DES PLAISIRS DE LA SURPRISE
Cette disposition de rame qui la porte toujours vers diffërens objets fait qu'elle goûte tous les plaisirs qui viennent de la surprise; sentiment qui plaît à Tâme par le spectacle et par la promptitude de l'action ; car elle aperçoit ou sent une chose qu'elle n'attend pas, ou d'une ' manière qu'elle n'attendoit pas.
Une chose peut nous surprendre comme merveilleuse , mais aussi comme nouvelle , et encore comme inattendue, et, dans ces derniers cas, le sentiment principal se lie à un sentiment accessoire, fondé sur ce que la chose est nouvelle ou inattendue. ,
C'est par-là que les jeux de hasard nous piquent; ils nous font voir une suite continuelle d'ëvénemens non attendus : c'est par-là que les jeux de société nous plaisent; ils sont encore une suite d'événemens imprévus , qui ont pour cause l'adresse jointe au hasard.
C'est encore par-:là que les pièces dé théâtre nous plaisent : elles se développent par degrés , cachent les événemens jusqu'à ce qu'ils arrivent, nous préparent toujours de nouveaux sujets dé surprise, et souvent nous piquent en nous les montrant tels que nous aurions dû les prévoir, vn. 10
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Enfin les ouvrages d^esprit ne sont ordinairement lus , que parce qu^ils nous ménagent des surprises agréables , et suppléent à Tinsipidité des conversations, presque toujours languissantes, et qui ne font point cet effet.
La surprise peut être produite par la chose , ou par la manière de Tapercevoir : car nous voyons une chose plus grande ou plus petite qu'elle n'est en effet , ou différente de ce qu'elle est ; ou bien nous voyons la chose même , mais avec une idée accessoire qui nous surprend. Telle est dans une chose l'idée accessoire de la difficulté de l'avoir faite , ou de la personne qui l'a faite , ou du temps où elle a été faite , ou de la manière dont elle a été faite , ou de quelque autre circonstance qui s'y joint.
Suétone nous décrit les crimes de Néron avec un sang-firoid qui nous surprend , en nous faisant presque croire qu'il ne sent point Thorreur de ce qu'il décrit. U change de ton tout à coup , et dit : « L'univers ayant souffert ce monstre pen- ^> dant quatorze ans , enfin il l'abandonna : Taie y>mon8irum per quaiuordecim annos perpessus ter- »rarumjorbi$j tandem destituit. » (Suet. vi, 4o0 Ceci produit dans l'esprit différentes sortes de surprises ; nous sommes surpris du changement de style de Fauteur, de la découverte de sa dif-
férente manière de penser, de sa façon de rendre, en aussi peu de mots, une des grandes révolutions qui sHt arrivée : ainsi Tâme trouve un très-grand nombre de sentimens différens qui concourent à rëbranler et à lui composer un plaisir.