ACTE III, SCENE VI
prement, que d'être redevable de la vie à qui nous a ôté rhonneur.
D. <3ARXOS.
Je sais la différence, mou frère, qu'un gentilhomme doit toujours mettre çntre l'un et l'autre, et la reconnoissance de l'obligation n'efface point en moi le ressentiment de Tinjure; mais souffrez que je lui rende ici ce qu'il m'a prêté , que je m'acquitte gur-le-champ de la vie que je lui dois ^ par un délai de notre vengeance , et lui laisse la liberté de jouir, durant quelques jours , du fruit de son bienfait.
D. ALOTfSE.
Non , non , c'est hasarder notre vengeance que de la reculer, et l'occasion de la prendre peut ne plus revenir. Le ciel nous l'offre ici , c'est à nous d'en profiter. Lorsque l'honneur est blessé mortellement 9 on ne doit point songer à garder aucunes mesures ; et, si vous répugnez à prêter votre bras à cette action , vous n'avez qu'à vous retirer , et laisser à ma main la gloire d'un tel sacrifice.
D. CARLOS
De grâce, mon frère....
D. ALONSE
Tous ces discours sont superflus : il faut qu'il meure.
n. CARLOS.
Arrêtez-vous , vous dis-je , mon frère. Je ne souffrirai point du tout qu'on attaque ses jours; et je jure le ciel que je le défendrai ici contre qui que ce * soit , et je saurai lui faire un rempart de cette même
25o LE FESTIN DE PIERRE,
\ie qu'il a sauvée; et, pour adresser vos coups, il faudra que vous me perciez.
D. ALONSE
Quoi ! vous prenez lé^arti de notre ennemi contre moi; et loin d'être saisi à son aspect des mêiiies transports que je $ens, vous faites voir pour lui des sentimens pleins de douceur ?
D. CARLOS
Mon frère, montrons de la modération dans une action légitime , et ne vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous- témoignez. Ayons du cœur dont nous soyons les maîtres , une valeur qui n'ait rien de farouche , et qui se porte aux choses par une pure délibération de notre raison, et non point parle mouvement d'une aveugle colère. Je ne veux point , mon frère , demeurer redevable à mon ennemi, et je lui ai une obligation dont il faut que je m'acquitte avant toutes choses. Notre vengeance, pour être différée , n'en sera pas moins éclatante ; au contraire , elle en tirera de l'avantage , et cette occasion de l'avoir pu prendre , la fera paroitre plus juste aux yeux de tout le monde. .4.
D. ALONSE
O l'étrange foiblesse et l'aveuglement effroyable , de hasarder ainsi les intérêts de son honneur pour la ridicule pensée d'une obligation ch/mérique !
D. CARliOS.
Non, mon frère , ne vous mettez pas en peine. Si je fais* une faute , je saurai bien la réparer, et je me charge de tout le soin de notre honneur; je sais à