‹ Œuvres de Montesquieu (volume 5)Chapitre 30 sur 92 · DES REGLES · texte numérisé non relu

DES REGLES

Tous les ouvrages de l'art ont des règles générales , qui sont des guides qu'il ne faut jamais perdre de vue. Maiscomme les lois sont toujours justes dans leur être général , mais presque loujours injustes dans l'application ; de même les règles, toujours vraies dans la théorie, peuvent devenir fausses dfi^ns l'hypothèse. Les peintres et les sculpteurs ont établi les proportions qu'il £iut donner au corps- humain, et ont pris pour

(i) Les paragraphes suiTans ne se trouvent que dans les éditions modernes.

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mesure commune la longueur de la face ; mais il faut quHls violent à chaque instant les proportions , à cause des différentes attitudes dans lesquelles il faut qu^ils mettent les corps : par exemple, un bras tendu est bien plus long que celui qui ne Test pas. Personne n^a jamais plus connu Tart que Michel-Ange ; personne ne s'en est joue davantage. Il y a peu de ses ouvrages d'architecture où les proportions soient exactement gardées ; mais , avec une connoissance exacte de tout ce qui peut faire plaisir , il sembloit qu'il eût un art k part pour chaque ouvrage.

Quoique chaque effet dépende d'une cause générale , il s'y mêle tant d'autres causes particulières, que chaque effet a, en quelque faiçon, une cause à part. Ainsi l'art donne les règles , et le goût les exceptions' ; le goût nous découvre en quelles occasions l'art doit soumettre, et en quelles occasions il doit être soumis.

PLAISIR rONDE SUR LA RAISON.

J'ai dit souvent que ce qui nous fait plaisir doit être fondé sur la raison ; et ce qui ne l'est pas à certains égards , mais parvient à nous plaire par d'autres, doit s'en écarter le moins qu'il est possible.

sua LE GOUT. l65

£t je ne sais comme il arrive que la sottise de l'ouvrier, bien marquée , fait que Ton ne peut plus se plaire à son ouvrage ; car dans les ouvrages de goût il £aiut , pour qu'ils plaisent , avoir une certaine confiance à Touvrier , que Ton perd d'abord lorsque Ton voit , pour première chose , qu^il pèche contre le bon sens.

Ainsi lorsque j^ëtois à Pise, je n^eus aucun plaisir lorsque je vis le fleuve Amo peint dans le ciel avec son urne qui roule des eaux. Je li'eus aucun plaisir à Gênes de voir des saints dans le ciel, qui soufiBroient le martyre. Ces choses sont si grossières qu^on ne peut plus les regarder.

Lorsqu^on entend dans le second acte de Thyestej de Sënèque, des vieillards d'Argos qui, comme des citoyens de Rome du temps de Senèque, parlent des Parthes et des Quirites,et distinguent les sénateurs des plébéiens, méprisent les blés de la Libye, les Sarmates qui ferment la mer Caspienne , et les rois qui ont subjugué les Daces, une pareille ignorance £aiit rire dans un sujet sérieux. C'est comme si , sur le théâtre de Londres, on introduisoit Marins disant que , pourvu quHl ait la faveur de la Chambre basse, il ne craint point Tinimitié de celle des Pairs, ou qu il aime mieux la vertu que tout ce

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que les grandes familles de Rome font venir du Potose.

Lorsqu'une chose est, à certains égards , contre la raison , et que , nous plaisant par d'autres , Fusage ou Tintërét même de nos plaisirs la fait regarder comme raisonnable, comme nos opéras, il faut faire en sorte qu'elle s'en écarte le moins possible. Je ne pouvois soufiErir en Italie de voir Caton et César chaiiter des ariettes sur le théâtre ; les Italiens , qui ont tiré de l'histoire les sujets de leur opéra, ont montré moins de goût que nous y qui les avons tirés de la fable ou des romans. A force de merveilleux, l'inconvénient du chant diminue , parce que ce qui est si extraordinaire paroit mieux pouvoir s'exprimer par une manière plus éloignée du naturel ; d'ailleurs, il semble qu'il est établi que le chant peut avoir dans les enchantemens et dans le commerce des dieux une force que les paroles n'ont pas ; il est donc là plus raisionnable, et nous avons bien fait de l'y employer.

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