ACTE III. SCENE III
À peine je vous vois, que mes frayeurs cessées Laissent évanouir l'image du trépas , Et que je sens couler, dans mes veines glacées y Un je ne sais quel feu que je ne connois pas. J'ai senti de l'estime et de la complaisance %
De l'amitié , de la reconnoissance ; De la compassion les chagrins innocens
M'en ont fait sentir la puissance ; Mais je n'ai point encor senti ce que je sens. Je ne sais ce que c'est ; mais je sais qu'il me charme,
Que je n'en conçois point d'alarme.
Plus j'ai les yeux sur vous, plus je m'en sens charmer. Tout ce que j'ai senti n'agissoit point de même ,
Et je dirois que je vous aime, Seigneur,, si je savois ce que c'est que d'aimer. Ne les détournez pointées yeux qui m'empoisonnent, Ces yeux tendres , ces yeux perçans, mais amoureux, Qui semblent partager le trouble qu'ils me donnent.
Hélas ! plus ils sont dangereux , Plus je me plais à m'attacher sur eux. Par quel ordre du ciel, que je ne puis comprendre ,
Vous dis-je plus que je ne dois , Moi de qui la pudeur devroit du moins attendre Que vousm'expliquassiez le trouble où je vous vois? Vous soupirez , Seigneur, ainsi que je soupire; Vos sens , comme les miens, paroissent interdits. C'est à moi de m'en taire , à vous de me le dire \ Et cependant c'est moi qui vous le dis.
198 PSICHÉ
Vous avez eu , Psiché , l'âme toujours si dure ,
Qu'il ne faut pas vous étonner
Si , pour en réparer l'injure , L'amour, en ce moment, se paye avec usure
De ceux qu'elle a dû lui donner.
Ce moment est venu qu'il faut que votre bouche Exhale des soupirs si long-tems retenus , Et qu'en vous arrachant à cette humeur farouche, Un amas de transports aussi doux qu'inconnus , Aussi sensiblement tout à la fois vous touche , Qu'ils ont dû vous toucher durant tant de beaux jours, Dont cette ame insensible a profané le cours.
PSICHÉ
N'aimer point c'est donc un grand crime? l'a m o u R.
En souffrez-vous un rude châtiment ?
PSICHÉ
C'est punir assez doucement.
C'est lui choisir sa peine légitime , Et se faire justice en ce glorieux jour, D'un manquement d'amour par un excès d'amour.
PSICHÉ
Que n'ai- je été plutôt punie!
J'y mets le bonheur de nia vie.