êtes le maître absolu. Ce serait un bien petit sacrifice fait à la reconnaissance que je vous dois, que celui de mon opinion.
Je ne saurais penser à cette reconnaissance, monsieur, sans l'espoir et le désir de vous en devoir bientôt davantage. Pardonnez si j'ose demander. La connaissance de votre bonté m'y encourage; et il y a bien longtemps que je n'ai eu de nouvelles de ce que j'ai de plus cher au monde.
J'ai l'honneur d'être avec un dévouement respectueux, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Mirabeau fils.
A M. Anielot, ministre et secrétaire (T/Jat.
l'»' mai ms.
Monsieur.
Je crois vous devoir communicalion de h lettre que je prends la liberté d'adresser au Roi, en la faisant passer par les mains de monsieur le comte de Maurep^s, et de celle (jue j'écris à ce ministre. Forcé de le regarder comme le protecteur de mes ennemis, je le respecte trop du moins jiour craindre qu'il étoulTe mes réclamations dans la vue d'obliger son ami ; et j'ai cru que dans la triste nécessité de me plaindre de lui, je devais déposer entre ses mains mes représentations, afin qu'il put me faire justice de on propre mouvement, s'il le jugeait à propos.
C'est à votre déparlement que je devrais ressortir uni- ({uement, monsieur, mais par des circonstances doublement malheureuses pour moi, il est trop vrai que la décision de mon sort ne dépend pas autant de vous que je le désirerais, persuadé comme je le suis de votre équité, (pii ne vous permettrait sûrement point de me juger sans m'entendte. Ma défense est longue et compliquée, par la multiplicité des incidents et des prétextes dont on a embarrassé mon alfaire, et je ne puis en entreprendre la discussion daus une lettre. Mais si vous daignez lire celles dont j'ai l'honneur de vous envoyer les copies, vous sentirez aisément que je suis ou un imposteur bien effronté, ou un infortuné très cruellement opprimé. C'est la décision équitable et régulière de ce point si important pour moi, que je désire uniquement; je l'ai demandée mille fois, mais en vain : non seulement on n'a point voulu m'admettre à répondre aux accusations dont on me charge, mais elles ne m'ont pas même été communiquées. J'ai répété sans cesse qu'on me calomniait dans des vues intéressées et pertides : j'ai offert et j'offre de le prouver. J'ajoute que je ne suis certainement point irréprochable : eh! quel mortel peut se vanter de l'être? mais que mes fautes sont exagérées; que la
plupart des imputations de mes ennemis sont contraires à la vérité; que leur animosité est fondée sur des craintes qu'ils n'oseraient avouer; que toutes les raisons qu'ils allèguent, au défaut des véritables, pour motiver leur acharnement, sont des prétextes vains; et qu'enfin la peine que je subis est infiniment disproportionnée à mes torts. Toutes ces représentations ont été vaines. Je recours à la justice de mon maître; c'est mon unique ressource : puisse-t-elle ne m'ètre pas dérobée.
Si vous crovf^z, monsieur, comme je n'en doute point, qu'il soit contre toute justice qu'un citoyen, quelque criminel qu'on Je suppose, soit condamne sur cette supposition sans être entendu, daignez intercéder pour moi; obtenez que je sois confronté à mes accusateurs, et instruit de toutes leurs imputations. C'est l'unique grâce que je sollicite; et je suis bien malheureux d'être obligé d'appeler grâce, ce qui n'est que le droit de tous les hommes.
Je suis avec un profond respect, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Mirabeau fils.
Au roi.
Sire,
Je suis Français, jeune et malheureux : ce sont autant de titres pour intéresser Votre Majesté. Je porte un nom connu. Vos ancêtres accueillirent, il y a près de cinq siècles, ma famille, que la fureur des factions avait chassée d'Italie. Depuis ces temps reculés, mes pères ont obtenu des grâces que leurs services seuls ont sollicitées. Leur sang coule dans mes veines, et je suis pénétré des sentiments qui les animèrent. Mais, par un enchaînement d'injustices, je me trouve enfermé dans une étroite prison, où je consume inutilement le printemps de ma vie, et où je la finirai sans doute, si je ne parviens à me faire entendre de Votre Majesté. Sire, ce n'est pas seulement la bonté de votre cœur paternel que je prétends intéresser; je défère à
votre équité un déni de justice que Votre Majesté ignore, et que sa délicatesse ne lui permet pas de présumer.
Mon père poussé par des conseillers violents, trompé par deux personnes également intéressées et perfides, est l'aveugle instrument d'une cabale domestique acharnée à ma perle. Ami particulier du minisire qui a la plus grande part dans votre confiance, il a fait intervenir le nom sacré de mon Roi dans une affaire qui n'a aucun rapport personnel à Votre Majesté, ni même à Tordre public. M. le comte de Manrepas, qui ne me connaît point, a cru mon père incapable de tromper, et sans doute aussi de se tromper. J'ai été frappé successivement depuis cinq ans de sept lettres de cachet, presque toujours accompagnées d'un ordre qui m'interdit toute correspondance. Eiifin, on m'a plongé dans la prison d'Etat la plus secrète et la plus sévère, el j'y languis depuis onze mois. J'ai voulu prendre mon père pour juge dans sa propre cause; il n'a pas daigné m'entendre, ou du moins me répondre. J'ai fait demander au ministre d'être confronté à mon accusateur, et ma demande a été inutile. J'ai prié qu'on mît sous mes yeux tous les griefs dont je suis chargé; vaines sup[)licalions! il faut que je m'accuse moi-même, et que je devine tout ce qu'on m'impute. Tout m'annonce une proscripiion absolue : ma mort civile est prononcée, sans qu'on daigne m'admettre à me justifier. Il ne me reste qu'un seul espoir, Sire, c'est de mettre aux pieds de Votre Majesté mes très humbles réclamations.
On représentera sans doute à Votre Majesté que je suis un sujet indigne de ses grâces; mais je ne le suis pas du moins de sa justice; car c'est la dette des bons rois, tels que vous, Sire; et l'on ne peut sans une énorme injustice condamner un homme sans l'entendre. Jusqu'ici l'on n'a écouté que mes ennemis : est-ce un moyen bien sûr pour savoir ce que je mérite ou ne mérite pas?
On dira peut-être à Votre Majesté que j'ai écrit, dès ma premièrejeunesse, des choses hardies sur le gouvernement qui a précédé son règne; mais on n'ajoutera ])as, Sire, que je n'ai parlé de votre administration qu'avec le respect qui
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lui est dû; que je ne me suis élevé que contre des maximes dont votre conduite est la critique la plus sévère. On ne vous dira pas surtout que les sujets les plus courageux sont toujours les plus essentiellement soumis.
On apprendra à Votre Majesté, vaguement et sans détails, q»ie j'ai enlevé une femme qualifiée, et que j'ai fui avec elle dans le pays étranger. L'accusation d'enlèvement est une calomnie, Sire. Cette dame est venue me trouver: je n'étais pas même en France, lorsqu'elle en est sortie; je n'ai pu ni dû lui refuser mes secours dans les malheur» que je lui avais attirés par une passion trop ardente. D'ailleurs, ce n'est point là la caijse de ma détention. J'étais constitué prisonnier plus de deux ans avant cet événement; et Taflaire, qui m'avait conduit dans un fort., était telle, que tout homme d'honneur à ma place s'y serait exposé comme moi. On la travestira peut-être aux yeux de Votre Majesté, mais j*ai toute une province pour témoin de ce que j'avance, et les parents de ma partie seront les premiers à me défendre. Quant à ma sortie du royaume, je n'ai fait que suivre le conseil du ministre au département duquel je ressortissais alors. Ce fut un piège que mes ennemis tendirent à sa bonté. J'avais trop d'avantages sur eux en ce moment, et ils voulurent m'éloigner.
On alléguera des dettes que j'ai faites très inconsidéremment il y a plusieurs années; mais on n'expliquera point à Votre Majesté quelles circonstances m'y entraînèrent, et comment j'ai expié cette erreur.
Que n'ajoutera-t-on point encore, si vous ne daignez pas ordonner, Sire, qu'il me soit libre de répondre, d'éclaircir les faits, de réduire les exagérations, de détruire les impostures? On peut tout oser contre un malheureux contraint au silence. 11 est sans doute des traits répréhensibles dans ma jeunesse; mais on se garde bien de dire ceux qui me sont honorables; on ne fait aucune mention des circonstances qui diminuent mes fautes, en excusant les unes et justifiant les autres. On punit des erreurs comme des crimes, parce que mon crime est d'exister, parce qu'on veut ma perte. S'il fallait être irréprochable pour conserver sa liberté, il
est trop vrai, Sire, que tous vos sujets seraient prisonniers.
Mais peut-être, sans entrer dans tous ces détails, se contentera-t-on de dire à Votre Majesté que ma famille craint le déshonneur que mon inconduite peut faire rejaillir jusque sur elle, et que ses larmes vous demandent, Sire, de me soustraire à la sévérité de vos tribunaux. Celui qui vous parlera ainsi, vous dira ce qu'il croit : car il ne connaît pas les vues de ceux qui prostituent votre signature pour opprimer un malheureux jeune homme qui n'a pu ni mériter ni démériter de Votre Majesté, et qui brûle de la servir. Il ne sait pas quels odieux succès les plus viles passions recueillent à Tombre de son crédit. Mais pourquoi ne le sait-il point? C'est, je le répète, parce qu il ne veut pas m'entendre. Cependant, s'il est vraiment convaincu de mes torts, pourquoi ne m'écoute-t-il pas? 11 acquitterait les devoirs de la justice, sans crainte d'être prié de désobliger son ami. J'ose supplier Votre Majesté de faire une réflexion bien simple, et dont les conséquences sont très étendues. Quiconque ne craint pas la lumière, se montre au grand jour : mon père ne s'opposerait pas à ce que j'employasse tous les moyens d'une légitime défense, il n'enlèverait pas mes papiers, et ne me ferait point refuser ceux qu'il n'a pu enlever, il ne déroberait point la connaissance de mon sort à toutes les personnes intéressées par le sang ou par l'amitié à me sauver de ses vengeances, s'il n'était embarrassé de prouver ce qu'il avance, s'il ne craignait ce que je puis lui répondre, si la vérité ne lui était redoutable. Le motif 'de toutes les précautions qu'il prend, ne saurait être de me sauver de la sévérité des magistrats. L'ordre de Votre Majesté, qui me constitue prisonnier, suffirait à ce but, sans y ajouter tant d'injustices et de rigueur, pour ne pas dire davantage.
Mon père emploie son crédit pour me soustraire à la société, mais non pas pour me sauver un arrêt. Il ne redoute donc point cet arrêt qu'il a laissé prononcer? J'ai été condamné par contumace, au même moment où l'on m'a arrêté en Hollande sur la réclamation de Votre Majesté; ainsi
l'on m'a frappé de tous les coups à la fois, en me garrottant de manière que je n'en pusse parer aucun.. Te ne sais ce qu'est devenu depuis ce funeste procès, puisque j'ignore tout ce qui se passe hors de l'enceinte de dix pieds carrés qui est mon univers. Mais, quoi qu'il en puisse être, je supplie Votre Majesté de considérer qu'il est entièrement injuste de me décider coupable d'après un jugement par contumace, et sur la simple assertion de mon père, et de me punir plus sévèrement que ne pourraient jamais faire les magistrats dépositaires de votre autorité pour juger vos sujets, puisque leur arrêt le plus rigoureux ne m'ôterait qu'une fois la vie, au lieu que je souffre une mort lente, qui durera aussi longtemps que peut le désirer la haine de mes ennemis.
Ce n'est pas tout, Sire : mon sort, déjà si cruel par la privation absolue de toute liberté et la nature de ma prison, est encore aggravé grâce au ressentiment implacable de mon père. J'ai perdu ma protectrice naturelle, car ma mère géinit aussi sous les liens d'une lettre de cachet : mais enfin elle vit, au moins je l'espère; mais je n'en puis avoir la certitude. C'est un crime que de lui écrire; c'est un crime que de l'aimer; oui. Sire, et l'un de mes plus grands crimes.
J'ai un fils, et tout moyen de savoir de ses nouvelles m'est interdit. En vain je demande, baigné de larmes amères, si cet enfant existe; on veut que les plus dévorantes inquiétudes achèvent mon supplice.
Après un chagrin de cette nature, je ne parlerai point de ceux qui lui sont infiniment inférieurs. Telle est la pénurie absolue où l'on me laisse, tandis qu'on dispose arbitrairement de mon bien, sans travailler à l'arrangement de mes dettes, afin d'avoir toujours ce prétexte à alléguer contre moi. On exagérera excessivement ces dettes; on dira à Votre Majesté que tous mes revenus sont saisis, que ma subsistance est à la charge de mon père, qu'il se dérange pour payer ma pension alimentaire. Sire, ce sont autant de faussetés que je puis facilement démontrer. Mon père jouit de cent mille livres de rente : jamais je ne me suis res-
LETÏiiES ORIGINALES DE MIRABEAU 2','.)
senti (Je son opulence; mais je n'ai nul besoin de ses secours. Le paiement des intérêts de mes dettes n'absorberait pas le tiers de mon modique revenu.
Je ne prendrai pas la liberté de mettre sons les yeux de Votre Majesté tous ces détails longs et fastidieux; je ne tenterai point de tracer dans cette lettre le tableau des vexations de toute espèce que j'ai éprouvées, et des trames ourdies contre moi. Je me borne à vous supplier, Sire, de rendre la connaissance de mon affaire à mes juges naturels, si le procès criminel intenté contre «moi est la vraie cause de ma détention. S'il n'en est que le prétexte, daignez ordonner que mon père explique, sans ambiguïté, pourquoi il s'acharne à ma perte, et que les lois pronoLcent entre lui et moi qui sommes tous deux citoyens. Les magistrats, dépositaires et organes de ces lois, ont le temps d'examiner ; c'est leur charge et leur devoir. Ils sont la conscience de Votre Majesté, si j'ose parler ainsi, et ne peuvent paraître redoutables qu'aux criminels et aux calomniateurs. Vos ministres, au contraire, surchargés d'affaires importantes, regardent les discussions particulières comme aussi frivoles qu'elles sont ennuyeuses. Quelles que soient leurs intentions, ils sont exposés à toutes sortes de surprises, parce qu'ils ne peuvent entrer dans les détails qui seuls caractérisent les faits et constituent la v«'rité. Lire les mémoires d'un homme dont on n'est point obligé d'écouter les raisons, puisqu'on ne le voit pas, tandis que des gens accrédités et présents raccuseut; balancer les objections et les répliques, c'est une occupation à laquelle les malheureux qui gémissent dans des forts espéreraient en vain que des ministres pussent se livrer. Hélas! Sire, j'ose demander à mon maître quel est le délit d'un citoyen qui, ne pouvant recevoir sa condamnation par les lois, perd sa liberté par un ordre particulier. Et quel motif détermine Votre Majesté à me soustraire à mes juges naturels? Aucun autre, sans doute, que la bonté de votre cœur, qui ne voit dans la demande qu'on lui adresse, que la grâce qu'il est toujours porté à accorder. Et voilà comme on surprend jusqu'à la bienfaisance des rois! Mais, Sire, vous serez
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bientôt détrompé, si vous daignez penser que la prétendue crainte de mon père, soit vraie, soit affectée, ne lui donne que le droit d'ordonner ma mort civile; qu'il est cruel de me punir aussi sévèrement que je le suis, parce mon père imagine que les lois me puniraient, si j'étais libre, et qu'enfin une supposition ne saurait légitimer la condamnalion d'un citoyen.
Si, cependant, vous ne jugez point à propos, Sire, que mon aflaire soit portée devant les tribunaux réguliers, j'ose vous suppiier du moins d'ordonner que je sois entendu, confronté et jugé par d'autres personnes que celles devenues, en quelque sorte, mes parties, par le déni de justice dont je me plains. Je dis confronté, car mon père ne peut refuser, avec justice, de me communiquer ses griefs et de détruire mes réponses, puisqu'il invoque contre moi votre autorité. Je ne suis pas son esclave : il n'y en a point dans votre royaume. Nous sommes tous deux vos sujets : si mon père a des droits sur moi, j'en ai sur lui; et nos devoirs, quoique différents, sont réciproques. Enfin je suis homme, citoyen et père. C'est à tous ces titres que je réclame la protection de mon Roi, et la propriété de ma personne dont il est le garant et le défenseur, et que je ne dois perdre que par un jugement légal.
Monsieur le lieutenant de police de votre ville de Paris est le commissaire départi par Votre Majesté pour l'inspection des prisons d'Etat. Sa vigilance et son équité sont assez connues. Loin de prétendre me soustraire à sa juridiction, je vous supplie, Sire, de l'autoriser à entendre mon père et moi; et je souscris aveuglément au rapport qu'il fera, après avoir examiné nos raisons et nos défenses respectives. Mais, Sire, tant que l'on n'écoutera qu'un de nous deux, personne au monde peut nous juger sans injustice.
J'ose demander encore à Votre Majesté, d'ordonner que les moyens de m'informer exactement et fréquemment des nouvelles dn ma mère et de mon fils me soient accordés. Vous ne prétendez certainement pas, Sire, que les prisonniers d'Etat, ou plutôt les habitants des prisons d'État (car je n'ai jamais eu le malheur de mériter la première de
LHTÏUES OUIGLXAI.ES DE MIlUBEAl' 2:.!
ces épiUiètes) à qui votre justice ou votre clémence laisse la vie, n'en aient que le souffle, et que je sois traité avec infiniment plus de rigueur que des scélérats aux familles desquelles Votre Majesté a daigné accorder leur grâce, en les mettant à l'abri du glaive de la justice, dans des forts où ils jouissent de toutes les consolations, de tous les agréments même que comporte la privation de la liberté. -J'en pourrais citer un grand nombre, et, grâces au ciel, on ne m'y comptera jamais. Mon honneur et ma probité sont exempts de toute tache. Je délie les plus elfrontés calomniateurs de prouver que j'y aie donné la plus légère atteinte (pardonnez. Sire, cette expression trop vive d'un coeur froissé par l'indignation et la douleur); et si Ton me convainc de mensonge, je signerai volontiers l'arrêt de ma prison perpétuelle.
Sire, jimplore votre clémence, parce que je me reproche des fautes : je réclame votre justice, parce que je n'ai point commis de crimes, et qu'il est affreux de punir des erreurs de jeunesse comme des forfaits atroces. C'est rendri' les hommes indilîerenls au crime et à la vertu, et leur faire désirer et chercher la mort comme l'unique remède à leurs maux; car qui voudrait supporter les coups et les injures du sort, les torts de l'oppresseur, les dédains de l'orgueilleux, les outrages d'un ennemi, les angoisses des inquiétudes les plus cruelles, les délais et les dénis de justice, lorsiju'il peut, en un moment, s'alîranchir de tous ces intolérables fardeaux? Daignez, Sire, me sauverde mes persécuteurs, qui m'ont fait trop de mal pour ne pas me haïr, et à qui ma perte serait trop utile pour qu'ils cessent d'y travailler. Laissez tomber un regard favorable sur un homme âgé de vingt-huit ans, plein de zèle et d'émulation qui, enseveli tout vivant dans un tombeau, voit arriver à pas lents la stupidité, le désespoir, et pejit-être la démence au milieu de ses plus belles années. On dit trop souvent que la perte d'un homme n'est rien pour un puissant monarque. Ah! Sire, cette maxime funeste, également fausse et barbare, n'est pas faite pour le cœur honnête et
iiénéreux de Votre Majesté. Puissiez-vous ne consulter que lui pour prononcer sur mon sort !
Je suis avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté, le très humble et très obéissant serviteur et sujet.
Mirabeau fils.
A M. le Comte de Maurepas.
Monsieur le Comte,
Si je n'étais pas très persuadé de votre droiture, je ne hasarderais assurément point la démarche que je fais aujourd'hui : car enfin il ne tient qu'à vous d'achever de mopprimer, en dédaignant mes plaintes et en arrêtant mes réclamations ; mais je ne saurais craindre une telle prévarication de la part d'un homme généralement respecté par ses qualités personnelles, plus encore que par sa fpialité de ministre du roi. J'ose donc me plaindre à vous do vous; et je vous supplie de ne point vous laisser aller, eu lisant cette lettre, à un premier mouvement, ou, ce qui me serait pins funeste, aux suggestions de Tamitié.
11 y a plus de cinq ans, M. le Comte, que je suis frappé dune lettre de cachet : il y en a quatre qu'elle est maintenue par votre crédit, et qu'on m'a traîné, pour la première fois, dans un fort ; enfin je suis enseveli, depuis onze mois, dans une prison d'Etat, où toute espèce de liberté et (le corres[)ondance m'est interdite. Le prétexte qu'on allègue aujourd'hui pour motiver une détention si longue cl si cruelle, n'est pas même spécieux, puisque Tévéneliient sur lequel il est fondé est postérieur, déplus de deux ans, à Tordre qui m'a constitué prisonnier et que je n'ai jamais pu faire révoquer. Mais ce n'est point de cette discussion qu'il s'agit ici ; je n'entreprendrai, dans celte lettre, ni ma défense, ni mon apologie. Je vous représenterai seulement que, depuis quatre ans entiers, j'ai demandé mille fois qu'on daignât m'entendre, que les accusations d »nt je
LETTRES ORIGINALES DE MIRABEAU 2o3
suis chargé me fussent communiquées, afin que je pusse examiner et réfuter les preuves dont elles sont appuyées. Ce ne sont pas des grâces que j'ai sollicitées. M. le Comte : c'est une simple justice, que l'homme le plus criminel a le droit d'attendre du juge le plus inexorable et le plus sévère. C'est ce qu'un superbe bâcha, un cadi absolu, ne refusent pas aux malheureux sur le sort desquels ils prononcent !... cependant je n'ai pu l'obtenir.
M. le Comte, vous ne croyez certainement point à l'infaillibilité de qui (jue ce soit au monde; et si vous supposez que mes accusateurs sont incapables de tromper, au moins devez-vous soupçonner qu'ainsi que tous les autres hommes ils peuvent se tromper. Pourquoi donc, j'ose vous le demander, pourquoi me condamnez-vous? pourquoi m'ôtezvous toute liberté? pourquoi me punissez-vous du supplice le plus lent et le plus cruel, sans écouler ma justification ou mes excuses? Pourquoi traitez-vous un infortuné jeun*' homme, dont l'Age, la naissance, les malheurs, tout, jusqu'à ses fautes, qui décèlent plutôt encore une àme forte et courageuse qu'une imagination bouillante et enthousiaste, devraient vous intéresser? Pourquoi le Iraitez-vous, dis-je, comme vous ne traiteriez point un d<' vos valets, que vous ne feriez pas renvoyer dU punir sans l'admettre à se défendre? Vous direz peut-être qu'on vous a rendu compte de mes lettres? Ah! qui ne sait qu'un froid et insensible papier est jeté au rebut, ou du moins qu'il n'émeut ni ne persuade, au lieu qu'il faut bien entendre celui qui parle ? Tout fixe l'attention, tout peint alors : la vérité a son accent, et la physionomie son éloquence; les objections communiquées sont aussitôt répondues ; on résume en une heure ce qu'il faudrait rechercher dans cent lettres éparses.
D'ailleurs, iM. le Comte, et ceci mérite votre attention, mes lettres ne renferment que la plus petite partie de ce que je puis opposer à mes ennemis, soit parce que je ne réponds qu'à ce que je devine, puisqu'aucun corps de plainte ne m'a été communiqué, soit parce qu'un homme délicat et sensible recule aussi longtemps qu'il peut avant d'entrer
2o4 OEUVRES DE MIRABEAU
dans certaines explications. Cependant, comme la défense de soi-même est le premier devoir, comme il s'agit de mon honneur et de ma liberté, comme je ne puis supporter pins lono:lemps le genre de vie que je mène, et que je suis très décidé à en voir le terme de quelque manière que ce soit, je vous le déclare nellem^^nt, M. le Comie, que vous servez, sans le savoir, les plus viles passions et la plu? odieuse cabale, que mes accusateurs couvrent sous do grands mots d'horribles perfidies et des calomnies atroces. Aucune de ces épithètes n'est hasardée, aucune exagérée • je n'arlicule rien que je ne puisse prouver, et que je n'offre de prouver. Puis-je les défier plus formellement, ces ennemis qui m'attaquent dans les ténèbres, et n'osent se montrer au jour, parce qu'ils redoutent la lumière ? Oui, je les défie de lutter contre moi. Ce n'est que par mon silence, ce n'est qu'en étouffant ma voix qu'ils triomphent; avec quelque soin qu'ils aient soustrait tous ceux de mes papiers qu'ils ont pu atteindre, avec quelque ingénieuse ironie que. m'ayant dérobé tout ce qu'ils ont pu, ils me fassent refuser, grâce encore à votre crédit, M. le Comte, tout ce qui a échappé à leurs recherches, ils n'ont pas si complètement réussi qu'il ne me soit resté des moyens de dévoiler la calomnie et de déceler le calomniateur.
D'après cette déclaration claire et précise, n'obtiendrai-.ie pas même, M. le Comte, la gpèce d'être admis à ce triste combat où il me faudra luiter contre un père? J'ai lait ce que j'ai pu pour éviter cette extrémité cruelle. J'ai voulu prendre ce père si sévère et si prévenu pour juge dans sa propre cause. Je me suis borné à lui demander d'adoucir mon sort, de me donner quelque société, quel- ^Mies ressources littéraires, quelques moyens de faire do l'oxereice. J'ai accordé plus encore à sa haine implacable: Jai offert de me bannir vobintairement, d'aller même dans un autre hémisphère pour retrouver ma liberté. Il n'a daigné ni me répondre, ni peut-être me lire ; c'est ma mort civile qu'il veut; c'est plus encore : mon crime, le ])lus grand de mes crimes à ses yeux, c'est d'exister; et il sait très bien que mon tempérament peut, moins que tout
autre, résister longtemps à une vie absolument renfermée. 11 faut bien que j'appelle de sa sentence, puisqu'il ne veut pas la révoquer. Il est père ; mais je suis père aus>i : ses droits sont les miens; mes devoirs ne sont pas plus sacrés que les siens; je suis citoyen, je suis homme : on me doit donc enlendre. Les ministres ne sont pas faits seulement pour trouver des coupables; il est encore plus de leur devoir de secourir l'innocence ; et comment découvriront-ils la vérité, s'ils ne prêtent la même attention à l'accusé et ;i l'accusateur? Il sera aisé de me convaincre de mensono:e. si je mens. Ce père, ce père si éloquent, qui aura sur moi l'avantage de sa qualité de père, de son âge, de sa véhémence, qui se permettra tout, tandis qui' je ne me permettrai rien, doit-il redouter une confrontation à laquelle il a dû s'attendre, lorsqu'il a invoqué l'autorité contre moi, puisque, de ce moment même, il est devenu ma parti»^?
Mais enfin, M. le Comte, si, pour des raisons que je ne puis deviner, vous jugez à piopos de mettre en oubli "elte lettre, comme toutes les autres que j'ai écrites, soutirez que je me réclame de mon maître qui est le vôtre. J'ai l'honneur de vous adresser une lettre pour lui, que je vous supplie de lui remettre; vous savez aussi 'bien que moi que tout sujet a droit de s'adresser à son souverain, et (jue tout minisire doit respecter cet ap|)el.
Ah 1 M. le Comte, daignez me faire justice sans re[nettre cet écrit, qui paraîtra sous de très défavorables auspices si vous vous déclarez contre moi. Il me serait bien doux de vous devoir des remerciements plutôt que des reproches; je révère vos vertus et vos lumières, et c'est à cause de cela même que j'ose vous dire (jue vous n'êtes point à l'abri de l'erreur. Ne savez-vous pas, p^r votre propre expérieuce, combien il est ai^é de surprendre les grands? Votre longue disgrâce en est une preuve irrécusable et frappante. Sa. riiierez-vous aux suggestions de l'amitié un citoyen auquel on ne refuse pas des connaisî^ances, ni même quelques talents, et qui a, du moins, toute lémulation possiblt^? Sa jeunesse a été trop fougueuse, il l'avoue; mais le feu des passions est souvent celui du génie, et, quand leurs plus
i::rands écarts nont porté aucune atteinte à l'honneur, ils ne sauraient mériter une proscription semblable à celle que Ton a prononcée si légèrement contre moi. José dire (|u'il est aussi inconséquent que rigoureux de me garrotter, au moment où ma vivacité, amortie par le malheur et le temps aux mains amollissantes, ne menace plus d'aucun excès, et ne me laisse que le ressort peut-être nécessaire pour valoir quelque chose.
M. le Comte, votre devoir, comme homme public, est, sans doute, de faire justice. Votre devoir, comme ami, ne serait-il point encore de vous défier des préventions de votre ami, et de les dissiper si elles sont mal fondées ? Avant qu'un nouveau règne vous appelât à de plus hautes fonctions, vous vous occupiez à remettre la paix dans les famille» : pourquoi mutileriez-vous la mienne ? Mettezmoi donc à même de vous faire connaître la vérité, ce mot si redoutable pour les méchants et si consolant pour les malheureux. C'est là ce que je demande avec le courage de l'innocence, avec la confiance que méritent vos vertus* .
Je suis, avec un profond respect, etc.
Mirabeau fils.
En plus de Sophie. Mirabeau correspondit pendant son emprisonnement, avec une jeune femme, W^^ Julie Dauvers, dont il avrtit appris JVxistence par Baudoin de Guemadeuc, prisonnier comme lui au Donjon, et avec Lepage. son amant. Cette d-rrespondance a été éditée par M. Dauphin Meunier : Lettres à Julie écrites du Donjon de Viacenne<f^ publiées et commentées d'après les manuscrits f^rhjinaux par Dauphin Meunier, avec la collaboration de Georges Leioir. Paris, in-8, 1903. Elle fournit quelques renseignements sur les ouvrages de Mirabeau, et notamment sur Parapilla.
" A' propo- de Gabriel, écrit-il à Mi'« Julie Dauvers, j'ai fait autrefois en prison une folie sur mon patron; cela a cinq chants; ridée est prise dun conte italien plaisant, mais obscène; et comme robsc( nité ne m'a jamais paru bonne à rien qu'à faire vomir, Parapilla est très décent et peut se lire par toute femme qui n'a plus quinze ans et qui a aimé...
« Amusez-vous avec Parapilla, parce qu'il faut que vous connaissiez même les folies de votre ami. Je ne puis vous l'envoyai
A sa sortie du donjon de Vincennes (13 décembre i780), Mirabeau fut. mis en quelque sorte en observation par son père, chez Boucher, où il habita sous le n^m de M. Honoré. Lorsqu'il eut donné des g;i-es suffisants au marquis, celui-ci l'initia à ses affaires et le mit dans ses intérêts *.
C'est de cette époque qu'on doit dater Je manuscrit publié par Lucas de Montigny en tête des Mémoires, où le marquis
parce que je n'en ai qu'un seul relié flans le recueil de mes antres premiers essais- qiù ne sont p.is tous si fols; mais vous trouverez cela partout; j'exige de votre amitié, quand vous saurez mon nom, que vous devinez bien, je crois, de ne jamais m'en nommer pour l'auteur: je ne veux et' e connu que par des ouvrages digues d'un homme. » (Lettre du 3 décembre 1180.)
On avait contesté Pnrapilla à Mirabeau en nommant le véritable auteur qui était Bordes, ujais, dès 1778, il réclamait comme son ouvrage ce poème léger. 11 écrivait à Sophie : « Ne t'a-t-on pas dit aussi que ParapiUn est de M. de la Borde ! C'est qu'on m'a fait l'honneur de n\^ le dire à moi, qui connais bien le Lyonnais qui l'a volé, et à qui, et où il l'a t'ait imprimer, etc. Moi, iniigne^ qui ne fait point de vers, et qui, surtout, ne veux point passer pour en l'aire, parce que j'espère établir ma réputation sur des choses plus sérieuses, j'ai répondu que c'était fort bien fait à M. de la Borde, qui, au reste, peut en avoir fait un que je ne connaisse pas. [Lettres originales, tome 11, p. 387, 2 décembre 1778.)
Il est certain que Parapilla (poème en cinq chants, trduit de l'italien, Florence (Lyon), juillet 1726, in-8, 49 p.,) est de Bordes: cependant on peut supposer que Mirabeau en Qt imprimer une édition pendant son séjour en Hollande, en s'en donnant comme l'auteur.
1. Mirabeau écrivit un Mémoire à consulter par le marquis de Mirabeau contre la marquise, rédige' en mai 1781 par leur fils aîné.
258 (LIVRES DE MIlîABEAU
de Mirabeau avait écrit Thi-toire de sa famille. Il le communiqua à son fils, qui, en le recopiant, l'adapta à sa manière, lui lit subir quelques clinn^'ements de forme, en afîadissant la verdeur savoureuse du style de son père. Trompé j»ar IVcriture, Lucas de Montigny raiiiibua entièrement àÀlirabeau. Ce n'est pas une de ses œuvres exclusivement personnelle, mais elle est intéressante par le tour qu'il a su lui donner*.
Les hommes sont fils avant de porter tout autre titre et d'avoir aucun droit. Le respect filial est donc le premier de leurs devoirs; par cela même il est aussi le premier des liens sociaux et le principe des mœurs publiques et privées.
La pratique, même superstitieuse, du respect filial que la nature noiis a visiblement ordonné, paraît avoir principalement maintenu la morale dans cet empire privilégié qui, depuis quarante siècles, vieillit, immobile, au milieu des vicissitudes humaines : et l'on peut soutenir que toutes les institutions publiques des anciens, en déclinant avec les mœurs, se sont particulièrement affaiblies en proportion de l'affaiblissement du respect filial et de l'autorité paternelle.
Tout homme qui a de l'àme et du sens doit donc se croire obligé a'entretenir religieusement dans ses foyers les liens de sa famille intérieure, qui sont ceux de la grande famille. Il le doit d'autant plus que tout va à renverser ou à déplacer ses anciennes et fortes bases; qu'une fausse civilisation tend à séparer le faisceau social, à dissoudre l'ensemble des intérêts communs, à en détacher les intérêts privés, pour les grouper mesquinement entre eux; à remplacer les fortes vertus publiques par les calculs d'un égoïsme étroit, les vices féroces par les vices honteux et lâches; à n'admettre, enfin, de qualités que celles qui distinguent le jonc entre les arbustes; car, faibles, pliants,
1. Vie de Jenn-Anloine de Riqueti^marquis de Mirabeau, et notice sur sa maison rédigées par rainé 'le ses petits-fils, d'a/:>?'ès les notes de son fils, p .bli e par Lucas «le Montigny. Mémoires biographiques. tome le , p. 6 a i89. Sainte-Buive avait remarqué que le style de cette notice s'écartait de celui de Mirabeau.
■2. La Chine. (A'o^e de Lucas de Montigny)
VJE DE JEAN-AMTOINE 259
isses et prompts à pourrir, voilà ce que nous sommes levenus forcément.
Depuis que je me connais, j'ai vu mon père et mon oncle contempler, honorer, célébrer la mémoire de nos pères, dont plusieurs furent illustres, non par des succès de cour, et des profils de valetage, mais par de mâles vertus et des services rendus à leurs concitoyens, véritable et unique source des illustrations respectables. Désespérant de les imiter, placé même dans limpossibilité d'essayer de suivre leur trace, je veux la montrer, du moins, à mon fils'; et j'emploie mon loisir forcé à recueillir des traditions domestiques qui s'évanouiraient bientôt, à esquisser le portrait de celui de nos pères qui est le plus voisin de nos jours; je m'eiïorcerai donc de sauver sa mémoire de l'injuste oubli qui la menace, en consignant ici plusieurs traits singuliers et généreux, plusieurs actions vraiment héronpies, où l'on trouvera l'idée d'un caractère qui ne fut point parfait, sans doute, qui eut des inégalités, et de l'excès dans ses qualités, mais qui fut noble et grand; ci les taches humaines qui peuvent s'y rencontrer, loin de l'obscurcir, en relèvent quelquefois les fortes nuances et les couleurs vigoureuses.
En 1267 et 4268, et dans une de ces révolutions que produisait chaque jour la lutte de l'empire et du sacerdoce, ioute la famille des Arrighetti, signalée dans le parti des (iibelins, fut chassée de Florence. L'acte de proscription indique le nom de neuf, et entre autres Azzucius Armhelti filius Glierardi, et omnes masculi df^scendenies ex eis. Azzucius se retira, avec son fils Pierre, en Provence, où le père mourut en 1294. Pierre Ghérardus et Ugoliniis, appelés frères, furent les enfants de cet Azzo Arrighetti; et la filiation, appuyée de plus de titres originaux et authentiques qu'on n'aurait osé espérer d'en conserver dans un pays déchiré par les guerres de religion et les querelles de partis, a duré, toujours continue et directe, depuis ce chef
1. Ce membre de phrase a été ajoute par L. de Montigny qui croyait le manu-crii de 1";74, lorsqu'il était en réalité de 1^81, postérieur à la mort du fils -le Mirabeau.
de notre maison transplanté en France, jusqu'à celui qui écrit cette Notice'.
Ce n'est point ici le lieu de faire un arbre généalogique*, on sait ce que valent ces jeux de la vanité humaine; et sans doute elle serait bien petite celle qui s'efforcerait de se rehausser par un genre de mérite si peu personnel, et que tant d'autres partagent. 11 nous paraît plus convenable de
1. Voici le? noms des Riqiieti et de leurs épouses depuis qu'ils
sont établis en France :
Azzo donna le jour à Ghérardus.
Azzucius, ou Azzucio, à Pierre.
Pierre, à Antoine Sibille de Fos,dela maisondes
comtes de Provence; c'est celle qu ont chantée plusieurs troubadours.
Antoine, à Jacques Catherine de Cadenet.
Jacques, à un autre Antoine . . . Louise de Pontevés.
C<-t Aritoii.e 11. à Honoré Catherine de Lauthoin.
Honoré I^^ à Jean Jeanne Tilhtre.
Jean, à un autre Honoré .Marguerite de Glandevès.
Cet Honoré II, à Thomas Jeanne de Lenche.
Thomas, à Honoré III Anne de Ponthevès de Buous-
Cet Honoré III, à Jean-Antoine . . Elisabeth de Rochemore.
Jean-Antoine, à Victor Françoise de Castellaue.
Victor, à Honoré-Gabriel et Boniface Geneviève de Vassan.
On connaît universellement la célébrité de l'ami des Hommes,
auquel celui de ses fils, que la nature destine à lui survivre, paiera
le même "ribnt, dont il s'acquitte aujourd'hui envers un grand-père.
{yole de Mirabeau.) 1. M. Alfred Stern conteste l'origine italienne des Mirabeau. « C'est
le père du grand Mirabeau qui, prétendant avec plus ou moins de
bonne foi s'appuyer sur des découvertes généalogiques, fabriqua
la légende, que son fils continua d'orner à sa façon et comme bon
lui sembla.
« Moins glorieuse assurément mais en même t-mps plus probable, est l'opinion qui fait venir les Mirabeau de la petite ville
de Seyne en Provence, où l'on voit figurer dès 1346 un Pierre
Ri<)uet dans la municipalité. Les Riquet reparaissent plus tard à
Digne, qu'ils abHndonnent au commencement du xvie siècle pour
Marseille. » {La Vie de Mirabeau, t. I", p. 5.)
Sur les alliances des Mirabeau, voir aux Mss. de la B. N., n^» 5261-
.■J2G2, N. A. F. Recueil de pièces relatives à V histoire et aux alliances
de la famille Riquetti de Mirabeau.
lendre, dans une espèce d'introduction, honneur à la mémoire de nos pères et aux vertus de ceux dont quelques jictions sont restées dans le souvenir des hommes, à travers l'ignorance et les ténèbres des temps orageux où ils vécurent. Nous avouerons qu'il faudrait, pour que cette notice ne fût pas très incomplète, que nous eussions pu nous livrer à des recherches qui, peut-être, auraient été infructueuses, mais que nous n'avons pas même eu la possibilité de tenter. Voici tout ce que nous avons pu recueillir à l'aide de la tradition, des papiers de la famille, et des matériaux préparés par le marquis de Mirabeau.
11 est démontré que les Arrighetti parurent en Provence avec le titre et l'esprit de la haute noblesse de ces temps. Ils conservèrent soigneusement les prééminences de leur ordre, se hâtèrent d'acquérir des fiefs, et furent militaires t>t fondateurs. Leur devise était juv ai pietas. A peine posé
• 11 France sur une pointe de montagne (car Seyne, où les Arrighetti abordèrent, est la première ville des Alpes), Pierre * y fonda un hôpital. Cette anecdote, encore célèbre dans le pays, est attestée par la double enquête municipale et judiciaire que Jean de Riqueti eut soin de faire dresser, au temps
• le la destruction de cet hôpital. Nos ancêtres fondèrent depuis à Marseille, les Jésuites, des couvents de Chartreux, de Kécolets et d'autres maisons religieuses. Le goût des fondations était la manie de ces siècles; mais le trait est plus singulier peut-être pour les Arrighetti, car depuis six cents ans aucun d'eux n'a pris l'habit ecclésiastique, si ce n'est un seul, de nos jours, et encore n'eut-il, comme on le verra, unière de vocation; et tous les autres paraissent s'être ressentis d'un esprit ardent et actif, vrai type de la race.
Ils songèrent de bonne heure à se rendre utiles. Pierre avait épousé cette Sibille de Fos, de la maison des comtes de Provence, dont tant de troubadours ont chanté les talents et la beauté. Cette alliance prouve assez de quelle considération jouissait la maison du proscrit qui trouvait un tel établissement en abordant la contrée où il cherchait un asile.