A M. DE MAUPERTUIS
Monsieur mou tkes-cheb et tbes-ii.i.u9tae gonfrè&e,
Vous aurez reçu une lettre de moi , datée de Paris» J^en reçus une de vous , datée de Potx* daiu ; comme vous l'aviez adressée à Bordeaux , elle a resté plus d^un mois en chemin , ce qui m'a privé très-long-temps du véritable plaisir que je ressen^^ toujours lorsque je reçois des marques de votre souvenir. Je ne me console point de ne vous avoir point trouvé ici , et mon cœur et mon esprit vous y cherchent toujours^ Je ne saurois vous dire avec quel respect , avec quels sentimens de reconnoissance , et , si j'ose le dire , avec quelle joie j'apprends par votre lettre la nouvelle que l'académie m'a fait Thonsieur de me nommer un de ses membres : il n'y a que votre amitié qui ait pu lui persuader que }e pouvois aspirer à cette place. Cela va me don-
* Cette lettre se trouve dans l'Éloge de Montesquieu , par Maup«rt«is, imprimé à BerEn en 1755.
ner de rémuladon pour valoir mieux: que je ne vaux; et il y a long-temps .que vou$ auriez vu mon ambition , si je n^avois craint de tourmenter votre amitië en Isi faisant paroi tre. Il faut à présent que vous acheviez votre ouvrage , et que vous me marquiez ce que je dois faire en cette occasion, à qui et comment il faut que j'aie rhonneur décrire, et comment il faut que je £aisse mes remercîmens. Conduisez-moi , et je serai bien conduit. Si vous pouvez dans quelque conversation parler au roi de ma reconnoissance , et que cela soit à propos , je vous prie de le faire. Je ne puis offrir à ce grand prince que de Tadmiration , et en cela même je n'ai rien qui puisse presque me distinguer des autres hônunes. Je suis bien fâche de voir par votre lettre que vous n'êtes pas encore copsolé de la mort de M. votre père. J'en suis vivement touche moimême ; c'est une raison de moins pour nous pour espérer de vous revoir. Pour moi, je ne sais si c'est une chose que je dois à mon être physique , ou à mon être moral ; mais mon âme se prend à fout. Je me trouvois heureux dans mes terres , où je ne voyois que des arbres , et je me trouve heureux à Paris, au milieu de ce nombre d'hommes qui égalent les sables de la mer ; je ne demande autre chose à la terre que
FAMILIÈRES. /(Ol
de continuer à tourner sur son centre : je ne voudrois pourtant pas faire avec elle d'aussi petits cercles que ceux que vous faisiez quand vous étiez à Tomeo. Adieu , mon cher et illustre ami / je vous embrasse un million de fois.
A Paris, ce a5 novembre ij^S,
A UABBE DE GUASCO.
Mon cher abbé , je vous ai dit jusqu'ici des choses vagues ; et en voici de précises. Je désire de donner mon ouvrage le plus tôt qu'il se pourra. Je commencerai demain à donner la dernière main au premier volume , c'est-à-dire aux treize premiers livres; et je compte que vous pourrez les recevoir dans cinq k six semaines. Comme j'ai des raisons très-fortes pour ne point tàter de 1» Hollande et encore moins de l'Angleterre , je vous prie de me dire si- vous comptez toujours de faire le tour de la Suisse avant le voyage des deux autres pays. En ce cas , il faut que vous quittiez sur-le-champ les délices du Languedoc ; et j'enverrai le paquet à Lyon , où vous le trouverez à votre passage. Je vous laisse le choix entre Genève, Soleure et Baie. Pendant. VII. q6
4o2 LETTRES
que VOUS feriez le voyage , et que l'on commeuceroit à travailler sur le premier volume , je travaillerai au second , et j'aurai soin de vous le laire tenir aussitôt que vous me le marquerez: celui-ci sera de dix livres , et le troisième de sept; ce seront des volumes in-4*- J'attends votre réponse là-dessus , et, si je puis compter que vous partirez sur - le - champ sans vous arrêter ni à droite ni à gauche. Je souhaite ardemment que mon ouvrage ait un parrain tel que vous. Adieu, mon cher ami ; je vous embrasse.
De Paris, le 6 décembre 1746.
AU MÊME
Ma lettre , à laquelle vous venez de repondre, a fait un effet bien différent que je n'attendois : elle vous a fait partir; et moi je comptois qu'elle vous feroit rester jusqu'à ce que vous eussiez reçu des nouvelles du départ de mon manuscrit; au moins étoit-ce le sens littéral et spirituel de ma lettre. Depuis ce temps , ayant appris le pa&' sage du Var, je fis réflexion que vous étiez Piémontais, et qu'il étoit désagréable pour un homme qui ne songe qu'à ses études et à ses livres , et
point aux affaires des princes, de se trouver dans un pays étranger dans des conjonctures pareilles à celles-ci ; de sorte que vous prendriez peut-être le parti de retourner dans votre pays ; surtout s'il est vrai que voti'e bon ami le marquis d'Orméa est mort ou n'a plus de crédit ( i ) , comme le bruit en court. Je parlai à notre ami Gendron de la situation désagréable dans laquelle cela vous mettoit, et il pense comme moi. Mais nous espérons qu'à la paix vous pourrez jouir tranquillement de l'aménité de la France , que vous aimez , et où Ton vous aime. Peut-être , mon cher ami, ai-je porté mes scrupules trop loin ; sur cela vous êtes prudent et sage.
Du reste , dans la situation présente , je ne crois pas qu^il me convienne d'envoyer mon livre pour le faire imprimer , d'autant moins que je suis incertain du parti que vous prendrez. Si vous croyez devoir rester en France , je ne doute pas que vous ne revoyiez la Garonne , et que vous ne travailliez à une autre dissertation pour remporter encore un prix à l'académie des inscriptions. Vous imiterez en cela l'abbé Le Beuf (2) ;
(1) L'un et l'autre étoit vrai. Lorsque je passai à Turin , on me dit que ce ministre , s'apercevant que son crédit étoit fort baissé 9 tomba dans une maladie lente , et qu'il mourut au milieu des dou> leurs et des rugissemens.
(a) L'abbé Le Beuf, chanoine d'Auzerre, et depuis men^bre de
4o4 LETTRES
mais vous ne serez pas si bœuf que lui. Adieu ; je vous embrasse de tout mon cœur.
De Paris, le a4 décembre 1/46.
AU MEME
Vous m'avez bien envoyë l'extrait de ma lettre ; mais il y a des points qui ne valent rien. Je vous avois mandé que je vous enverrois une partie de' mon ouvrage , mais que , quand vous l'auriez reçue , vous ne vous amuseriez plus à autre chose ; là-dessus vous êtes parti pour faire toutes vos courses , au lieu d'attendre mon manuscrit. Mon cher ami , quand il y aura une métempsycose , vous renaîtrez pour faire la profession de voyageur ; je vous conseille de commencera vous faire dérater. Mais venons au fait.
Dans trois mois d'ici vous recevrez quinze ou vingt livres , qui n'ont besoin que d'être relus et recopiés ; c'est-à-dire de cinq parties vous en recevrez trois , qui feront le premier volume ; et après cela je travaillerai au second, que vous re-
Tacadémie des inscriptions et belles-lettres , remporta deax ou trois prix à cette académie. Ses dissertations sont pleines d'utiles rechercbes , mais fort pesamment écrites.
cevrez deux OU trois mois après. SHl ne vous reste plus de courses littéraires ou galantes à faire dans le Languedoc , vous ferez bien d'aller reprendre votre poste de confesseur de mademoiselle de Montesquieu, ou celui de pénitent de M. l'e'vêque d'Agen.
Quoi qu'il en soit , en quelque endroit que vous me marquiez, je vous enverrai à la fin dV vrî4 le premier volume. Si vous croyez avoir besoin d'un passe-port de la cour, je serai votre pis-aller ; croyant qu'il vaut- mieux que vous employiez pour cela M. Le Nain ou M. de Toumi ; ce que je ne dis point du tout pour me dispenser de faire la chose , mais parce que les intendans ont plus de crédit qu'un ex-président. Je vous embrasse de tout mon cœur.
De Paris , le ao février 1747»
^ . AU MÊME
J'ai parlé à M. de Boze : il m*a renvoyé assez rudement et assez maussadement , et m'a dit qu'il ne se méloit pas de ces choses-là ; qu'il falloit s'adresser à M. Freret (1) et à M. le comte de
(i) Alors secrétaire perpétuel de l'académie.
4o6 LETTRES
Maurepas ; que c'étoit la chimère de ceux qui
avoîent gagné un prix de croire qu^on les rece-
vroit d'abord, à Facadémie. Je ne sais pas s'il
n^auroit pas quelque autre en vue. Je parlai le
même jour à M. Duclos, qui me paroît d'assez
bonne volonté; mais c'est un des derniers. Or,
vous ne pouvez avoir M. de Maurepas que par
la duchesse d'Aiguillon ^ votre muse ( i ) favorite.
Vous savez que je suis brouillé avec M.Frerel; wus
ferez donc bien d'écrire à madame d'Aiguillon :
si je le lui propose, il est sûr et très-sûr qu'elle
n'en fera rien; mais si vous écrivez, elle m'en
parlera , et je lui dirai des choses qui pourront
l'engager. Si vous gagnez encore un prix , cela
aplanira les difficultés. Le père Desmolets m'a
dit que vous travailliez ; moi je travaille de mon
côté , mais mon travail s'appesantit.
Le chevalier Caldvrell m'a écrit que vous étiez tenté d'aller avec lui en Egypte ; je lui ai mandé que c'étoit pour aller voir vos confrères les momies. Son aventure (2) de Toulouse eM bien ri-
(1) C'est à elle qu'it avoit dédié la traduction des Smiires russes da prince Cantimir , sûns le nom de Mad. . . . , parce qu'elle étoit fort liée avec le prince Cantimir , et que c'est à sa réquisition que lV)n avoit fait la traduction française de ses satires.
(a) Le chevalier Galdwell , Irlandais , s'étant arrêté à Toulouse y s'amusoit à aller prendre des oiseaux hors de la ville. Gomme on le voyoit sortir tous les matins de bonne heure , et rôder autour
sible ; i\ paroit que dans celte yîlle-là on est aussi fanatique en fait de politique qu^en fait de religion.
Faites , je yous prie , mes respectueux compllmens à M. le premier président Bon ( i ) : la première chose physique que j^aie vue en ma vièy c^est un écrit sur les araignées, fait par lui. Je Tai toujours regardé comme un des plus savans personnages de France ; il m^a toujours donné de Fémulation quand j^ai vu qu^il joignoit tant de connoissances de son métier avec tant de lumières sur le métier des autres : remerciez -le
de la ville avec un petit garçon , tenant souvent du papier et an crayon en main , les capitouls soupçonnèrent qu'il pourroit bien s'occuper à en lever le plan ,* dans un temps où l'on étoit en guerre avec l'Angleterre. On l'arrêta en conséquence ; et comme en fouillant dans ses poches on lui trouva un dessin qui étoit celui de la machine avec laquelle il apprenoit à prendre les oiseaux « et plusieurs cartes avec un catalogue de mots qui étoient les noms det oiseaux , qu'on n'entendoit pas parce qu'ils étoient écrits en anglais, on ne douta pas que tout cela n'eût rapport à l'entreprise supposée ; et on le mit aux arrêts jusqu'à ce qu'il eftt fait connoitre son innocence , et jusqu'à ce que quelqu'un eftt répondu de lui.
(i) Premier président de la cour des aides de Montpellier, conseiller d'état , et de l'académie des sciences , qui trouva le secret de faire filer des toiles d'araignées , d'en faire des bas , et d'en extraire des gouttes égales à celles d'Angleterre contre l'apoplexie. Il découvrit aussi le moyen de rendre utiles les marrons d'Inde pour en nourrir les pourceaux et en faire de la poudre. Il avoît un cabinet d'antiquités fort curieux.
* La Tille de Toulouse n'est poiat fortifiée.
4o8 . LETTRES
bien des bontés qu'il me fait l'honneur de me marquer.
J'ai eu aussi l'hoiineur de connoître M. Le Nain (i) à la Rochelle , oii j'e'tois allé voir M. le comte de Matignon. Je vous prie de vouloir bien lui rafraîchir la mémoire de. mon respect. On dit ici qu'il a chassé les ennemis de. Provence par ses bonnes dispositions économiques , et que nous lui devons l'huile de Provence. Votre lettre de change n'est point encore arrivée , mais un avis seulement. Vous voyez bien que vous êtes vif, et que vous avez envoyé M. Jude à perte d'haleinf^ pour une chose qu'il pouvoit faire avec toute sa gravité. Adieu; je vous embrasse de tout mon cœur.
De Paris, le i«'mars 1747-
A MONSEIGNEUR CERATI.
J'ai reçu , monsieur mon illustre ami , étant à Paris, la lettre que je dois à votre amitié. Vous ne me parlez pas de votre santé, et je voudroîs en avoir pour garant quelque chose de mieux que des preuves négatives. Vous avez mis dans votre
(i) Intendant du Languedoc»
lettre un article que j^ai relu bien des fois , qui est que vous de'sireriez venir passer deux ans à Paris, et que vous pourriez de là aller jusqu'à Bordeaux ; voilà des idées bien agréables : et moi je forme le projet d^aller quelque jour à Pise pour corriger chez vous mon ouvrage; car qui pourroit le mieux faire que vous ? et où pourroisje trouver des jugemens plus sains ? La guerre m'a tellement incommode, que j'ai été obligé de passer trois ans et demi dans mes terres ; de là je suis venu à Paris ; et si la guerre continue , j'irai me remettre dans ma coquille jusqu'à la paix. Il me semble que tous les princes de l'Europe demandent cette paix : ils sont donc pacifiques ? non , car il n'y a de princes pacifiques que ceux qui font des sacrifices pour avoir la paix, comme il n'y a d'homme généreux que celui qui cède de ses intérêts , ni d'homme charitable que celui qui sait donner. Discuter ses intérêts avec une très-grande rigidité est l'éponge de toutes les vertus. Vous ne me parlez pas de vos yeux : les miens sont précisément dans la situation où vous les avez laissés : enfin j'ai découvert qu'une cataracte s'est formée sur le bon œil ; et mon Fabius Maximus , M. Gendron , me dit qu'elle est de bonne qualité , et qu'on ouvrira le volet de la fenêtre. J'ai remis cette opération
4lO LETTRES
au printemps prochain , pour raison de quoi je passerai ici tout l'hiver. Du reste, notre excellent homme M. Gendronse porte bien. Avez-vous reçu des nouvelles de M. Cerati ? disons-nous toujours. Il est aussi gai^que vous Tavez vu , et fait d'aussi bons raisonnemens. A propos , je trouvai , en arrivant , Paris délivré de la présence du fou le plus incommode , et du fléau le plus terrible que j'aie vu de ma vie. Son voyage d'Angleterre m'avoit permis quatre ou cinq mois de respirer à Paris,- et je ne le vis que la veille de mon départ, pour ne le revoir jamais. Vous entendez bien que c'est du .marquis de Loc-Maria dont je vfeux pai> 1er , qui ennuie et excède à présent ceux qui sont en enfer, en purgatoire ou en paradis.
L'ouvragé yaparoître en cinq volumes. Il y en aura quelque jour un sixième de supplément ; dès qu'il en sera question , vous en aurez des nouvelles. Je suis accablé de lassitude : je compte de me reposer le reste de mes jours. Adieu, monsieur; je vous prie de me conserver toujours votre souvenir : je vous garde l'amitié la plus tendre. J'ai l'honneur d'être , monseigneur, avec tout le respect possible.
De Paris, ce 5i mars 1747*
A L'ABBÉ DE GUASGO.
A Aîx.
Je vous donne avis, victorieux abbé , que vous avez rempoirté un second triomphe (i) à l'académie. Je n'ai point parié de votre afïaife à madame d'Aiguillon, parce qu'elle est partie pour Bordeaux comme un éclair : elle n'est occupée que du franc^alleu : tout doit céder à cela, même ses amis.
Je vous donne aussi avis qu'au commencement du mois prochain l'ouvrage en question sera fini de copier. Je suis quasi d'avis de le mettre in-i 2 : ce que je vous enverrai formera cinq volumes , distingués dans la copie. Ayez la bonté de me mander où il faut que je vous adresse le paquet. Je compte recevoir votre réponse avant que l'on ait fini ; ainsi vous ne devez pas perdre de temps à m'écrire et à me mander où vous serez tout le mois de juin. Je suis bien aise que votre santé
(1) Le sujet du prix proposé par l'académie étoit d'expliquer en quoi consUtoient la nature et l'étendu^ de /'autonomie dont jouis^ soient Us villes soumises à une puissance étrangère.
4l2 LETTRES
soit meilleure ; votre esquinancie m'a alarme. Adieu , mon cher ami. -
De Paris, le 4 niai 1747.
AU MEME
Etant aussi en l'air que vous , mon cher ami , et prêt à partir pour la Lorraine avec madame de Mirepoix, j'adresse ma lettre a M. Le Nain. Je ne me suis pas bien explique sans doute dans ma lettre. Je lui ai dit qu'il y avoit toutes les apparences que vous seriez de l'acade'mie , et non pas que vous en étiez. Je ne doute pas que l'on ne vous eh accorde la place en vous présentant à Paris après cette seconde victoire. Je crois vous avoir déjà mandé que j'avois remis votre 'seconde médaille à M. Dalnet*de Bordeaux. Comme M. Dalnet a deux ou trois millions de bien , j'ai cru ne pouvoir pas choisir mieux pour confier votre trésor. Votre lettre m'ayant- totalement désorienté, vous voyant des entreprises pour un siècle , et ne sachant d'ailleurs où vous prendre parmi dix ou douze villes que vous me citiez ; voyant de plus que dans les lieux oii j'étois obligé de m'adresser pour l'impression , à cause de la guerre , vous ne trouveriez pas vos convenances ;
FAMILIÈRES. 4l3
je me suis servi d'une occasion (i) que j'ai' trouvée sous ma main , et j'ai cru que cela vous convenoit plus que de déranger la suite de vos voyages.
Je souhaite plutôt que vous preniez la route de Bordeaux : si vous y êtes l'automne prochaine ou le printemps prochain , je vous y verrai avec un grand plaisir , et j'entends que vous preniez une chambre dans mon hôtel; mais je ne traiterai pas si familièrement un homme qui a remporte deux triomphes à l'académie. Adieu , mon cher abbé ; je vous embrasse mille fois.
De Paris , ce 3o mai 1747*
AU MÊME
I J'ai eu l'honneur de vous mander , mon cher abbé , que votre lettre lie me disant rien que de • très-vrai, et ne me parlant que des difficultés que vous trouveriez dans cette affaire, et d'un
(1) Ge fut M. Sarasin , résident de Geoève , qui s'en retoumoit dans son pays , dont l'auteur profita pour envoyer le manuscrit de V Esprit des Lois au sieur Barillot, imprimeur de cette ville. M. le professeur Vernet fut chargé de présider à l'édition dans laquelle il se crut permis de changer quelques mots ; ce dont l'auteur fut fort piqué , et il les fit corriger dans l'édition de Paris.
4l4 LETTRES
nombre infini de voyages commences , projetés bu à achever, j^ai pris le parli d^une occasion très-favorable qui s'est offerte , et qui vous délivre d'une grande peine.
Je vous dirai que j^ai jugé à propos de retrancher, quanta présent, le chapitre sur le stathoudérat ; dans les circonstances présentes il auroit peut-être été mal reçu en France (i) , et je veux éviter toute occasion de chicane : cela n'empêchera pas que je ne vous donne dans la suite ce chapitre pour la traduction italienne que vous avez entreprise. Dès que n^on livre sera imprimé , j'aurai soin que vous en ayez un des premiers exemplaires ; et vous traduirez plus commodément sur Timprimé que sur le manuscrit.
J'ai été comblé de bontés et d'honneurs à la cour de Lorraine , et j'ai passé des momens délicieux avec le roi Stanislas. Il y a grande apparence que je serai à Bordeaux avant la fin du mois d'août. En attendant mon retour, vous devriez bien aller trouver madame de Montesquieu à Clérac. Je ne manquerai pas de vous envoyer
(i) Il fait voir dans ce chapitre la nécessité d'un stathouder , comme partie intégrale de la constitution de la république. L'Angleterre venoit de faire nommer le prince d'Orange, ce qui ne plaisoit point à la France , alors en guerre , parce qu'elle profitoit de la foiblesse du gouTernement acéphale des Hollandais pour pousser ses conquêtes en Flandre. ,
FAMIIilERES. ^iS
les deux exemplaires de la nouvelle édition de mes romans que je vous ai promis pour S. A. S. , et pour M. Le Nain. Adieu ; je vous embrasse de tout mon cœur.
De Paris , le 17 juillet 1747-
AU MÊME
j£ VOUS demande pardon de vous avoir donné de fausses espérances de mon retour; des affaires que j'ai ici m'ont empêché de partir comme je l'avois projeté. Je suis aussi en l'air que vous. Je serai pourtant au commencement de mars à Bordeaux. Faites , en attendant , bien ma cour à la charmante comtesse de Pontac, chez qui je crois que vous êtes à présent, et d'où j'espère que vous descendrez à Bordeaux , où nous disputerons politique et théologie. J'enverrai le livre à M. Le Nain. Je peux bien envoyer un roman ( i ) à un conseiller d'état : à vous, il faut les Pensées " de M. Pascal ; quoique dix-huit ou vingt dames que le prince de Wurtemberg m'a dit que vous avez sur votre compte en Languedoc et en Provence vous auront sans doute beaucoup changé,
{i)Le Temple dé Gnide^ qu'il lui aroit fait dtfltiander.
4l6 LETTRES
et rendu plus croyant ( i ) touchant les aventures galantes. Vous ferez comme cet ermite que le diable damna en lui montrant un petit soulier ; car je vous ai toujours vu enclin aux belles passions , et je suis persuade que dans votre dévotion vous enragiez de bon cœur: mais' il faudra vous divertir à Bordeaux , et je chargerai ma bellefille d'avoir soin de vous. Je vis l'autre jour M. de Boze , avec qui je parlai beaucoup de vous. Quand vous serez ici , vous entrerez à l'académie par la porte cochère; mais je vous conseille d'écrire encore sur le sujet du prix proposé pour l'année prochaine. Comme ce sujet tient à celui que vous avez traité (2) , et que vous tenez le fil des règnes précédens , vous trouverez moins de dif-
(1) Ceci a rapport à la difficulté que celui-ci mobtroit toujours à croire lorsqu'on débitoit quelque aventure galante , soutenant qu'on étoit fort injuste à l'égard des femmes. Quelqu'un qui a beaucoup Técu avec ces deux amis m'a dit que Montesquieu le plaisantoit souvent là -dessus , lui donnant par cette raison le titre de protecteur du beau sexe. Disputant un jour ensemble avec quelque cbaleur au sujet d'un conte de galanterie qui couroit, et^ que le dernier s'efforçoit d'excuser , un de leurs amis communs entra ; Montesquieu se tournant subitement vers lui : Président , lui dit-il, voil^ un abbé qui croit qu'on ne point.
(2) Le sujet proposé étoit Vétat des lettres en France sous le règne de Louis XI. Le conseil de Montesquieu ayant été suivi ,^son correspondant remporta un troisième prix à l'académie. . Nous ne counoissons pas cette dissertation , qui n'est point imprimée dans l'édition , faite à Tourn^, des dissertations de cet auteur.
ficultés dans vos nouvelles recherches. Si les mémoires sur lesquels je travaillai l-Histoire de Louis XI n'avoient point été brûlés (i), j'aurois pu vous fournir quelque chose sur ce sujet.
Si vous remportez ce troisième prix , vous n'aurez besoin de personne , et votre réception n'en sera que plus glorieuse. Vous aurez tant de loisir que vous voudrez à Clérac et à la Brède, où les voyages (2) et les dames ne vous distrairont plus. Vous êtes en haleine dans cette carrière , et vous
.(1) A mesure qu'il composoit, il jetoit au feu les mémoires dont il avoit fait usage. Mais son secrétaire fit un sacrifice plus cruel aux flammes : ayant mal compris ce que Montesquieu lui dit , de ^ jeter au feu le brouillon de son Histoire der Louis XI, dont il venoit de terminer la lecture de la copie tirée au net, il jeta celle-ci au feu ; et Tauteur ayant trouvé en se levant le brouillon sur sa table , crut que le secrétaire avoit oublié de le brûler , et le jeta aussi an feu ; ce qui nous a privés de l'histoire d'un règne des plus intéressans de la monarchie française , écrite par la plume la plus capable de le faire connoître. Le malheur n'est point arrivé dans sa dernière maladie , comme l'a avancé Fréron dans ses feuilles périodiques , nuis en Tannée 1739 ou 1740 , puisque Montesquieu conta l'accident qui lui étoit arrivée un de ses amis, à l'occasion de V Histoire de Louis XI par Duclos , qui parut quelque temps après l'an 1740.
(a) Étant parti de Bordeaux , il profita de l'absence de Montesquieu pour parcourir en détail les provinces méridionales de France d'une mer à l'autre , et jusqu'au centre des Pyrénées , pour y connoître les savans , les académies , les bibliothèques , les an. tiquités , les ports de mer, les productions propres à chaque province, et l'état du commerce et des fabriques ; ce dont il a con> serve des mémoires très-intéressans.