‹ Œuvres de Montesquieu (volume 5)Chapitre 22 sur 92 · DES CONTRASTES · texte numérisé non relu

DES CONTRASTES

L^âme aime la symétrie , mais elle aime aussi les contrastes ; ceci demande bien des explications.

Par exemple, si la nature demande des peintres et des sculpteurs quHls mettent de la symétrie dans les parties de leurs figures , elle veut au contraire qu^ils mettent des contrastes dans les attitudes. Un pied rangé comme un autre , un membre qui* va cmnme un autre , sont insupportables : la raison en est que cette symétrie fait que les attitudesjsont presque toujours les mêmes, comme on le voit dans les figures gothiques , qui se ressemblent toutes par-là. Ainsi il n'y a plus de variété dans les productions de Part.* De plus, la nature ne nous a: pas situés ainsi ; et, comme elle nous a donné du mouyement, elle ne nous a pas ajustés dans nos actions et ùos manières comme des pagodes: et, si les hommes gênés et ainsi contraints sont insupportables , que serace des productions de Fart ?

Il &ut donc mettre des contrastes dans les attitudes , surtout dans les ouvrages de sculpture , qui , naturellement firoide , ne peut mettre d.e feu que par la force du contraste et de la situation.

Mais, comme nous avons dit que la variété que

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l'on a cherche à mettre dans le gothique lui a donné de Tuniformitë , il est souvent arriyé que laTariëté que Ton a cherche à mettre par le moyen des contrastes est devenue une symëtrîe et une vicieuse uniformité.

Ceci, ne se sent pas seulement dans de certains ouvrages de sculpture et de peinture , mais aussi dans le style de quelques écrivains , qui » dans chaque phrase , mettent toujours le commencement en contraste avec la fin par des antithèses continuelles , tels que saint Augustin et autres auteurs de la basse latinité, et quelquesuns de nos modernes , comme Saint-Évremont; Le tour de phrase toujours le même et toujours uniforme, déplaît extrêmement^, ce contraste perpétuel devient symétrie , et cette opposition toujours recherchée devient uniformité. Uesprit y trouve si peu de variété que, lorsque vous avez vu une partie de la phrase , vous devinez toujours Fautre ; vous voyez des mots opposés, mais opposés de la même manière ; vous voyez un tour dans la phrase ,. mais c'est toujours le même*

Bien des peintres sont tombés dans le défaut de mettre des contrastes partout et sans ménagement; de sorte que, lorsqu'on voi^une figure,^ on devine d'abord la disposition de celles d'à côté : cette continuelle diversité devient quelque

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chose de semblable. D^ailleurs la nàture^qui jett^ les choses dans le désordre , ne montre pas Faffectation d^un contraste continuel ; sans compter qu^elle ne met pas tous les corps en mouvement , et dans un mouyement force. Elle est plus yariëe que cela ; elle met les uns en repos , et elle donne aux autres différentes sortes de mouvement-

Si la partie de l'âme qui^onnoît , aime la variété , celle qui sent ne la chc;rche pas moins ; car rame ne peut pas soutenir long-temps les mêmes situations, parce qu^elle est liée à un corps qui ne peut les souffrir. Pour que notre âme soit excitée , il faut que les esprits coulent dans les nerfs : or il y a là deux choses ; une lassitude dans les nerfs , une cessation de la part des esprits , qui ne coulent plus , ou qui se dissipent des lieux oùils ont coulé.

Ainiài tout nous fatigue à la longue , et surtout les grands plaisirs : on les quitte toujpurs avec la même satis£aiction qu'on les a pris ; car les fibres qui en ont été les organes ont besoin de repos ; ^ il faut en employer d'autres plus propres à nous servir, et distribuer pour ainsi dire le travail.

Notre âme est lasse de sentir ; mais ne pas sentir, c'est tomber dans un anéantissement qui l'accable. On remédie à tout, en variant ses modifications; elle sent, et elle ne se lasse pas.

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