A M. DE MAUPERTUIS
L'anti-Lucrèce du cardinal de Polignac paroît, et il a eu un grand succès. C'est un enfant qui ressemble à son père. Il décrit agréablement et avec grâce ; mais il décrit tout, et s'amuse partout. J'aurois voulu qu'on en eût retranché deux mille vers. Mais ces deux mille vers étoient l'objet du culte de Rome comme les autres ; et on a mis à la tête de cela des gens qui connois* soient le latin de l'Enéide , mais qui ne connoissoient pas l'Enéide. N*** est admirable : il m'a expliqué tout l'anti-Lucrèce , et je m'en trouve fort bien. Pour vous, je vous trouve encore plus extraordinaire : vous me dites de vous aimer, et vous savez que je ne puis faire autre chose.
De ..... 1747-
A L'ABBE DE GUASCO
Tout ce que je puis vous dire, c'est que je pars au premier jour pour Bordeaux , et que là j'espère avoir le plaisir de vous voir. Je sais que je vous dois des remercîmens pour les deux petits chiens de Bengale , de la race de Tinfant don Philippe , que vous me menez ; mais comme les remercîmens doivent être proportionnés à la beauté des chiens , j'attends de les avoir vus pour former \es expressions de mon compliment. Ce ne seront point deux aveugles .comme vous et moi qui les formeront, mais mon chasseur, qui est très-habile , comme vous savez.
J'ai envoyé mon roman (i) à M. le Nain, et je trouve fort extraordinaire que ce soit un théologien qui sok le propagateur d'un ouvrage si firivole. Je vais aussi envoyer un exemplaire de la nouvelle édition de la Décadence des Romains an prince Edouard , qui , en m'envoyant son ma*nifeste , me di c qu'il falloit de la correspondance entre les aute s& , et me demandoit mes ouvrages.
Je fais oien ici vos affaires , car j'ai parlé de
(i) Le Temple de Gnide.
VOUS à madame la comtesse de Sënectère , qui se dit fort de tos amies. Je n^ai pas dàignë parler pour vous à la mère , car ce n'est pas des mères dont vous' vous souciez. Bien des complimens à madame la comtesse de Pontac : quoi que vous puissiez dire de sa fille, je tiens pour la mère ; je ne suis pas comme vous.
Dites à Tabbé Venuti que j'ai parlé à Tabbé de Saint-Cjrr, et qu'il fera une nouvelle tentative auprès de M. Tëvêque de Mirepoix. Je n'ai jamais vu un bomme qui fasse tant de cas de ceux qui administrent la religion , et si peu de ceux qui la prouvent ( i ) .
M.Lomelini m'a conté comme , pendant votre séjour en Languedoc , vous étiez devenu citoyen de Saint-Marin (2) , et un des plus illustrés sénateurs de cette république : je m'en suis beaucoup diverti. Cen'est pas cette qualité sans doute
(1) Ceci a rapport à la traduction italienne du poëme de la Religion , dont' nous avons parlé dans la note i, page 369.
(3) Plaisanterie fondée sur ce que ce voyageur , étant arrivé en Languedoc précisément dans le temps que les Autrichiens et les Fiémontais avoient passé le .Yar , à la question que quelqu'un, lui fit de quelle partie de l'Italie il étoit , répondit en plaisantant : «De » la république de Saint-Marin , qui n'a rien à démêler avec les > puissances belligérantes. • Cette réponse avoit été prise au sérieux par quelques personnes , conjecturant bonnement qu'il étoit venu sans doute en France pour négocier en faveur des intérêts de sa république.
qui donnoît envie au maréchal de Belle-Isle de TOUS avoir sur les bords du Var ; c'est qu'il vous savoit bien d'un autre pays : et je crois que vous avez bien fait de ne point accepter son invitation. Dieu sait comment on auroit interprète ce voyage dans votre pays.
Je souhaite ardemment de vous trouver de retour à Bordeaux quand j'y arriverai , d'autant plus que je veux que vous me disiez votre avis sur quelque chose qui me regarde personnellement. Mon fils ne veut point de la charge de président à mortier que je comptois lui donner. Il ne me reste donc que de la vendre , ou de la reprendre moi-même. C'est sur cette alternative que nous conférerons avant que je me décide : vous me direz ce que vous pensez après que je vous aurai expliqué le pour et le contre des deux partis à prendre : tâchez donc, de ne vous pas faire attendre long-temps. Adieu.
De Paris, ce a8 mais lyJiS,
A MONSEIGNEUR CERATI.
J'ai reçu, monseigneur, non-seulement avec du plaisir , mais avec de la joie , votre lettre par la voie de M. le prince de Craon.
Comme vous ne me parlez point du tout de voire santë, et que tous écrivez , cela me fait penser qu'elle est bonne , et c'est un grand bien pour lAoî. M. 6endron(i) n'est pas mort, et je compte que vous le reverrez encore àPaos, se promenant dans son jardin avec sa petite canne , trèsmodeste admirateur des jésuites et des médecins. Pour parler sérieusement , c'est un grand bonheur que cet excellent homme vive encore , et nous aurions perdu beaucoup vous et moi. II commence toujours avec moi ses conversations par ces mots : i< Ave5>-vous des nouvelles de M. Ce- »rati?j) L'abbé de Guasco est de retour de soiï voyage de Languedoc ou dé Provence : vous
(i) Ancien médeein da figent , et le meiUenr ocvliste qnll y eût en France. Il s'étoit retiré à Auteail , dans la maison de Despréanz sbn ami , qu'il ayoit achetée après sa mort. C'est par alla ■ sion à ces deux hôtes ^àe Motitesquieu, se pràmenant un jour avec M. Gendron, fit ces deux vers, qu'il faudroit mettre , dit-il en badinant, sur la porte :
ApolloD , dans ces lieux , prêt à nous secourir , Quitte Tart de rimer pour celui de guérir.
Voltaire aveit fait quatre vers sur le même. Ce médecin n'exerçoit plus sa profession que pour quelques amis. Il n'aimoit pas à parler de médecine , et il avoit une très-médiocre idée des médecins en général. Il vivoit d^une honnête rente viagère qu'il s'étoit faite , faisant beaucoup d'aumônes aux pauvres , aux malades indigens , qu'il voyoit tous les jours , et aux persécutés pour cause de jansénisme.
FAMIIilERES. 4^3
Favez tu un homme de bien ; il s^est perdu comme David et Salomon. Le prince de Wurtemberg m^a dit qu'il avoit yingt-une femmes sur son compte : il dit qu'il aime mieux qu'on lui en donne vingt-une qu'une ; et ilpourroitbien avoir raison. Au milieu de sa galanterie vagabonde , il ne laisse pa^ de remporter des prix à l'acadëmie de Paris : il a gagne' le prix de Tannée passée , et il vient de gagner celui de cette année.
Je dois quitter Paris dans une quinzaine de jours, et passer quatre ou cinq moià dans ma province ; et je mènerai l'abbé de Guasco à la Brède ( i ), faire pénitence de ses dérèglement. Madame Geoffrin a toujours très-bonne compagnie chez elle (2) ,
(1) Il étoit allé 4 Bordeaux pour y passer un hiver, et la compagnie de Montesquieu Vf retint trois ans, l'an et l'autre s'occupant beaucoiip à l'étude et s'amusant à l'a^calture.
(3) Femme de M. Geofrin, entrepreneur des glaces , qui, par le caractère de son esprit , et par l'état de sa fortune , étoit parvenue à attirer chez elle une société de beaux-esprits, de gens de lettres , et d'artistes , auxquels elle donnoit à diner deux fois par semaine , se rendant par-là une manière de dictateur de l'esprit , des talens, du mérite et de la bonne compagnie. Sa maison étoit aussi le rendez-TOoi de plusieurs seigneurs et dames , qui s'arrangeoient pour aller souper chex elle. La société que l'on trouvoit dans cette maison faisoit que les étrangers cherchoient à y être introduits. La maltresse du logis ne négligeoit pas d'attirer ceux qui pouToient lui donnée du relief. Elle étoit très-officieuse pour ceux qui lui conyenoient, et sans miséricorde pour ceux qui ne lui plaisoi'ent pas. Elle duoit qu'elle tenoit toujours sur sa table une aune pour mesurer ceux qui se présentoient chez elle pour la
et elle voudroit fort bien que vous augmentassiez le cercle , et moi aussi. Vous me feriez un grand plaisir si vous vouliez faire un peu ma cour à M. le prince de Craon, et lui dire combien je serois content de la fortune si elle m'avoit par hasard, dans quelque moment de ma vie, approché de lui : en attendant , je fais ma cour à un homme qui le représentera bien ; c'est M. le prince de Beauvau : soyez sûr qu'il y a en lui plus d'étoffe qu'il n'en faut pour faire un grand homme. Je me pique de savoir deviner les gens qui iront à la gloire ; et je ne me suis pas beaucoup trompé.
 l'égard de mon ouvrage, je vous dirai mon secret ; on l'imprime dans les pays étrangers. Je continue à vous dire ceci dans un grand secret : il aura deux volumes in-4® , dont il y en a un d'imprimé; mais on ne le débitera que lorsque l'autre sera fait : sitôt qu'on le débitera , vous en aurez un , que je mettrai entré vos mains comme l'hommage que je vous ùàs de mes terres. J'ai pensé me tuer depuis trois mois afiii d'achever un morceau que je veux y mettre, qui sera un
première fois , et c'étoit par cette aune qu'elle jugeoit , disoit-élie , à l'œil s'ils pouvoient devenir des meubles qui convinssenl à sa maison. On prétend néanmoins que cette aune ctoit quelqaefois fautive. Tout cela lui mérita de jouer , dans la comédie des Philosophes, un rôle dont on dit qu'elle ne fut pas fort flattée.
livre de rorîgine et des révolutions de nos lois civiles de France. Gela formera trois heures de lecture ; mais je vous assure que cela m'a coûté tant de travail que mes cheveux en sont blanchis. Il faudroit, pour que mon ouvrage fut complet, que je pusse achever deux livres sur les lois féodales. Je crois avoir fait des découvertes sur une matière la plus obscure que nous ayons , qui est pourtant une magnifique matière. Si je puis être en repos à ma campagne pendant trois mois , }e compte que je donnerai la dernière main à ces deux livres , sinon mon ouvrage s'en passera. La faveur que votre ami , M. Hein, me fait de venir souvent passer les matinées chea moi , fait un grand tort à mon ouvrage , tant par la corruption de son français^ que par la longueur de ses détails : il vient me demander de vos nouvelles ; il se plaint beaucoup d'une ancienne dysurie que M. Le Dran a beaucoup de peine à vaincre , et il ne me paroît guère plus content du stathouder. Je vous prie de me conserver toujours un peu de part dans votre amitié, et de ne pas oublier celui qui vous aime. et vous respecte.'
De Paris, ce 18 mars 174S.
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