A&&ACE
Dans le bruit et le tumulte de cette cour , je ne goûtois que de fausses joies. Ardasire me maurquoît partout , et toujours mon cœur se toumoit vers elle. J^ayois connu mon bonheur, et je Fayois fui ; j^ayois quitté des plaisirs rëels , pour chercher des erreurs.
Ardasire depuis mon départ n^avoit point eu de sentiment qui n^eût d^abord été combattu par un autre. Elle avoit toutes les passions ; elle n'ëtoit contente d Wcune. Elle vouloit se taire ; elle ▼ouloit se plaindre ; elle prenoit la plume, pour m^écrire ; le dépit lui faisoit changer de pensée ; elle ne pouvoit se résoudre à me marquer de la sensibilité , encore moins de rindifférence; mais enfin la douleur de son âme fixa ses résolutions , et elle mVcrivit cette lettre :
« Si vous aviez gardé dans votre cœur le moindre » sentiment de pitié , vous ne muauriez jamais » qjiittée ; vous auriez répondu à un amour si » tendre, et respecté nos malheurs; vous m^au- » riez sacrifié des idées vaines : cruel! vous croi"- »riez perdre quelque chose en perdant un cœur »qui ne brûle que pour vous. Comment pouvezr » vous savoir si , ne vous voyant plus , j'aurai le » courage de soutenir la vie ? Et si je meurs, » barbare! pouvez-vous douter que ce ne soit par «vous. O dieux, par vous, Arsace ! Mon amour ,
ET ISMSHIE. a^
»si industrieux à s^affliger , ne m'aroit jamais fait » craindre ce genre de supplice. Je croyois que » je n^aurois jamais à pleurer que vos malheurs, » et que je serois toute ma vie insensible sur les » miens.... »
Je ne pus lire cette lettre sans verser des larmes. Mon cœur fîitisaisi de tristesse ; et au sentiment de pitié se joignit un cruel remords de faire le malheur de ce que j'aimois plus que ma rie.
Il me rint dans Tesprit d^engager Ârdasire à venir à la cour : je ne restai sur cette idée qu^un moment.
La cour de Margiane est presque la seule d^Âsie où les femmes ne sont point séparées du commerce des hommes. Le roi ëtoit jeune : je pen* sai qu^il pouvoit tout, et je pensai quMl pouvoit aimer. Ardasire auroit pu lui plaire, etcette id^e ëtoil pour moi plus tffrayante que mille morts.
Je in'avois d^autre parti à prendre que de retourner auprès d^elle. Vous serez ëtonné quand 1MM1S saurez ce qui m^arrêta.
J^attendois à tout moment des marques brillantes de la reconnoissance du roi. Jem^imagitiai que , paroissant aux yeux d^Ardasire avec un nouvel ëclat, je. me justifierois plus aisément auprès d'elle.- Je pensai qu^elle m'en aimeroit plus , et
4fi aAsace
je goûtois d^avauce le plaisir d^aller porter ma
nouvelle fortune à ses pieds.
Je lui appris la raison qui me faisoit différer mon départ ; et ce fut cela miême qui la mit au désespoir. f
Ma faveur auprès du roi àvoit été si rapide qu^on Fattribua au gout que la pvincesse , sceur du roi , avoit paru avoir pour knoi. C^est une de ces choses que Ton croit toujours lorsqu'elles ont été dites une fois. Un esclave qu'Ardafeire avoit rais auprès de raoi lui écrivit ce qu^il avoit entendu dire. Uidée d^une rivale fut désolante pour elle. Ce fut bien pis lorsqu'elle apprit les actions que je venois de faire. Elle né douta poim que tant de gloire ne dut augmenter Tamour. Je ne suis point princesse ^ diâoit-elle dans son indignation; mais je sens bien qu'il n'y en a aucune sur la terre ^ue je croie mériter que je lui cède un cœur qui doit être à moi ; et, si je l'ai fait voir en Médie , je le ferai voir en Margiane*
Après mille pensées , elle se fixa , et prit cîette résolution.
Elle se défit de la plupart de ses esclaves , en choisit de nouveaux , envoya meubler un palais dans le pays des Sogdiens , se déguisa^ prit avec elle des eunuques qui ne m'étoienf pas connus ,
ET ISMl^VtE. 2^
yiai secrètement à la cour. Elle s'aboucha avec Pesclave qui lui ëioitaffid^, et prit avec lui des mesures pour mVnleirer dès le lendemain. Je de-^ vois aller me baigner dans la ririère. L'esclarè me mena dans un endroit du rivage où Ardasire m'attèndoit. J'étois à peine déshabille , qu'on me saisit; on jeta sur moi une robe de femme: on me & entrer dans une litière fermée : on marcha jour et nuit. Nous eûmes bientôt quitte la Mar- ^ane , et nous arrivâmes dans le pays des Sogdiens. Oii m'enferma dans un vaste palais : on me faisoit entendre que la princesse, qu'on dîsôit àVmr du goût pour moi , m'avoit fait enlever et conduire secrètement dans une terre de son apanage.
Ardasire ne vouloit point être connue > ni que )e fusse connu : elle chcrchoôt à jouir de mon erreur. Tous ceux qui n'étoient pas du «ecret la prenoient pour la princesse. Mais un homme enfermé dans son palais auroit démenti son caractère. On me laissa donc mes habits de femme, H on crut que j'étois une fille nouvellememt achetée et destinée à la servir.
J'étois dans ma dii-septième amnée^ On dîsoit que j'avois toute la fraîcheur de la jeunesse , et on me louoit sur ma beanté , comme si j'eusse été une fille du palais.
Jî8 ARSAGE
' Ardasîre, qui savoit que la passion pôut la gloire m^avoit détierminé à la quitter , songea à amollir mon couragepar toutes sortes de moyens. Je fus mis entre les mains de deux eunuques. On passoit les journées h me parer; on composoit mon teint ; on me baignoit i, on vcrsoit sur moi les essences les plus délicieuses. Je ne sortois jamais de la maison ; on m^apprenoit à travailler moi-même à ma parure ; et surtout on Youloit m^accoutumer à cette obéissance sous laquelle les femmes sont abattues dans les grands sérails d'Orienté
J'étois indigné de me roir traité ainsi. W h*y arien que je n'eusse osépourrompre mes chaînes; mais, me voyant sans a^es , entouré de gens qui avoient toujours les yeux sur moi , je ne crai*gnois pas d'entreprendre , mais de manquermon entreprise. J'espérois que dans la suite je serois moins soigneusement gardé , que je pourrois corrompre quelque esclave , et sortir de ce séjour , ou mourir.
Je Tavouerai même; une espèce de curiosité de voir le dénoument de tout ceci sembloit ralentir mes pensées. Dans la honte , la douleur et la confusion , j'étois surpris de n'en avoir pas davantage. Mon âme formoit des projets ; ils finissoient tous par un certain trouble ; un charme
secret, une force inconnue ,me retenoient dans ce palais.
La feinte princesse ëtoit toujours yoilëe , et je Q^entendois jamais sa voix. Elle passoit presque toute la journée à me regarder par une jalousie pratiquée à ma chambre. Quelquefois, elle me faisoit venir à son appartement. Là, ses filles chantoient le& airs les plus tendres : il me semb^oit que tout exprimoit son amour. Je n^ëtois jamais assez près d^elle ; elle n^ëtoit occupée que de moi ; . il y avoit toujours quelque chose à raccommoder à ma parure : elle défaisoit mes cheyeux pour les arranger encore ; elle n'étoit jamais contente de ce qu'elle avoit Êiit.
Un jour on vint me dire qu^elle me permettoit de venir la voir. Je la trouvai sur un sofa de pourpre : ses voiles la couvroient encore ; sa tête étoit mollement penchée , et elle sembloit être dans une douce langueur. J^approchai, et une de ses femmes me parla ainsi : L^amour vous favorise ; c^est lui qui sous ce déguisement vous a fait venir ici. La princesse vous aime : tous les cœurs lui seroient soumis , et elle ne veut que le vôtre.
Comment, dis-je en soupirant, pourrois-je donner un cceur qui n'est pas à moi ? Ma chère Arda^ire en est la maîtresse; elle le sera toujours.
00 AftSACE
Je ne vis point qu'Ardasire marquai dVmotion à ces paroles ; mais elle m^a dit depuis quelle n'a jamais senti une si grande joief
Téméraire , me dit cette femme , la princesse doit être of&nsée comme les dieux lorsqu'on est assez malheureux pour ne pas les aimer.
le lui rendrai, répondis*je, toutes sortes d'hommages ; monrespeci, mareconnoissance , ne finiront jamais : mais, le destin , le cruel destin ne me permet point de l'aimer. Grande princesse, ajoutairje en aie jetant à ses genoux, je vous conjure par votre gloire d'oublier un homme qu(, par un amour étemel pour une autre , ne sera jamais digne de vous.
J'entendis qu'elle jeta un profond soupir : je crus m'apercevoir que son visage étoit couvert de lasrmes. Je me reprochois mon insensibilité^ j'aurois voulu , ce que je ne trouvois pas poslsible, être fidèle à mon amour, et ne pas désespérer le sien.
On me ramena dans mon appartement; et, Quelques jours après , je reçus ce billet , écrit d'une main qui m'étoit inconnue :
« L'amour de la princesse est violent , mais il » n'est pas tyrannique : elle ne se plaindra pas » même de vos refus , si vous lui faites voir qu'ils » sont légitimes. Venez donc lui apprendre les
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» raisons que vous aveae^ pour éire si fidèle à cctie »Ârda$ire. »
Je fus reconduit auprès d^elle. Je lui racontai toute riûstoire de ina vie. Lorsque je luiparlois de mon amour , je Tentendois soupirer. Elle tenoit ma main dans la sienne « et dans ces momens touchahs elle la serroit maigre elle.
Eteconimencez, me dtsoit une de ses femmes y à cet endroit où vous fûtes si«dësespërë , lorsque le roi de Mëdie vous donna sa fille. Redites-'nous les craintes que vous eûtes pour Ardasire dans votre fuite. Parlez à la princesse ^s pkisirs que vous goûtiez lorsque vous éiie& d«ifcs votre solitude chez les Margiens.
Je n^avpis '^m^i» dÂt toutes les circonstances : je répétois« ^t elle croyoiA apprendre; je finis-^ sois, et elle s^imaginoit que j'aUois commencer. Le lendex^ain je reçus ce billet *i Je comprends bj^n voti:e amom^ , et je n Vxige » point qu^ vous me le sacrifiiez. Mais étes-vous »sûr q^e cette Ârdask^ vous aiipe encore ? Peut-- » étrereâas^^^HVfOus pour une ingrate le cœur d^une »{»rincesse qui vous adore. »
Je fis cette réponse :
<i Ardasir^ç m^aime à un tel point que je ne 9 saurais deinander aux dieux qu^ils augmei^nt >»son amour. Qélas! peut-être qu'elle m'a trop
3a ARSACE
»aimë. Je me souviens d'une lettre qu-elle m'ë^ »criyit quelque temps après que je Teus qùit* »tëe. Si vous aviez vu les expressions terribles » et tendres de sa douleur, vous en auriez été » touchée. Je crains que , pendant que je suis re- »tenu dans ces lieux, le désespoir de m'avoir » perdu, et son dégoût pour la vie , ne lui fassent » prendre une résolution qui me mettroit au tom- »beau. ï» • ^
Elle me fit cette réponse :
« Soyez heureux, Arsace , et'donhez tout votre »amour à la beauté qui vous aime : pour moi « » je ne veux que votre amitié. »
Le lendemain je fus reconduit dans son appartement. Là, je sentis tout ce qui peut porter à la volupté. On avoit répandu dans la chambre les parfums les plus agréables. Elle étoit ^ur un lit qui nVtoit fermé que par des guirlandes de fleurs : elle y paroissoit languissamment couchée. Elle me tendit la main, et me fit asseoir auprès d^elle. Tout, jusqu'au voile qui lui couvroit le visage, avoit de la grâce. Je voyois la/orme de son beau corps. Une simple toile qui se mouvoit sur elle me faisoit tour à tour perdre et trouver des beautés ravissantes. Elle remarqua que mes yeux étoient occupés , et quand elle les vit s'enflammer, la toile sembla s'ouvrir d'elle-même. Je
tis tous k^ trësors d^une beauté divine. Dans ce momem elle me serra la main ; mes yeux errèrent partout. Il n'y a, m'écriai-je , que ma chère Ardasire qui soit aussi belle ; mais j'atteste les dieux que ma fidélité... Elle se jeta à mon cou , et me serra dans ses bras. Tout d'un coup la chambre s'obscurcit, son voile s'ouvrit; elle me donna un baiser. Je fus tout hors de moi. Une flamme subite coula dans mes veines, et échauffa tous mes sens. L'idée d'Ârdasire s'éloigna de moi. Un reste de souvenir.... mais il ne me paroissoit qu'un songe.... j'allois.... j'allois la préférer à elle-même. Déjà j'avois porté mes mains sur son sein ; elles couroient rapidement partout : l'aniour ne se montroit que par sa fureur ; il se précipitoit à la victoire ; un moment de plus , et Ardasire ne pouvoit pas se défendre : lorsque toiitk coup elle fit un effort;* elle fut secourue, elle se déroba dé moi, et je la perdis.
Je retournai c^ns mon appartement , surpris moi-même de mon inconstance. Le lendemain on entra dans ma chambre , on me rendit les habits de mon sexe , et le soir on me mena chez celle dont l'idée m'enchaiitoit encore. J'approchai d'elle, je me mis à ses genoux; et, transp4||té d'amour, je parlai démon bonheur, je me plai- ^is de mes propres refus , je demandai , je pro«* VII. 5
mis ^ j'^iigeai , j'^^ai -t&iït aire , ije 'vpvàus tout ymri j^allois tout -entre^aiâi^. Mais }t trouvai un changeaient étrange ; elle me papKBtjglacée ; et lor&quVlk m^eut ass^ découragé , i^u^'éUe «nt joui de tout mon embarras, eQe me parla , et j^entendis sa voix pour la |Mremière fcis : Ke voufezr-votts |H>inl; voir le yîsi^ 4e <«elle que ^^ous aimez?.... Ce son de voiK me fr^pa.; ^e restai immobile^ j^^espérai -^ue oe deroit Adrdasii^ , et je le craignis. Déconyrez ice bandieau^ me dit*elle. Je le fis, et je vis le ii^isaged^iAi^dasàre. Je voulus parler , et ma voix s^aréta. li^amour ^ la surprise ^ la jo^ie , la honte , tontes les (pas^itm^ me saisirent tour à tiour. Vous êtes io-dasire ? luiidis-je. Oui , p^O&de, .répondÂt-elle, je la suis, rdasire , lui 4is--je dWe n^ix entreooiipéfi .^ pourquoi vous }.o»ne&^ous ainsi dWnmalkeureuK amour ? Je voulus Tembrassier. Seigneur, dk-elle, je suis à vous. Hélas ! fancoîs espèce ^e vous revoir^plus fidèle. Contentez-vous de ciDaHamaiid^r ici. Punisse(K-moî , si vous ivoulez., dte jce que 9 W fait..,.Ârsace., ajouta*t-elle enpleuœaot , vous ne le 'méritiez ^pas.
JSla chèi% Ardasire , lui ^lis-^e , pourquoi wie. d||p^spéreE&-yous ? Anriez^ous vorulu que j^ensse été insensible à ded oharnies que j^ai toujours adorés ? CoBQ^tez que vous n^ètes |»as d'accord
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avec vous-même. N'étoît-ce pas tous que j'aîmoîs ? Ne sont-ce pas ces beautés qui m^ont toujours charmé? Ah ! dit-elie , tous auriez aimé une autre que moi. Je norois point, lui dis-je, aimé une autre que tous. Tout ce qui n^auroit point été TOUS m'auroit déplu. Qu'eût-ce été, lorsque je n'aurois point tu cet adorable Tisage , que je n*aurois pas entendu cette Toix , que je n^aurois pas trouTé ces yeux ? Mais , de grâce , ne me désespérez pas ; sdngez que , de toutes les infidélités que Ton peut faire , f ai sans doute commis la moindre.
Je connus à la langueur de ses yeux qu'elle n'étoit plus irritée ; je le connus à sa Toix mourante. Je la tins dans mes bras. Qu^on est heureia quand on tient dans ses bras ce que l'on aime! Comment exprimer ce bonheur, dont l'excès n'est que pour les Ti^is amans ? Lorsque Tamour renaît après lui-même, lorsque tout promet, que tout demande, que tout obéit; lorsqu'on sent qu'on a tout, et que Ton sent que l'on n'en a pas assez ; lorsque l'âme semble s'abandonner et se porter au delà de la nature même.
Ârdasire , rCTenue à elle , me dit : Mon cher Arsace , Tamour que j'ai eu pour tous m'a fait faire des choses bien extraordinaires. Mais un amour bien Tiolent n'a de règle ni de loi. On ne
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le connoît guère, si Ton ne met ses caprices au nombre de ses plus grands plaisirs. Au nom des dieux, ne me, quitte plus. Que peut-il te m!anquer? Tu es heureux si tu m^ aimes. Tu es sûr que jamais mortel n^a été tant aimé. Dis-moi , promets-moi , jure-moi que tu resteras ici..
Je lui fis mille sermens : ils ne furent interrompus que par mes embrassemens ; et elle les
CTU.U ^
Heureux l'amour lors même qu'il s'apaise , lorsqu'après qu'il a cherché à se faire sentir, il aime à se faire connoître , lorsqu'après avoir joui des beautés , il ne se sent plus touché que par les grâces!
Nous vécûmes dans la Sogdiane dans une félicité que je ne satirôis vous exprimer. Je n'avois resté que quelques mois dans la Margiane , et ce séjour m'avoit déjà guéri de l'ambition. J'avois.. eu la faveur du roi; mais je m'aperçus bientôt qu'il ne pouvoit me pardonner mon courage et sa frayeur. Ma présence le mettoit dans l'embarras ; il ne pouvoit donc pas m'aimer. Ses courtisans s'en aperçurent, et dès lors ils se donnèrent, bien de garde de me trop estimer ; et , pour que je n'eusse pas sauvé l'état du péril , tout le monde, convenoit à la cour qu'il n'y avoit pas eu^ de. péril.
ET ISMEKIE. 07
Ainsi , également dégoûté de l^esclavage et des esclaves , je ne connus plus d'autre passion que mon amour pour Ârdasire ; et je m'estimai cent fois plus heureux de rester dans la seule dépendance que j'aimois que de rentrer dans une autre que je ne pouvois que haïr.
Il nous parut que le génie nous avoit suivis : nous nous retrouvâmes dans la même abondance, et nous vîmes toujours de nouveaux prodiges.
Un pécheur vint nous vendre un poisson : on m'apporta une bague fort riche qu'on avoit trouvée dans son gosier.
Un jour , manquant d'argent , j'envoyai vendre quelques jpierreries à la ville prochaine : on m'en apporta le prix , et quelques jours après je vis sur ma table les pierreries.
Grands dieux ! dis-je en moi-même , il m'est donc impossible de m'appauvrir !
Nous voulûmes tenter le génie, et nous lui demandâmes une somme immense. Il nous fit bien voir que nos vœux étoi'ent indiscrets. Nous trouvâmes quelques jours après sur la table la plus petite somme que nous eussions encore reçue. Nous ne pûme^, en la voyant, nous empêcher de rire. Le* génie nous joue, dit Ardasire. Ah! mVcriaî-je,.les dieux sont de bons dispensateurs : la médiocrité (qu'ils nous accordent vaut
38 AHSACE
bien mieux que les trésors qulls nous refusent.
Nous n'avions aucune des passions triste&.L'a* veugle ambition, la soif d'acquérir, Fenvie de dominer , sembloient s'éloigner de nous, et être les passions d'un autre univers. Ces sortes de biens ne sont faits que pour entrer dans le vide des âmes que la nature n'a point remplies. Us n^ont été imaginés que par ceux qui se sont trouvés incapables de bien sentir les autres.
Je vous ai dé)à dit que nous étions adorés de cette petite nation qui formoit notre maison. Nous nous aimions Ardasire et moi ; et sans doute que l'effet naturel de l'amour est de rendre heureux ceux qui s'aiment. Mais cette bienveillance générale ^e nous trouvons dans tous ceux qui sont autour de nous peut rendre plus heureux que l'amour même. U est impossible que ceux qui ont le cœur bien fait ne se plaisent au milieu de cette bienveillance générale. Etrange effet de la nature ! l'homme n'est jamais si peu à lui que lorsqu'il paroît l'être davantage. Le çceujr n'est jamais le cceur que quand il se donxie , parce que ses jouissances sont hors de lui. ^ C'est ce quif^itque ces idées de grandeur qui retirent toujours le cœur vers lui-même tromjkent ceux qui en sont enivrés ; c'est ce qui faiiqu'ik s'étonnent de n'être point heureux au milieu de
ET ISMÉHIE. %
ce qp'ib: ePoieM être le kenheiv ;. que, hc le trouTanl point dans* h» gramteur , il» cberefaent pk» é& grandeur encore. S^ih nj peirrent atteindre, ils se cfcâent pfcis^ malheureux ; s*^ j atteignent, ils ne*troiivent pas encore le-bonliear.
C'est rorgneit^m, à ^Nreedenons posséda, nous, emqpâefce dr nous possédier , et qui , nou» concentrant dams^ nous-mêmes, y porte toujours ta tristesse. Cette tristesse-Yientdte la sotitudi^ du cœur, qui se sent toujours fint pour jouir , etquv ne ^uit psis?;^ qui se sent toujours £siit pour Ito aiafeBe&, et qin ne les- tpoime pas.
Ainsinorns4iiirioB6;g0âtédiespla(kiTS que^nne h natare tonte» les fois- qu'on ne ki fiiit pas\ 1^^» aurions. paos^ no^re^ie dsAsla joie, Firnsoeenee etla)paix..]!i(Mis.aumona compté no(S années par le renoiBveUenent des flusurs^ et des firuits-; nou» awrian& perdu no& anaées» dans^ la rapiditi^d'une yie he«peuse. J'anirois TUtous les fom»- Ardasn-e, et je lui aaroîs dit que jeFàimois^ La même terre aaroit Fepris^ son ame et la mienne. Mais tout à coup mon* bonheur s'éfanonk, et j^'épipouvai ïe revevs du monde k plvs^affreuv.
Le prince- àa* pays étôit uo* tymn capable êm tous fes evimes'; mats ri^n* ne lè rendoié si odieux que W outrages cocrrinuete qu1*feisoi«à unsexe »Hr lequel il n'est pas seuteiÀeut permis de Ictep
4o ARSAGE
les yeux. Il apprit , par une esclave sortie. du së- - rail d'Ardasire, qu'elle étoit la plus belle personne de rOrient. Il n'en fallut pas davantage pour le déterminer à me l'enlever. Une nuit, une grosse, troupe de gens armes entoura ma maison , et , le matin , je reçus un ordre du tyran de lui envoyer Ardasire. Je vis l'impossibilité de la faire sauver. Ma première idée fut de lui allei^^donncr la mort dans le sommeil où elle étoit ensevelie. Je pris mon épée, je courus, j'entrai dans sa chambre , j'ouvris les rideaux ; je reculai d'horreur , et tous mes sens se glacèrent. Une nouvelle rage me saisit. Je voulus aller me jeter au milieu de ces satellites, et immoler tout ce qui se présenteroîtàmoi.Monesprit s'ouvrit pour un dessein plus suivi , et je me calmai. Je résolus de prendre les habits que j'avois eus il y avoit quelques mois, de monter, sous le nom d^Ardasire , dans la litière quelle tyran lui avoit destinée , de me faire mener à lui. Outre que je ne voyois point d'autre ressource, je senlois.en moi-même du plaisir à faire une action de courage sous les mêmes habits avec lesquels l'aveugle amour avoit auparavant avili mon sexe.
J'exécutai tout de sang-froid. J'ordonnai que l'on cachât à Ardasire le péril que je courois, et que , sitôt que je serois parti , on la fît sauver
ET ISMENIE. 4l
dans un autre pays. Je pris avec moi un esclave dont )e cônnoissois le courage , et je me livrai aux femmes et aux eunuques que le tyran ayoit envoyés. Je ne restai pas deux jours en chemin; et quand j^arrivai , la nuit ëtoit dëjà avancée. Le tyran donnoit un festin à ses femmes et à ses courtisans , dans une salle de ses jardins. Il ëtoit dans cette gaieté stupide que donne la débauche lorsqu'elle a été portée à l'excès. Il ordonna que Ton me fît venir. J'entrai dans la salle du festin : il me fit mettre auprès de lui , et je sus cacher ma fureur et le désordre "de mon âme. J'étois comme incertain dans mes souhaits. Je voulois attirer les regards du tyran ; et quand il les tournoit vers moi , je sentois redoubler ma rage. Parce qu^il me croit Ardasire , disfpis-je en moimèiAe , il ose m'aimer. U me sembloit que. je voyois multiplier ses outrages , et qu'il avoit trouvé mille manières d'offenser mon amour. Cependant j'étois prêt à jouir de la plus affreuse vengeance. Il s'enflammoit, et je le voyois insensiblement approcher 4^ son malheur. Il sortit de la salle du festin, et me mena dans un appartement plus reculé de ses jardins,, suivi d'un seul eunuque et de mon esclave. Déjà sa fureur brutale alloit l'éclaircir sur mon sexe. Ce fer, m'écriai'je , t'apprendra mieux que je suis un homme.
MeuïS, et qu^ii àis^ aux enfers <pie Fépoisx d^Ardasire a pum tes crimes. U tomba à nés pkds^ et dians ce inomenft la porte de Tappartement s'ouvrit ; car sitôt que ra^n escla^ve avoit entendu, ma ^oix , il a^oil tuë l^euiuique qui h. gardoity et s^en ëloît saisie Nous fimnes; nous enrions dans les ^rdiîns; no«s rencontrâines un homme ; je le saisis : Je te plongerai , lui dâ&^je , ce poignard dans fe sei», si 1n> ne hm &is sertir d'ici. C Vloit un jardàniev ^ qui , tont tremblant de peur 9 me mena à mne porte qu'il' ouvrit ; je Ite lui fis refermer, et loi erdonnai de me suivre.
Je jetai mes habits , et pris uei> manteau d'esclave, ^us errâmes dans ks bois ; et , par wat bonheur inespéré, lorsque nous é^imis aecabl^s de lassitude , nous trouvâmes un marchaiid qui faisoit paître ses chameaux ; nous FobligeftiDes de nous mener hors dte ce funeste pays.
 mesure que j^'ëvitois tant de dangers , mon eœur devenoit moins tranquille. U falloir revoir Ârdasire , et tout me &isoit craindre pcrar elle. Ses femmes et ses eumiq^aes lui avoient cache rhorreur de notre situation ; mais ne me voyant plus auprès d'elle , elle me croyoit coûpahfe ; elle s'imagînoit que j'avois manqué à tant de sermens que je lui avois fûts. Elle ne pouvoit concevoir cette barbarie de Tavoir fait enlever sans lui rien
dire. L^amour voil tout ce qo'il craiftt. La TÎe lui
devint inaupporlable ; elle prit du po-iâon ; il ne fit pu son effet Tiolemment. Xarrirai , el je la trouTai mouranle. Ârdasire, lui dis-je, )e voim perds ! vous mourea l cruelle Ardaaire ! hélaa ! qu^sTois-je fait ?. . . . Elle versa quelques larmea. Arsace, me dit-eUe, il n'y a qu'un moment que la mmrt me $embloit délicieuse ; elle me parott terrible depuis que je vous vois. Je sens que je voudrois revivre pour vouâ , et que mon âme me quitte malgré elle. Conserves umno. souvenir; et si j'apprends qu'il vou» est cher, compter que je ne serai point tourmentée chez les ombres, y sa du Bapins cette consolation ,. mon cWr Arsace , de mourir dans voiS bras.
Elle expira. Il m« seroit imfM>êsiUe de dire comment j^ nVxfurai pas aussi. On m'arracha d*Ardasire , et je crus qu^on me aëpar<»t de moimême. Je fixai mes j^ux aujr elle ^ el je resta» immobile ; ^'ëtois devenu stvpide. On m'dla ce terrible spectacle , et je sentis mon âme reprendre toute sa sensibilité. On m^enlraîna : je taumois ks yeux vers ce fiital objet de nu douleur; y'aiiir rois doiUEiié mille vies pomr le voir encore vm mcHnent. J'entrai en fiireur, je pria mon épée ; j'allois me percer le sein ; om m'arrêta. Je sortis de ce* palais funeale; je n'y rentrai phis. Mim
44 ARSACÊ
esprit s'aliénia; je courois dans les bois ; je' reni— plissois Tâir de mes cris. Quand je devenais plus tranquille, toutes les forces de mon âme lafixoient à ma douleur, n me sembla qu^l ne me restoit plus rien dans le monde *que ma tristesse et le nom d'Ardasire.Ce nom, je le prononçois d'une voix terrible , et je rentrois dans le silence. Je résolus de m'ôler la vie , et tout à coup j'entrai en fureur.- Tu veux mourir; me dis-je à moimême , et Ardasire n'est pas vengée ! Tu veux mourir , et le fils du tyran est en Hircanie , qui se baigne dans les délices! Il vit, et tu veux mourir!
Je me suis mis en chemin pour l'aller chercher. J'ai appris qu'il vous avoit déclaré la guerre ; j'ai volé à vous. Je suis arrivé trois jours avant la bataille, et j^ai fait l'action que vous connoissez. J'aurois percé le fils du tyran; j'ai mieux aimé le faire prisonnier. Je veux qu'il traîne dans* la honte et dans les fers une vie aussi malheureuse que la. mienne. J'espère que quelque jour il apprendra que j'aurai fait mourir le dernier des siens. J'avoue pourtant que , depuis que je suis vengé , je ne me trouve pas plus heureux ; et je sens bien que l'espoir de la vengeance flatte plus que la vengeance même. Ma rage que j'ai satisfaite, l'action que vous avez vue, les acclamations
du peuple, seigneur, votre amitië même, ne me rendent point ce que j'ai perdu.
La surprise d'Aspar avoit commence presque avec le récit qu'il avoit entendu. Sitât qu'il àvoit ouï le nom d'Arsace, il avoit reconnu le mari de la reine. Des raisons dVtatFavoient obligé d'envoyer chez les Mèdes kménie , la plus jeune des filles du dernier roi , et il Ty/avoit fait élever en secret sous le nom d'Ardasire. Il l'avoit mariée à Arsace ; il avoit toujours eu des gens affidés dans le sérail d' Arsace ; il étoit le génie qui , par ces mêmes gens , avoit répandu tant de richesses, dans la maison d'Arsace , et qui, par des voies très-simples , avoit iEait imaginer tant de prodiges.
tl avoit etf de très-grandes raisons pour cacher à Arsace la naissance d'Ardasire. Arsace, qui avoit beaucoup de courage , auroil; pu faire valoir les droits de sa femme sur la Bactriane , et la troubler.
Mais ces raisons ne subsistoient plus ; et quand il entendit le récit d' Arsace , il eut mille fois envié de l'interrompre ; mais il crut qu'il n'étoit pas encore temps de lui apprendre son sort. Uni ministre accoutumé à arrêter ses miouvemeris revenoit toujours à la prudence ; il pensoit à préparer un grand événement , et non pas à le hâter.
Deux jours après, le bruit se répandit que
46 ARSilCË
l'eunuque xroit mis sur le trône une Êiufise Is-^ ménie. On passa des murmures à la sédition. Le peuple furieux entoura le palais ; il deoianda à haute Toix la léle d' Aspar . L^eunuque fit ouvrir une des portes ; et, monte sur un éléphant, il s^avança dans la foule. Bactriens, dit-il, écoutes-moi. £t comme on murmuroit encore : Écoutez-moi , tous dis-je. Si TOUS pouvez me faire mourir à présent, tous pourrez dans un moment me faire mourir tout de même. Voici un papier écrit et scellé de la main du feu roi : prosternez-TOus , adorez*le ; )e vais le lire.
Il le lut:
«Le ciel mV donné deux filles qui se res- 3» semblent au point que tous les ^ux peuTent » s'y tromper. Je crains que cela ne donne occa- )» sion à de plus grands troubles et à des guerres »plus fiinestes. Yous donc, Aspar, lumière de » l'empire , prenez la plus jeune des deux ; en-. » voyez-la secrètement dans la Médie , et £atites-en » prendre soin. Qu'elle y reste sous un nom sup- M posé, tandis que le bien de l'état le demandera. »
Il porta cet écrit au-dessus de sa tête, et il s'inclina ; puis reprenant la parole :
« Isménie est morte ; n'en doutez pas; mais sa » sœur la jeune Isménie est sur le trône. YoudrieAr » TOUS TOUS plaindre de ce que , Toyant la mort
KT ISM£NI£. 4?
»^ la reine approcher, j^ai fait venir sa acDor du »ibsul de l'Asie ? Me repcodieriez-TOos d'avoir » été assez heureux potir vous la rendre «t la plai^iXT sur un trône qui , dqpuis la mort de la reine »«a sœur, lui appartient ? Si j'ai tu la mort <ie la » reine , Y^éM. des affaires ne Ta-t-^l pas demande ? »Me blâmex-vous d'avoir fait une action de fidë- »liilé avec prudence ? Poses donc le« armes. » Xusqu'kci vous da'ètes point coupables ; dès ce «momeskt vous le seriez. ^^
Afipar expliqua ensuite commeiit â avoît confié la jeune Isménie à deux vieux eunuques ; comment on l'avait traaisperlée en Mëdîe soits im nom supposé ; conmneBt A ITavoit mariée à un grand seigneur du pays ; comment il l'avmt fait suivre dans tous les Ueux où la fortune l'avoit conduite ; coonment la maladie de la reine l'jnroit dâerminé à Aa finre enlever pour étte .gardée «n secret dans le sérail ; comment, après la niart jde la xeine , il i'aroit placée sur le trdne.
Gomme èesiflots Àe la mer agitée s'apaisent |>ar les aéphyrs^ le peupie ise calma par les paroles d'Aspar. On n'enbendit plus que des acclamations de joie ; tous les t6m|des retentinentidu noioi de la jeune Ismenie.
Aapar inspira à Isménie de voir i'»étranger qui avoit reAd» un sîjgra&d service a la Baotniane; il
lui inspira de lui donner une audience éclatante. Il fut résolu que les grands et les peuples seroient assemblés ; que là il seroit déclaré général des années de Vétat, et que la reine lui ceindroit répée. Les principaux de la nation étoient rangés autour d^une grande salle, et une foule de peuple en occupoit le milieu et Tentrée. La reine étoit sur son trône , vêtue d^un habit superbe. Elle avoit la tête couverte de pierreries ; elle avoit , selon Fusage de ces solennités , levé son voile , et Ton voyoit le visage de la beauté même. Arsace parut, et le peuple commença ses acclamations. Arsace , les yeux baissés par respect , resta un moment dans le silence , et adressant la parole à la reine :
Madame , lui dit-il d'une voix basse et entrecoupée , si quelque chose pouvoit rendre à mon âme quelque tranquillité , et nie consoler de mes malheurs....
La reine ne le laissa pas achever ; elle crut d'abord reconnoître le visage , elle reconnut encore la voix d' Arsace. Toute hors d'elle-même, et ne se connoissant plus , elle se précipita de son trône , et se jeta aux genoux d'Arsace.
Mes malheurs ont été plus grands que les tiens , dit - elle , mon cher Arsace. Hélas ! je croyois ne te revoir jamais depuis le fatal ino-*
ment qui nous a sépares. Mes douleurs onl été mortelles.
Et comme si elle avoit passé tout à coup d^une manière d^aimer à une autre manière d^aimer , ou qu^elle se trouvât incertaine sur Timpétuositë de Faction qu^elle yenoit de faire, elle se relera tout* à coup , et une rougeur modeste parut sur son yisage.
Bactriens , dit-elle , c'est aux genoux de mon époux que tous m'avez vue. C'est ma félicité d'avoir pu faire paroître devant vous mon amour. J'ai descendu de mon trône, parce que je n^ étois pas airec lui , et j'atteste les dieux que je n'y remonterai pas sans lui. Je goûte ce plaisir, que la plus belle action de mon règne c'est par lui qu'elle a été faite , et que c'est pour moi qu'il l'a faite. Grands , peuples , et citoyens , croyezvous que celui qui règne sur moi soit digne de régner sur vous ? Approuvez-vous mon choix ? Élisez-vous Arsace ? Dites-le-moi , parlez.
A peine les dernières paroles de la reine furentelles entendues , tout le palais retentit d'acclamations ; on n'entendit plus que le nom d' Arsace et celui d'Isménie.
Pendant tout ce temps, Arsace étoit comme stupide. Il voulut parler, sa voix s'arrêta ; il voulut se mouvoir', et il resta sans action. U ne vu. 4
5o ARSAGE
voyoît pas la reine ; il ne! yojoit pas le peuple ; à peine entendoit-il les acclamations : la joie le troubloit tellement, que son âme ne put sentir toute sa félicite.
Mais quand Aspàr ëùi fait retirer le peuple^ Ârsace pencha la tête sur la main de la reine.
Ardasire , vous vivez ! vous vive* , ma chère Ardasire ! Je mourois tous les jours de douleur. Comment les dieux vous ont-ils rendue à la vie ?
Elle se hâla de lui raconter comment une de ses femmes avoit substitue au poison une liqueur enivrante. Elle avpit ëtë trois jours sans mouve^ ment ; on Havoit rendue à la vie : ta première parole avoit ëté le nom d'Arsace; ses yeux ne s'étoient ouverts que poiir le voir ; elle Tavoit fait chercher ; elle Favoit cherche elle-même. Aspar l'avoit fait enlever , et , après la mort de sa sœur, il Favoit placée sur le trône.
Aspai" avoit rendu éclataiite Fentrevue d' Arsace et d^Isménie. Il se ressotiveiloit de la dernière sédition. Il croyoit qu'après avoir pris sur lui de mettre Isménie sur le trône , il nVtoit pas à propos qu'ail parût encore avoir contribué à y placer Arsace. Il avoit pour maxime de ne faire jamais lui-même ce ^e les autres pouvoient faire, et d'aimer le bien, de quelque main qu'il pût venir. 'D'ailleurs, connoissant Ja beauté du caractère
ET ISMÉNIE. 5l
d'Arsace et d'Ismënie , il désiroit di* les faire paroître dans leur jour. Il vouloit leur concilier ce respect que s^attirent toujours les grandes âmes dans toutes les occasions où elles peurent se montrer. U cherchoit à leur attirer cet amour que l^on porte à ceux qui ont éprouve de grands malheurs. Il youloit faire naître cette admiration que Ton a pour tous ceux qui sont capables de sentir les belles passions. Enfin il croyoit que rien n'ëtoit plus propre à Êiire perdre à Arsace le titre d^étranger, et à lui faire trouver celui de Bactrien dans tous les cœurs des peuples de la Bactriane.
Arsace jouissoit d^un bonheur qui lui parois* soit inconcevable. Ardasire, qu^il croyoit morte , lui ëtoît rendue ; Ardasire étoit Ismënie ; Ardasire ëtoit reine de Bactriane; Ardasire l'en avoit fait roi. U passoit du sentiment de sa grandeur au sentiment de son amour. U aimoit ce diadème qdt, bien loin d^éfre un signe dHndëpendance , Tavertissoit sans cesse qu'il ëtoit à elle ; il aimoit ce trône , parce qu^il voyoit la main qui l'y avoit fait monter.
Ismënie gcâloitpour la première fois le plaisir de voir qu'elle ëtoit une grande reine. Avant l'arrivë'e d' Arsace , elle avoit une grande fortune , mais il lui manquoit un cœur capable de la ^sentir !
5â ARSAGE
au milieu de sa cour, elle se trpuvoit seule; dix millions d%ommes étoîent à ses pieds, et elle se croyoit abandonnée.
Ârsace fit d abord Tenir le prince d^Hircanie.
Vous avez, lui dit-il , paru devant moi, et les fers sont tombés de vos mains ; il ne faut point qu^il y ait d^infortuné dans Teropire du plus heureux des mortels.
Quoique je vous aie vaincu, je ne crois pas que vous m'ayez cédé en courage : je vous prie de consentir que vous me cédiez en générosité.
Le caractère de la reine étoit la douceur, et sa fierté naturelle disparoissoit toujours toutes les fois qu'elle devoit disparoitre.
Pardonnez-moi, dit-elle au prince d'Hircanie, si je n'ai pas répondu à des feux qui n'étoient pas légitimes.. L'épouse d'Ârsace ne pouvoit pas être la vôtre : vous ne devez vous plaindre que du destin.
Si mircanie et la Baçtriane ne forment pas\in même empire , ce sont des états faits pour être alliés. Isménie peut promettre de l'amitié , si elle n'a pu promettre de l'amour.
Je isuis , répondit le prince , accablé de tant de malheurs et comblé de tant de bienfaits , que je ne sais si je suis un exemple de la bonne ou de la mauvaise fortune.
J^ai pris les armes contre tous pour me venger d'un mépris que tous n'aviez pas. Ni vous ni moi ne méritions que le ciel favorisât mes projets. Je vais retourner dans THircanie , et j'y oublierois Isientôt mes malheurs , si je ne comptois parmi mes malheurs celui de vous avoir vue, et celui de ne plus voiis voir.
Votre beautë sera chantée dans tout l'Orient ; elle rendra le siècle oii vous vivez plus célèbre que tous les autres ; et^ dans les races futures , les noms d^Arsace et d'Isménie seront les titres les plus flatteurs pour les belles et les amans.
Un événement imprévu demanda la présence d' Arsace dans une province du royaume : il quitta Isménie. Quels tendres adieux ! quelles douces larmes ! C'étoit moins un sujet de s'affliger, qu'une occasion de s'attendrir. La peine de se quitter se joignit à l'idée de la douceur de se revoir. •
Pendant l'absence du roi , tout fut par se8 soins disposé de manière que le temps , le lieu , les personnes, chaque événement offrait à Isménie des marques de son souvenir. Il étoit éloigné, et ses actions disoient qu'il étoit auprès d'elle ; tout étoit d'intelligence pour lui rappeler Arsace : elle ne trouvoit point Arsace ; mais elle trouvoit son amant.
Arsace écrivoit continuellement a Ismënie.Elle lisoit :
« J^ai TU les superbes villes qui conduisent à » vos frontières ; j^ai vu des peuples innombrables » tomber à mes genoux. Tout me disoit que je » régnois dans la Bactriane : je ne voyois point » celle qui m^en avoit fait roi ^ et je ne Pëtois »plus. »
U lui disoit :
« Si le ciel vouloit m^accorder le breuvage » d^immortalité tant cherche dans TOnent, voua » boiriez dans la même coupe , ou je n^en apprp- »cherois pas mes lèvres ; vous seriez immortelle »aYec moi, ou je mourrois avec vous.»
U lui mandoit :
« J^ai donné votre nom à la ville que j^ai fait » bâtir; ilme semble qu^elle sera habitée par nos » sujets les plus heureux. »
JDans une autre lettre , après ce que Famour pouvoit dire de plus tendre sur les charmes de sa personne , il ajoutoit :
« Je vous dis ces choses sans même chercher »à vous plaire : je voudrois calmer mes ennuis ; » je sens que mon âme s^apaise en vous parlant » de vous. »
Enfin elle reçyt cette lettre :
« Je comptois les jours , je ne compte plus que
»les momém, et ce^ mpmens ^qiU plus loiigs »qiie les jours. Belle reine, mon cœur e^t moips I» tranquille à mesure que j^apprpche de vous. »
Après le retour d^Arsace , il lui yint des ambassades de tQutes parts; il y en eujt qui parurent singulières. Arsace é.toit f»ur.un tro^ie q^i^on avoit ëlqyé àsats Ja cour du paUis. L'amb^&sadeur de^ Partfaes entra d'abord ; il étoit monte sup un superbe coursier ; il ne descendit pomjk k terre , et il parla ainsi :
V Un tigre d^Qircanie dësoloit la contrée ,. up » éléphant rétou£fa sous ses pieds. Un jeune tigre » restoit, et il étoit déjà aussi cruel que ^pn p^re ; »rélépbant en délivra encore le pays. Tou^ le^ » animaux qui craignoient; les bêtes férQcci^ ve- » noient paître autour de lui. Il se plaisait à yoir 9 quHl étoit leur asile, et il disoit en lui-s-méo^e : » On dit que le tigre est le roi des animwVy il » n'en est que le tyran , et j'en suis le roi. » L'ambassadeur des Perses parla ainsi :
« Au commencement du monde la lune fut ma- » riée avec le soleil. Tous les astres du firmament » youloienl l'épouser. £lle leur dit : Regardez le » soleil, et regardez-yous ; vous n'avea pas tous »ipisemble autsmt de lumière que Ini. »
L'ambassadeiu* d'Egypte vint ensuite , et dit : ce Lorsqu'Isis épousa le grand Osiris , ce ma-
)>riage fut la cause de la prospérité de TEgypte, » et le type de sa fécondité. Telle ,sera la Bac- » triane ; elle deviendra heureuse par le mariage » de ses dieux. »
Arsace faisoit mettre sur lés murailles de tous ses palais son nom avec celui dlsmënie. On Toyoit leurs chiffres partout entrelacés. Il étoit de'fendu de peindre Ârsace qu'avec Isménie.
Toutes les actions qui demandoient quelque sévérité , il vouloit paroître les faise seul ; il voulut que les grâces fussent faites sous son nom et celui d'Isménie.
Je vou^ aime, lui disoit-il, à cause de votre beauté divine et de vos grâces toujours nouvelles. Je vous aime encore , parce que , quand j^ai fait quelque action digne d'un grand roi , il me semble que je vous plais davantage.
Vous avez voulu que je fusse votre roi> quand je ne pensois qu'au bonheur d'être votre époux, et ces plaisirs dont je m'enivrois avec vous, vous m'avez sqppris à les fiiir lorsqu'il s'agissoit de ma gloire.
Vous avez accoutmné mon âme à la clémence ; et lorsque vous ayez demandé des choses qu'il n'étoit pas permis d'accorder , vous m'avez, t^jours fait respecter ce cœur qui les avoit demandées.
ET ISMÉKIE. 57
Les femmes de votre palais ne sont poitit en*' trées dans les intrigues de la cour; elles ont cherche la modestie et Toubli de tout ce qu'elles ne doiyent point aimer.
Je crois que le ciel a voulu faire de moi un grand prince , puisqu'il m'a fait trouver, dans leé éciteils ordinaires des rois, des secours pour devenir vertueux.
Jamais les Bactriens ne virent des temps si heureux. Arsace e^Ismënie disoient qu'ils rëgnoient sur le meilleur peuple de l'univers ; les Bactriens disoient qu^ils vivoient sous les meilleurs de tous les princes.
Il disoit qu'étant ne sujet , il avoit souhaite mille fois de vivre sous un bon prince , et que ses sujets fadsoient sans doute leslmtémës vœux que lui.
11 ajoutoit qu'ayant le cœur d'Ismënie , il devoit Iiîi offrir tous les coeurs de l'univers : il ne pouvoit lui apporter un trône , mais des vertus capables de le remplir.
Il croyoit que son amour devoit passer à la postérité , et qu'il n'y passeroit jamais mieux qu'avec sa gloire. Il vouloit qu'on écrivît ces paroles sur son tombeau : Isménie a eu pour époux un roi chéri des mortels.
Il disoit qu il aimoit Aspar son premier ministre, parce qu'il parloit toujours des sujets,
plus rarement du rorî, et jamais de lui-même.
Il a, disoit-ily trois grandes choses : Tesprit juste, le cœur sensible, et Pâme sincère.
Arsace parloit souvent de Tinnocencede son administration. Il disoit quMl conservoit ses mains pures, parce que le premier crime qu'il commetîroit décideroit de toute sa vie , et que là commenceroit la chaîne d'une infinité d'autres.
Je p^nirois , disoit-il, un homme sur des soupçons. Je croirois en rester là ; non : de nouveaux soupçons me viendroient en foule contre les parens ,et les amis de celui que j'aurois fait mourir^^ Yoilà le germe d'un second crime. Ces actions violentes me feroient penser que je serois haï de mes sujets : je commencerois à les craindre. Ce seroit le jsujet de nouvelles exécutions , qui deviendroient elles-mêmes le sujet de nouvelles frayeurs.
Que si ma vie étoit une fois marquée de ces sortes de taches, le désespoir d'^çqu^rir unfs bonne réputation viendroit me saisir; et, vpyant que je n'effa.çeirpi^ jamais le passé , j'abandonnerois l'avenir. .; . :.
Arsace aimoit si fort à conserver les Iqi^ et les anciennes coutumes desBactriens, qu'il trembloit toujours au mot de réformation des abus, parce qu'il avoit souvent remarqué que chacun appeloit
loi ce qui ëtoit conforme à ses vues , et appeloit abus tout ce qui choquoît ses intérêts.
Que , de corrections en corrections d^abus , au lieu de rectifier les choses , on parvenoit à les anéantir.
Il ëtoit persuadé que le bien ne deyoit couler dans un état que par le canal des lois ; que le moyen d^ faire un bien permanent , c^étoit , en faisant le bien, de les suivre; que le moyen de faire un mal permanent, c^étoit , en faisant le mal, de les choquer.
Que les devoirs des princes ne consistoient pas moins dans la défense des lois contre les passions des autres que contre leurs propres passions.
Que le désir général de rendre les hommes heureux étoit naturel aux princes ; mais que ce désir n'aboutissoit à rien s^ils ne se proeuroient continuellement des connaissances particulières pour y parvenir.
Que , par un grand bonheur , le grand art de régner demandoit plus de sens que de génie , plus de désir d^acquérir des lumières que de grandes lumières , plutôt des connoissances pratiques que des connoissances abstraites , plptiât un certain discernement pour connoitre les hommes que la capacité de les former.
Qu^on apprenoit à connoitre les hommes en' se
6o ARSACE
communiquant à eux^ comme on apprend toute autre chose. Qu^il est très-incominode pour les défauts et pour les TÎces de se cacher toujours. Que la plupart des hommes ont une enveloppe ; mais qu'elle tient et serre si peu, qu'il est trèsdifficile que quelque côte ne vienne il se dé^ couvrir.
Arsace ne parloit jamais des affaires qu'il pouvoit avoir avec les étrangers ; mais il aimoit à s'entretenir de celles de l'intérieur de son royaume , parce que c'étoîl le seul moyen de le bien connoître ; et là-dessus il disoit qu'un bon prince de voit être secret, mais qu'il pouvoit quelquefois l'être trop.
U disoit qu'il sentoit en lui-même qu'il étoit un bon roi; qu'il étoit doux j^affable , humain^ qu'il aimoit la gloire , qu'il aimoit ses sujets ; que cependant, si, avec ces belles qualités, il ne s'étoit gravé dans l'esprit les grands principes de gouvernement, il seroit arrivé la chose du mondé la plus triste , que ses sujets auroient eu un bon roi, et qu'ils auroient peu joui de ce bonheur, et que ce beau présent de la Providence auroit été en quelque sorte inutile pour eux.
Celui qui croit trouver le bonheur sur le trône se trompe , disoit Arsace : on n'y a que le bonheur qu'on y a porté, et souvent même on y risque ce
£T ISMÉNIE. 6l
bonheur que Fou a porte. Si donc les dieux, ajoutoit-il, n^ont pas fait le commandement pour le bonheur de ceux qui cofnmandent, il £aut quHls Paient fait pour le Bonheur de ceux qui obéissent.
Arsace savoit donner, parce qu^il savoit refuser.
Sourenty disoit-il, quatre villages ne suffisent pas pour faire un don à un grand seigneur prêt à devenir misérable , ou à un misérable prêt à devenir grand seigneur. Je puis bien enrichir la pauvreté d^état ; mais il m^est impossible d^enrichir la pauvreté de luxe.
Arsace étoit plus curieux d'entrer dans les chaumières que dans les palais de ses grands.
Cest là que je trouve mes vi^is conseillers. Là, je me ressouviens de ce que mon palais me fait oublier. Us me disent leurs besoins. Ce sont les petits malheurs de chacun qui composent le malheur général. Je m'instruis de tous ces malheurs , qtii tous ensemble pourroient ibrmer le mien.
C'est dans ces chaumières^que je vois ces objets tristes qui font toujours les délices de eeux qui peuvent le faire changer, et qui me fontconnoitre que je puis devenir un plus grand prince que je ne le suis. J'y vois la joie succéder aux larmes ;
au lieu que dans mon palais je ne puis guère voir que les larmes succéder à la joie.
(Dn lui dit un jour que , dans quelques réjouissances publiques , des farceur^ aToieiït chante ses louanges:
Savez-yous bien , dit-il , pourquoi je permets à ces gens-là de me louer? C^est afin de me faire me'prisér la flatterie , et de la rendre vile à tous les gens dé bien. J'ai un si grand pouvoir, qu'il sera toujours naturel de chercher à me plaire. J'espère bien que les dieux ne permettront point que la flatterie me plaise jamais. Pour vous, mes amis, dites-moi la vérité; c'est la seule chose du monde que je désire, parce que c'est la seule chose du monde qui puisse me manquer.
Ce qui avoittroublélafin du règne d'Artamène, c'est que dans sa jeunesse il avoit conquis quelques petits peuples voisins , situés entre la Médie et la Bactriâne. Us étoient ses alliés ; il voulut les avoir pout sujets , il les eut pour enneriiis ; et comme ils habitoient les montagnes, ils ne furent jamais bien assujettis ; au contraire , les Mèdes se servoîent d'eux pour troubler le royaume : de sorte que le conquérant avoit beaucoup affoibli le monarque , et que , lorsqu'Arsace monta sur le trône , ces peuples éteient encore peu affectionnés. Bientôt les Mèdes les firent révolter.