HISTOIRE ORIENTALE
Sur la fia du règne d^Artamène , la Bactriane fui agitée par les discordes civiles. Ce prince mourut accable d^ennuis , et laissa son trône à fia fille Isménie. Aspar , premier eunuque du palais, eut la principale direction des af&ires. Il désiroit beaucoup le bien décrétât, etildësiroit fort peu le pouvoir. Il connoissoit les hommes, et )ugeoit bien des événemens. Son esprit ëtoit naturellement Conciliateur, et son âme sembloit s'approcher de toutes les autres. La paix, qu'on n'osoit plus espérer , fut rétablie. Tel fut le prestige d'Aspar ; chacun rentra dans le devoir, et ignora presque qu'il en fût sorti. Sans effort et «ans bruit , il savoit faire les grandes choses.
La paix fut troublée par le roi d'Hyrcanie. U envoya des ambassadeurs pour deipander Isménie en mariage ; et , sur ses refiis , il entra dans la Bactriane. Cette entrée fut singulière. Tantôt il
HISTOIRE ORIEOTALE.
vu*
6 A RSA CE
TToil son visage laissoit roirune taille charmante ; ses traits ëtoient cachés , et Tamour des peuples sembloit lès leur montrer»
Elle descendit de son char, et entra dans le temple. Les grands de Bactriane étoient autour décile. Elle se prosterna , et adora les dieux dans le silence; puis elle leva son voile , se recueillit, et dit è haute voix :
Dieux immortels ! la reine de Bactriane vient vous rendre grâces de la victoire que vous lui avez donnée. Mettez le comble à vos faveurs , en ne permettant jamais qu^elle en abuse. Faites qu^elle n^ait ni passions, ni foiblesses, ni caprices; que ses craintes soient de faire le mal , ses espérances de faire le bien ; et puisqu'elle ne peut être heureuse...., dit-elle d'une voix que les sanglots parurent arrêter , faites du moins que son peuple le soit.
Les prêtres finirent les cérémonies prescrites pour le culte des dieux ; la reine sortit du temple , remonta sur son char, et le peuple la suivit jusqu'au palais.
Quelques momens après, Âspar rentra chez lui ; il cherchoit l'étranger, et il le trouva dans une âffi^use tristesse. Il s'assit auprès de lui, et ayant fait retirer tout le monde, il lui dit : Je vous conjure de vous ouvrir à moi. Croyez-vous qu'un
ET ISMEMIE. \ 7
cœur agile ne trouve point de douceur à confier ses peinea ? G^est comme si Fon se reposoit dans un lieu plus tranquille* II Ciudroit, lui dit Fëtranger^ TOUS raconter tous les ëvënemens de ma vie. Cest ce que je vous demande , re|^t Aspar ; TOUS parlerez à un homme sensible : ne me ca*chez rien ; tout est important derant Tamitié.
Ce n'ëtoit pas seulement la tendresse et un sentiment de pitië qui donaoit celte curiositë à Aspar. Il Touloit attacher cet homme extraordi*naire à la cour de Bactriane ; il dësiroit de connoitre à fond un homme qui ëtoit dëîà dans Tordre de %t^ desseins , et qu^il destinoit dana sa pensëe aux plus grandes choses.
L'ëtranger se recueillit un moment, et cpm* mença ainsi :
L'amour a fait tout le bonheur et tout le mal* heur de ma vie. D^ahord il Favoit semëe de peines. et de plaisirs ; il n^y a laisse dans la suite que les pleurs , les plaintes et ks regrets..
Je suis ne dans laMëdie, et je puis compter d'illustres aïeux. Mon père remporta de grandes victoires à la iéte des armëea des Mèdes. Je le perdis dans mon en£uice, et ceux qui m^ële- ▼èrent me firent regarder ses vertus comme la plus belle partie de son hërilage^
A Fâge de quinze ans on m^ établit. On ne nur
8 ARSAGE
donna point ce nombre prodigieux de femmes dopt on aqcable en Mëdie les gens de ma naissance. On voulut suivre la nature , et m'apprendre que, si les besoins des sens ëtoient bornés , ceux' du cœur Tétoient encore davantage.
Ârdasire n'étoit pas plus distinguée de mes autres femmes par son rang que par mon amour. Elle avoit une fierté mêlée de quelque cbose de si tendre , ses sentimens étoient si nobles , si différens de ceux qu'une complaisance étemelle met dans le cœur des femmes d'Asie; elle avoit ^ d'ailleurs tant de beauté, que mes yeux ne virent qu'elle, et mon cœur ignora les autres.
Sa physionomie étoit ravissante , sa taille , son air , ses grâces , le son de sa voix , le charme de ses discours , tout m'enchantoit. Je voulois toujours l'entendre ; je ne me lassois jamais de la voir. Il n'y avoit rien pour moi de si parfait dans la nature ; mon imagination nepouvoitme dire que ce que je trouvois en elle ; et quand je pensois au bonheur dont les humains peuvent être capables , je voyois toujours le mien.
Ma naissance, mes richesses, mon âge, et quelques avantages personnels , déterminèrent le roi à me donner sa fille. C'est une coutume inviolable des Mèdes, que ceux qui reçoivent un pareil honneur renvoient toutes leurs femmes. Je
ET ISMEKIE. 9
ne vis dans cette grande alliance que la perte de ce (jue j^avois dans le monde de plus cher; mais il me fallut dëyorer mes larmes , et montrer de la gaieté. Pendant que toute la cour me fëlicitoit d^une £siTeur dont elle est toujours enivrée , Ardasire ne demandoit point à me voir , et moi je craignois sa présence , et je la cherchois. J^allai dans son appartement; j^étois désolé. Ardasire, lui dis-je, je vous perds.... Mais sans me faire ni caresses ni reproches , sans lever les yeux , sans verser de larmes , elle garda un profond silence : une pâleur mortelle paroissoit sur son visage , et j^y voyois une certaine indignation mêlée de désespoir.
Je voulus Tembrasser ; elle me parut glacée , et je ne lui sentis de mouvement que pour échapper de mes bras.
Ce ne fut point la crainte de mourir qui me fit accepter la princesse , et , si je n'avois tremblé pour Ardasire , je me serois sans doute exposé à la plus aâreuse vengeance. Mais quand je me représentois que mon refus seroit infailliblement suivi de sa mort, mon esprit se confondoit, et je m^abandonnois à mon malheur.
Je fus conduit dans le palais du roi, et il ne me fut plus permis d^en sortir. Je vis ce lieu fait pour rabattement de tous, et les délices d^un
seul ; ce lieu où , malgré le silence , les soupirs de Famour sont à peine entendus ; ce lieu où règne la tristesse et la magnificence , où tout ce qui est inanimé est riante et tout ce qui a de la vie est sombre , où tout se meut avec le maître , et tout s^engourdit avec lui.
Je fus présenté le même jour à la princesse ; elle pouvoit m^accabler de ses regards , el il ne me fut pas permis de lever les miens. Étrange effet de la grandeur l Si ses yeux pouvoient parler, les miens ne pouvoient répondre. Denx eu* nuques avoient un poignard à la main , prêts à expier dans mon sang Tafïront de la regarder.
Quel état pour un cœur comme le mien, d'aller porter dans mon lit Fesclavage de la cour , suspendu entre les caprices et les dédains superbes; de ne sentir plus que le respect, et de perdre pour jamais ce qui peut Êiire la consolation de la servitude même , la douceur d'aimer et d'être
aime!
Mais quelle fut ma situation lorsqu un eonuque de la princesse vint me faire signer l'ordre de &ire sortir de mon palais toutes mes femmes. Signez , me dit-il , sentez la douceur de ce commandement : je rendrai compte à la princesse de votre promptitude à obéir. Mon visage se couvrit de larmes ; j'avois commencé d'écrire ,
ET ISMEKIE. 11
et je m^arrétai. De grâce y dis-je à l^eoiioqtte , at* tendez; je me meurs.... Seigneur, me dit-il, il y va de votre tête et de la mienne ; signez : nous commençons à devenir coupables ; on compte les momens ; je devrois être de retour. Ma main tremblante ou rapide ( car mon esprit étoit per-^ du ) traça les caractères les plus funestes que je pusse former.
Mes femmes furent enlevées la veille de mon mariage , mais Ârdasire, qui avoit gagne un de mes eunuques , mit une esclave de sa taille et de son air sous ses voiles et ^es habits , et se cacha dans un lieu secret. Elle avoit fait entendre h l'eunuque qu'elle vouloit se retirer parmi lès prêtresses des dieux.
Ardasire avoit Tâme trop haute pour qu'une loi qui sans aucun sujet privoit de leur ëtat des fejcnmes légitimes put lui paroîlre faite pour elle. L'abus du pouvoir ne lui faisoit point respecter le pouvoir. Elle appeloit de cette tyrannie à là nature , et de son impuissance à son désespoir.
La cérémonie du mariage se fit dans le palais. Je menai la princesse dans ma maison. Là, les colicerts , les danses , les festins , tout parut exprimer une joie que mon cœur étoit bien éloigné de sentir.
La nuit étant venue , toute la cour nous quitta.
12 ARSAGE
Les eunuques conduisirent la princesse dans son appartement : hélas! c'étoît celui où j'avois fait tant de sermens à Ardasire. Je jgie retirai dans le mien plein de rage et de désespoir, v
Le moment fixé pour Thymen arriva. J^entrai dans ce corridor , presque inconnu dans ma maison même , par où Tamour m^ayoit conduit tant de fois. Je marcbois dans les ténèbres, seul , triste , pensif, quand tout à coup un flambeau fut découvert. Ardasire , un poignard à la main, parut devant moi. Arsace, dit-elle, allez dire à votre nouvelle épouse que je meurs ici ; diteslui que j'ai disputé votre cœur jusqu'au dernier soupir. Elle alloit se .firapper ; j'arrêtai sa main. Ardasire , m'écriav-jè , quel affreux spectacle veux-tu me donner!.... et lui ouvrait mes bras : G ommence par firapper celui qui a cédé le premier à une loi barbare. Je la vis pâlir , et le poignard lui tomba des mains. Je l'embrassai , et je ne sais par quel charme, mon âme sembla se calmer: Je tenois ce cher objet; je me livrai tout entier au plaisir d'aimer. Tout, jusqu'à l'idée de mon malheur, fuyoit de ma pensée. Je croyois pos* séder Ardasire , et il me sembloit que je ne pouvois plus la perdre. Étrange effet de l'amour! mon cœur s'échaufifoit , et mon âme devenoit tranquille.
£T ISMENIE. l3
Les paroles d^Ardasire me rappelèrent à moimême. Arsace, me dit-elle, quittons ces lieux infortunes ; fuyons. Que craignons-nous ? nous savons aimer et mourir.... Ardasire , lui dis-je , je jure que ¥Ous serez toujours à moi ; vous y serez comme si vous ne sortiez jamais de ces bras :' je ne me séparerai jamais de vous. J^atteste les dieux que vous seule ferez le bonheur de ma vie.... Vous me proposez un généreux dessein: l'amour me Tavoit inspiré : il me Finspire encore par vous ; vous allez voir si je vous aime.
Je la quittai , et , plein d'impatience et d'amour, j'allai partout donner mes ordres. La porte de l'appartement de la princesse fut fermée. Je pris tout ce que je pus emporter d'or et de pierreries. Je fis prendre à mes esclaves divers chemins, et partis seul avec Ardasire dans l'horreur de la nuit; espérant tout, craignant tout, perdant quelquefois mon audace naturelle , saisi par toutes les passions, quelquefois par les remords mêmes, ne sachant si je suivois mon devoir , ou l'amour , qui le fait oublier.
Je ne vous dirai point les périls infinis que nous courûmes. Ardasire , malgré la foiblesse ée son sexe , m'encourageoit ; elle étoit mourante , et elle me suivoit toujours. Je fuyois la présence des hommes ; car tous les hommes étoient de-
l4 ARSAGE
Tenus mes ennemis : je ne cherchois que les déserts. J'arrivai dans ces montagnes qui sont remplies de tigres et de lions. La présence de ces animaux me rassuroit. Ce n'est point ici , disois-je à Ardasire , que les eunuques de la princesse et les gardes du roi de Médie viendront nous chercher. Mais enfin les bétes féroces se multiplièrent tellement , que je commençai à craindre. Je £aiisois tomber à coups de flèches celles qui s'approchoient trop près de nous ; c ar , au lieu de me charger des choses nécessaires à la vie , je m'ëtois muni d'armes qui pouvoient partout me les procurer. Pressé de toutes parts, je fis du feu avec des cailloux , j'allumai du bois sec ; je passois là nuit auprès de ces feux , et je faiisois du bruit avec mes armes. Quelquefois je mettois le feu aux forets , et je chassois devant moi ces bétes intimidées. J'entrai dans un pays plus ouvert, et j'admirai ce vaste silence de la nature* Il me représentoit le temps où les dieux naquirent , et où la beauté parut la première ; Tamour l'échauffa, et tout fut animé.
Enfin nous sortîmes de la Médie. Ce fut dans tfne cabane de pasteurs que je me crus le maître du monde , et que je pus dire que j'étois à Ardasire , et qu Ardasire étoit à moi.
Nous arrivâmes dans la Margiane ; nos esclaves
ET tSMlBNIE. l5
noas yrejoignirenl. Là, nous vécûmes à la campagne , loin du monde et du bruit. Charraës Tun deTantre, nous nous entretenions de nos plaisirs prësens et de nos peines passées.
Ardasire me racontoit quels avoient été ses sentimens dans tout le temps qu^on nous avoit arrachés Tun à Tautre , ses jalousies pendant qu'elle crut que je ne Faimois plus , sa douleur quand elle yit que je Taimois encore , sa fureur contre une loi barbare , sa colère contre moi qui m'y soumettois. Elle avoit d'abord formé le dessein d'immoler la princesse ; elle avoit rejeté cette idée : elle àuroit trouvé du plaisir à mourir à mes yeux ; elle n'avoit point douté que je ne fusse attendri. Quand j'étois dans ses bras , disoit-elle, quand elle me proposa de quitter ma patrie , elle étoît déjà sure de moi.
Ardasire n'avoit jamais été si heureuse; elle étoit charmée, ftousne vivions point dans le faste de la Médie ; mais nos mœurs étoient plus douces. Elle voyoit dans tout ce que nous avions perdu les grands sacrifices que je lui avois faits. Elle étoit seule avec moi. Dans les sérails, dans ces lieux de délices , on trouve toujours l'idée d'une rivale , et lorsqu'on y jouit de ce qu'on aime , plus on aime , et plus on elt alarmé.
Mais Ardasire n'avoit aucune défiance ; le cœiur
l6 ARSACE
étoit assure du coeur. Il semble qu^un tel amour donne un air riant à tout ce qui nous entoure , et que , parce qu^un objet nous plaît , il ordonne à toute la nature de nous plaire ; il semble qu^un tel amour soit cette enfance aimable devant qui tout se joue, et qui sourit toujours.
Je sens une espèce de douceur à yous parler de cet beureux temps de notre vie. Quelquefois je perdois Arda'sire dans les bois , et je la retrouvois aux accens de sa voix cbarmante. Elle se paroit des fleurs que je cueillois ; je me parois de celles qu^elle avoit cueillies. Le chant des oiseaux, le murmure des fontaines , les danses et les côn* certs de nos jeunes esclaves , une douceur partout répandue, létoient des témoignages continuels de notre bonheur.
Tantôt Ardasire ëtoit une bergère qui , sans parure et sans omemens , se montroit à moi avec sa naïveté naturelle ; tantôt je la voyois telle qu^elle ëtoit lorsque j^étois enchanté dans le se* rail de Médie.
Ardasire occupoit ses femmes à des ouvrages channans : elles filoient la laine d^Hyrcanie ; elles employoient la pourpre de Tyr. Toute la maison goutoit une joie naïve. Nou& descendions avec plaisir à Tégalité deMa nature ; nous étions heureux , et nous voulions vivre avec des gens qui
le fassent. Le bonheur £3iax rend les hommes durs et superbes , et ce bonheur ne se communique;, point. Le Trai bonheur les rend doux et sensibles , et ce bonheur se partage toujouii».
. Je me soutiens qu^Ardasire fit le mariage d^une de ses favorites arec un de mes affiranchis. L'amour et la jeunesse ayoient forme cet hymen. La £ayorite dit à Ardasire : Ce jour est aussi le pre-* mierjour de votre fajmënëe. Tous les jours de ma vie , repondit-elle , seront ce premier jour. Vous serez peut-êhre surpris qu^ exilé et proscrit de la Mëdie , n^ayant eu qu'un moment pont me préparer à partir , ne pouvant en^orter que Targent et les pierreries qui se trouvoient sous ma main, je pusse avoir assez de richesses dans la Margiane pour y avoir un palais , un grand nombre de domestiques , et toutes sortes de commodités pour la vie. J^en fus surpris moi-même, et je le suis encore. Par une fatalité que je ne saurois vous expliquer, je ne voyois aucune ressource , et j'en trouvais partout. L'or , les pierreries , les bijoux , sembloient se présenter à moi. C'étoi^nt des hasards, me direz-vous. Mais des hssards si réitérés, et perpétuellement les mêmes , pe pou** voient guère être des hasards. Ardasire crut dV bord que je voflilois la surprendre , et ^pe j'avois
porté des richesses qu'elle ne connoissoit pas.
id ARSACE
Je. cro3 à mon tour qu^elk eu avoit qui m'ëloiem incoanues. Mais nous TÎmes bien Fun et Tautre qve no«ts étions dansX erreur* Je trouvai plusieurs fois dans ma cHambre des rouleaux où il y avoit plusieurs centaines de dariques ; Ardasire trouvoit dans la sienne des boîtes pleines de pierre^ lies, J(iu j^ur que je me promeKkois dans mon. jjurdin ^ un petU coffre plein de pièces d^orparut à mes yeux, H j'en aperçus un autre dans le ciïsuic d'un chênie spus iequiel j'aUois ordinairen mmit me reposer, ip passe le lïeste* J^ëtois sûr qiuJU n^y avoit pas usi seul boimue dans la Médie qui- eut quelque. coffioois&ance du lieu oii je m'ëloidrcûré; et d^ailleurs je .sa\oia que je n^ayois ajuciui' secours àatteadï-e. de ce càté4su Jtt me C^eu^oid la tèbt pour pénétrer d^où me Tenaient ces secours. Toutes<les4:onjectures que je faisajâ se délruisoient les unes.ks autres.
On fait , dit Aspar en interrompant Acsace , des contes merveilleux de certains ^niespuâsr saaas qui â^aJttachent aux boij^es , et leur font dei^aiids biens. Kien de ce que j^ai ouï dire Ikrr dessius n^a &it impression sur .mon esprk ; mais ee iqvie j^entendâ m'étonne davantage : vous dites ot que. vous avez é{»rauvi, ei non pas;;ic6 que 4irous. y T»csf «put dîrev ».<• -
. jSoit' que ces secours. , reprit Arsâce 'j ïîus^aml
£T ISM^KIE. 19
humains 011 surnaturels, il est certain qu'ils He me manquèrent jamais , et que , de la même ma* nière qu^une infinité de gens trouvent partout la misère , je trouvai partout les richesses ; eC , ce qui vous surprendra , elles venoient toujours à point nommé : je n*ai jamais vu mon trésor prêt #finir qu'un nouveau n'ait d^abord reparu, tant rintelligence qui veilloit sur nous étoit attentive^ Il y a plus ; ce n'étoit pas seulement nos besoins qui étoien t prévet\us , mais souvent nos fantaisies^ Je n'aime guère , ajouta-t-il , à dire des choses merveilleuses : je vous dis ce que je suis forcé de croire, et non pas ce qu'il faut que vous croyiez.
La veille du mariage de la f^iyorite , un jeune homme beau comme l'Amour vint me porter un panier de très-beaux fruits. Je lui donnai quelques pièces d'argent; il les prit , laissa le panier, et i^e parut plus. Je portai le panier à Ardasire ; je k trouvai plus pesant que je ne pensois. Nous mangeâmes le fruit, et nous trouvâmes que le fçnd étoît plein de dariques. C'est le génie, dk^on dims toute k maison, qui a apporté un 4résof icipo^r le* dépenses des noces. v* '
Je suis convaincue , disoit Ardasire , que «'est tiii génie qui fait ces prodiges en notre faveur. Aux intelligences supérieures à nous, rien ne doit être plus agréable que l^aoaour : l'amour seul a
<âO ARSÀCE
unepeifection qui peut nous ëlever jusqu^à ell^. Arsace , c'est un génie qui connoit mon cœur , et qui voit à quel point je tous aime. Je voudrotis le voir , et qu^il.put me dire à quel point vous mVimez.
\ Je reprends ma. narration.
La passipn d'Ardasire et la mienne prirent d^i impressions de. notre différente éducation et de lios différens caractères. Ardasire ne respiroit que pour aimer; sa passion étoit sa yie; toute ^on âme étoit de Famour. Il nVtoit pas en elle de m^aimer moins ; elle ne pouyoit non plus ip'aimer davantage. Moi , je parus aimer avec plus d'emportement , parce qu'il sembloit que je n'aimois pas toujours de même. Ardasire seule étoit capable de m' occuper; mais il y eut des choses qui purent me distraire. Je suivois les cerfs dans les forêts , et j'allois combattre les bêtes féroces.
Bientôt je m^imaginai que je ménois une vie trop obscure, Je me trouve , disois-je , dans les .états du roi de Margiane : pourquoi n'irois-je pointÀ la cour ? La gloire de n\on père venqit s'offrir à mon esprit. C'est un poids bien pesant qu'un grand nom k soutenir, quand les vertus des hommes ordinaires sont moins le terme où il faut s'arrêter que celui dont on doit partir. Il ifemble que les engagemens que les autres pren-
ET ISMÏIKIE. 21
nent pour nous soient plus forts que ceux que nous prenons nous-mêmes. Quand j'étois en Médîe , dîsois-je, il falloit que je m^abaissasse et que je cachasse avec plus de soin mes vertus que mes vices. Si je nVtois pas esclave de la cour, je rélois de sa jalousie. Mais à pre'sent que je me vois maître de moi , que je suis indépendant, parce que je suis sans patrie, libre au milieu des foréls comme les lions , Je commencerai à avoir u^e amie commune si je reste un homme commun.
Je m^accoutumai peu à peu à ces idées. Il est attaché à la nature qu^à mesure que nous sommes heureux nous voulons Fétre davantage. Dans la félicité même il y a des impatiences. C'est que , comme notre esprit est une suite d'idées , notre cœur est une suite de désirs. Quand nous sentons que notre bonheur ne peut plus segmenter; nous voulons lui donner une modification nouvelle. Quelquefois mon ambition étoit irritée par mon amour même : j'espérois que je serois plus digne d'Ardasire , et , malgré ses prières , malgré ses larmes , je la quittai.
Je ne vous dirai point Tafîfreuse violence que je me fis. Je fus cent fois sur le point de revenir. Je voulois m'aller jeter aux genoux d'Arda&îre; mais la' honte de me démentir, la certitude que
32 AttSA.CE
je n'aurois plus la force de me séparer d'elle , rhabitude que j^arois prise de commander à mon cœur des choses difficiles, tout cela me fit continuer mon chemin*
Je fus reçu du roi avec toutes sortes de distinctions. A peine eus-je le temps de m'aperçevoir que je fusse étranger. JVtois de toutes les parties de plaisir: il me préféra à tous ceux de mou âge , et il n^ eut point de rang ni de dignité que je ne pusse espérer dans la Margiane.
J'eus bientôt une occasion de justifier sa faveur. La coiir de Margiane vivoit depuis longtemps dans une profonde paix* Elle apprit qu'une multitude infinie de barbares s'.étoit présentée sur la firontière , qu'elle avoît taillé en pièces l'armée qu'on lui avoit opposée , et qu'elle marchoit à grands pas vers la capitale. Quand la ville auroit été prise d'ai^saut , la cour ne seroit pas tombée dans une plus affireuse consternation. Ces genslà n'ayoient jamais connu que la prospérité ; ils ne savoient pas distinguer les malheurs d'avec les malheurs , et ce qui peut se rétablir d'avec ce qui est irréparable. On assembla à la hâte un conseil , et) comme j'étois auprès du roi , je fus de ce conseil. Le roi étoit éperdu ^ et se$ conseillers, n^voient pltid^ de .sens. Il ëtoit clair qu'i^ v étoit impossible de les sauver , si on ne leur"
£T ISMiNIE. 25
rèndoit le courage. Le premier mittîârtre ouvrit les avis. Il proposa de faire sauver le roi , et d^èiivojer au gënëral ennemi les clefs de la ville. H alloit dire ses raisons , et tout le conseil alloit les suivre. Je me levai pendant qu^il parloit, et jt lui tins ce discours : « Si tu dis encore un mot, je te tue. Il ne faut pas qu*un roi magnanime et tous les braves gens qui sont ici perdent un temps précieux à écouter tes lk:hes conseils. » Et tiiè tournant yers le roi : « Seigneur , un grand état ne tombe pas d^un seul coup. Vous avez une infinité de ressources ; et quand vous nVn aurez plus, vous délibérerez avec cet hommte si vous devez mourir, ou suivre de lâches conseils. Amis! je jure avec vous que nous défendrons le roi )ii«qu^au dernier soupir. Suivods - le , artnons le peuple , et Ëitsons-lui part de notre courage. »
On se mit en défense dans k ville , et je me saisis d^un poste au dehors avec Une troupe de gens d^élke, composée de Margiens et dé quelques braves gens qui étoient à moi. Nous battîmes plusieurs de leurs partis. Un corps àe cavalerie empéchoit qu^on ne leur envoyât ^es vitres. Ils n^arvodent point de machiner pour fiaiiré le s;iége de laTÎlle. Notre corps d^arlnée grossissoit tous les jours. Ils se petirèrent , et la Margiane fut délivrée.