‹ Œuvres de Montesquieu (volume 2)Chapitre 16 sur 96 · DES PLAISIRS DE LA VARIÉTÉ · texte numérisé non relu

DES PLAISIRS DE LA VARIÉTÉ

Mais s'il faut de l'ordre dans les choses , il faut aussi de la variété : sans cela l'âme languit; car les choses semblables lui paroissent les mêmes ; et si une partie d'un tableau qu'on nous découvre ressembloit à une autre que nous aurions vue, cet objet seroit nouveau sans le paroître , et ne feroit aucun plaisir. Et comme les beautés des ouvrages de l'art, semblables à celles de la nature, ne consistent que dans les plaisirs qu'elles nous font , il faut les rendre propres , le plus que l'on peut , à varier ces plaisirs ; il faut faire voir à l'âme des choses qu'elle n'a pas vues ; il faut que le sentiment qu'on lui donne soit différent de celui qu'elle vient d'avoir.

C'est ainsi que les histoires nous plaisent par la variété des récits , les romans par la variété des prodiges , les pièces de théâtre par la variété dea

passions ; et que ceux qui savent instruire modifient le plus qu'ils peuvent le ton uniforme de l'instruction.

Une longue uniformité rend tout insupportable; le même ordre des période^, long-temps continué, accable dans une harangue ; les mêmes nombres et les mêmes chutes mettent de l'ennui dans un long poème. S'il est vrai que Ijpn ait fait cette fameuse allée de Moscou à Pétersbourg , le voyageur doit périr d'ennui , renfermé entre les deux rangs de cette allée ; et celui qui aura voyagé long-temps dans les Alpes en descendra dégoûté des situations les plus heureuses et des points de vue les plus charmants.

L'âme aime la variété ; mais elle ne l'aime , avons-nous dit , que parce qu'elle est faite pour connoître et pour voir : il faut donc qu'elle puisse voir et que la variété le lui permette; c'est-à-dire, il faut qu'une chose soit assez simple pour être aperçue, et assez variée pour être aperçue avec plaisir.

Il y a des choses qui paroissent variées , et ne le sont point , d'autres qui paroissent uniformes , et sont très-variées.

L'architecture gothique paroît très-variée; mais la confusion des ornements fatigue par leur petitesse ; ce qui fait qu'il n'y en a aucun que nous puissions distinguer d'un autre , et leur nombre

fait qu'il n'y en a aucun sur lequel l'œil puisse s'arrêter : de manière qu'elle déplaît par les endroits mêmes qu'on a choisis pour la rendre agréable.

Un bâtiment d'ordre gothique est une espèce d'énigme pour l'œil qui le voit; et l'âme est embarrassée comme quand on lui présente un poème obscur.

L'architecture grecque au contraire paroît uniforme; mais, comme elle a les divisions qu'il faut, et autant qu'il en faut pour que l'âme voie précisément ce qu'elle peut voir sans se fatiguer, mais qu'elle en voie assez pour s'occuper , elle a cette variété qui fait regarder avec plaisir.

11 faut que les grandes choses aient de grandes parties : les grands hommes ont de grands bras, les grands arbres de grandes branches, et les grandes montagnes sont composées d'autres montagnes qui sont au-dessus et au-dessous; c'est la nature des choses qui fait cela.

L'architecture grecque, qui a peu de divisions, et de grandes divisions, imite les grandes choses; l'âme sent une certaine majesté qui y règne partout.

C'est ainsi que la peinture divise en groupes de trois ou quatre figures celles qu'elle représente dans un tableau : elle imite la nature; une nombreuse troupe se divise toujours en pelotons ; et

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c'est encore ainsi que la peinture divise en grandes masses ses clairs et ses obscurs.

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