‹ Œuvres de Montesquieu (volume 5)Chapitre 48 sur 92 · DES MODERNES · texte numérisé non relu

DES MODERNES

l^ous n'avons pas d'auteur tragique qui donne à l'âme de plus grands mouvemens que Crébil- Ion , qui nous arrache plus à nous-mêmes , qui nous remplisse plus de la vapeur du dieu qui l'agite : il vous fait entrer dans le transport des

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bacchantes. On ne sauroit juger son ouvrage , parce qu'il commence par troubler cette partie de Famé qui rëflëchil. C'est le véritable tragique de nos jours , le seul qui sache bien exciter la véritable passion de la tragédie, la terreur. Un ouvfage original en fait toujours construire pinq on six cents autres ; les derniers se servent des premiers à peu près comme les géomètres se servent de formules. •

J'ai entendu la première représentation d'Inès de Castro^ de M. de La Motte. J'ai bien vu qu'elle n'a réussi qu'à force d'être belle , et qu'elle a plu aux spectateurs malgré eux. On peut dire que la grandeur de la tragédie , le sublime et le beau , y régnent partout. Il y a un second acte qui , à mon goût, est plus beau que tous' les autres : j'y ai trouvé un art souvent caché qui ne se dévoile pas à la première représentation ^ et je me suis senti plus touché la dernière fois que la première.

Je me souviens qu'en sortant d'une pijj^e intitulée Ésope à la cour^ je fus si pénétré du désir d'être plus honnête homme , que je ne sache pas avoir formé une résolution plus forte ; bien différent de cet ancien , qui disoit qu'il n'étoit Jamais sorti des spectacles aussi vertueux qu'il y étoit entré. C'est qu'ils ne sont plus la même chose.

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Dans la plupart des auteurs , je vois rhomme qui ëcrit; dans Montaigne, Thomme qui pense.

Les maximes de La Rochefoucauld sont les proverbes des gens d'esprit.

Ce qui commence à gâter notre comique , c^est que nous voulons chercher le ridicule des passions , au lieu de chercher le ridicule des manières. Or les passions ne sont pas des ridicules par elles-mêmes. Quand on dit qu'il n'y a point de qualités absolues , cela ne veut pas dire qu'il n'y en a point réellement , mais que notre esprit, ne peut pas les déterminer.

Quel siècle que le nôtre , où il y a tant de critiques et de juges , et si peu de lecteurs !

Voltaire n'est pas beau , il n'est que joli ; il seroit honteux pour l'académie que Voltaire en fât, et il lui sera quelque jour honteux qu'il n'en ait pas été.

Les ouvrages de Voltaire sont comme les visages mal proportionnés qui brillent de jeunesse.

Voltaire n'écrira jamais une bonne histoire. Il est comme les moines , qui n'écrivent pas pour le sujet qu'ils traitent , mais pour la gloire de leur ordre. Voltaire écrit pour son couvent.

Charles XII , toujours dans le prodige , étonne et n'est pas grand. Dans cette histoire, il y a un morceau admirable , la retraite de Schùlembourg,

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morceaji écrit aussi vivement quHl y en ait. Uauteur manque quelquefois de sens. >

Plus le poëme de la Ligue (premier titre de Ja Henriade) paroît être V Enéide j moins il Test.

Toutes les ëpithètes de J.-B. Rousseau disent beaucoup; mais elles disent toujours trop, et expriment toujours au delà.

Parmi lès auteurs qui ont écrit sur l'histoire de France , les uns avoient peut-être trop d'érudition pour avoir assez de génie , et les autres trop de génie pour avoir assez d'érudition.

S'il faut donner le caractère de nos poètes , je compare Corneille à Michel Ange , Racine à Rapha^ël , Marot au Corrége , La Fontaine au Titien , Despréaux au Dominiquin, Crébillon au Guerchin , Voltaire au Guide , Fontenelle au Bemin; Chapelle , La Fare , Chaulieu au Parmesan ; Régnier au Georgion, La Motte à Rembrandt; Chapelain est au-dessous d'Albert Durer. Si nous avions un Milton , je le comparerois à Jules Romain ; si nous avions le Tasse , nous le comparerions au Carrache ; si nous avions l'Arioste , nous ne le comparerions à personne , parce que personne ne peut lui être comparé.

Un honnête homme ( M. Rollin^ , a , par ses ouvrages d'histoire, enchanté le pi4>lic. C'est le cœur qui parle au cœur; on sent une secrète sa-

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tis&clion d'entendre parler la vertu : c'est l'abeille de la France.

Je n^ai guère donné mon jugement que sur les auteurs que j'estimois , n'ayant guère lu , autant qu'il m'a été possible , que ceux que j'ai crus les meilleurs.

On parloit devant Montesquieu du roman de Don Quichotte. « Le meilleur livre des Espagnols, » dit-il , est celui qui se moque de tous les autres.»

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