‹ Œuvres de Montesquieu (volume 2)Chapitre 64 sur 96 · LETTRES FAMILIÈRES · texte numérisé non relu

LETTRES FAMILIÈRES

AU PERE CERATI (i),

DE LA COK&HÉgATIOW DE l'oHAXOIKE DE SAIAT-rHII.IPPB,

A Rpme.

J'eus l'honneur de vous écrire par le courrier passé , mon révérend père ; je vous écris encore par celui-ci. Je prends du plaisir à faire tout ce qui peut vous rappeler une amitié qui m'est si chère. J'ajoute à ce que je vous majidois sur l'affaire.... que, si monseigneur Fouquet (2) exige audelà de la somme que j'ai paru vous fixer, vous pouvez vous étendre et donner plus, et faire, par rapport aux autres conditions, tout ce qui ne sera pas visiblement déraisonnable. Je connois ici le chevalier Lambert, banquier fameux, qui m'a dit être en correspondance avec Belloni. Je ferai remettre sur-le-champ par lui l'argent dont vous serez convenu j car il me paroît que les volontés de M. Fouquet sont si ambulatoires (3), qu'il ne

* Les notes qui accompagnent ces Lettres ont été rejetées à la Cn, à raison de leur j'rnnd nombre.

LETTRES FAMILLÈRES. agj)

vaut pas la peine de rien faire avant qu'elles ne soient fixées.

Je suis ici clans un pays qui ne ressemble guère au reste de l'Europe. Nous n'avons pas encore su le contenu du traité d'Espagne : on croit simplement qu'il ne change rien à la quadruple alliance, si ce n'est que les six mille hommes qui iront en Italie pour faire leur cour à don Carlos, seront Espagnols, et non pas neutres. Il court ici tous les jours, comme vous savez, toutes sortes de papiers très-libres et très-indiscrets. Il y en avoit un , il y a deux ou trois semaines, dont j'ai été très en colère. Il disoit que M. le cardinal de Rohan avoit fait venir d'Allemagne, avec grand soin , pour l'usage de ses diocésains, une machine tellement faite , que l'on pouvoit jouer aux dés , les mêler, les pousser, sans qu'ils reçussent aucune impression de la main du joueur, lequel pouvoit auparavant , par un art illicite , flatter ou brusquer les dés selon l'occasion ; ce qui établissoit la friponnerie dans des choses qui ne sont établies que pour récréer l'esprit. Je vous avoue qu'il faut être bien hérétique et janséniste (4) pour faire de ces mauvaises plaisanteries-là. S'il s'imprime dans l'Italie quelque ouvrage qui mérite d'être lu, je vous prie de me le faire savoir. J'ai l'honneur d'être , avec toute sorte de tendresse et d'amitié.

De Londres, le ai décembre 1739.

AU MÊME

PÈRE Cerati , VOUS étcs mon bienfaiteur : vous êtes comme Orphée , vous faites suivre les rochers. Je mande à l'abbé Duval (5) que je n'entends pas qu'il abuse de l'honnételé de M. Fouquet, mais qu'il poursuive, et que ce qui reviendra soit partagé à l'amiable entre Monseigneur et lui. ; Enfin Rome est délivrée de la basse tyrannie de Bénévent , et les rênes du pontificat ne sont plus tenues par ces viles mains. Tous ces faquins, Sainte-Marie à leur tête, sont retournés dans les chaumières où ils sont nés , entretenir leurs parens de leur ancienne insolence. Coscia n'aura plus pour lui que son argent et sa goutte. On pendra tous les Bénévotins qui ont volé, afin que la prophétie s'accompliiise sur Bénévent : Vox in Rama audita est; Piachel plorans Jilios suos nO' luit consolariy quia non sunt. ( Matth. ii , 18. )

Donnez-nous un pape qui ait un glaive comme saint Paul , non pas un rosaire comme saint Dominique, ou une besace comme saint François. Sortez de votre léthargie : Exoriare aliquis. N'avez-vous point de honte de nous montrer cette

vieille chaire de saint Pierre avec le dos rompu et pleine de vermoulure? Voulez-vous qu'on regarde votre coffre , où sont tant de richesses spirituelles , comme une boite d'orviétan ou de mithridate ? En vérité , vous faites un bel usage de votre infaillibOité ; vous vous en servez pour prouver que le livre de Quesnel ne vaut rien , et vous ne vous en servez pas pour décider que les prétentions de l'empereur sur Parme et Plaisance sont mauvaises. Votre triple couronne ressemble à cette couronne de laurier que mettoit César pour empêcher qu'on ne vît qu'il étoit chauve. Mes adorations à M. le cardinal de Polignac. Je fus reçu, il y a trois jours, membre de la société royale de Londres. On y parla d'une lettre de M. Thomas Dhisam à son frère, qui demandoit le sentiment de la société sur les découvertes astronomiques de M. Bianchini. Embrassez, s'il vous plait, de ma part, l'abbé, le cher abbé Niccolini. Je vous salue , cher père , de tout mon cœur.

De Londres, le i*' m?j~3 l'ySo.

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