‹ Œuvres de Montesquieu (volume 5)Chapitre 69 sur 92 · AMBASSADEUR DE MALTE A ROME · texte numérisé non relu

AMBASSADEUR DE MALTE A ROME

Monsieur mon illustre commandeur, votre lettre a mis la paix dans mon âme qui ëtoit embarbouillée d^une infinité de petites affaires que j'ai ici. Si j'étois à Rome avec vous , je n'aurois que des plaisirs et des douceurs , et je mettrois même au nombre des douceurs toutes les persécutions que vous me feriez. Je vous assure bien que si le destin rafe fait entreprendre de noii*veaux voyages , j'irai à Rome ; je vous sommerai de votre parole, et je vous demanderai une petite chambre chez vous. Rome antica e modema m'a toujours enchanté : et quel plaisir que celui de trouver ses amis à Rome ! Je vous dirai que le marquis de Breil s'est souvjenu de moi ; il s'est trouvé à Nice avec M. de Sérilly ; ils m'ont e'crit tous deux une lettre charmante. Jugez quel plaisir j'ai eu de recevoir des marques d'amitié d'un homme que vous savez que j'adore. Je lui mande que , si j'habitois le Rhône comme la Garonne , j'aurois été le voir à Nice. Je ne suis pas surpris de voir que vous aimiez Rome ; et si j'avois des

yeux , j^aimeroîs autant habiter Rome que Paris. Mais comme Rome est toute extérieure , on sent continuellement des privations lorsqu'on n^a pas des yeux. Le départ de M. de Mirepoix et de M. le duc de Richemont est retardé. On a dit , à Paris^ que cela venoit de ce que le roi d'Angleterre ne Youloit pas envoyer un homme titré si on ne lui en envoyoit un. Ce n'est pas cela ; la haute naissance de M. de Mirepoix le dispense du titre (i) ; et le feu empereur Charles VI , quiavoit pour ambassadeur M. le prince de Lichtenstein , n'eut point cette délicatesse sur M. de Mirepoix. La vraie raison est que le àuç de Richemont n'est pas content de l'argent qu'on veut lui donner pour son ambassade : de plus la duchesse de Richemont est malade ; et le duc , qui l'adore , ne voudroit pas la quitter et passer la mer sans elle. IKos négocians disent ici que les négociations entre l'Espagne et 1 Angleterre vont fort mal ; on n'estpasmême convenu du point principal qui occasiona la guerre: je veux dire la manière de commercer en Amérique , et les 90,000 liv, sterl.pour le dédommagement des prises faites. De plus , on dit qu'en Espagne on fait aux vaisseaux anglais nouvellement arrivés difficultés sur difficultés.

(t) 11 étoit alors marquit , et fut fait duc et pair après son ambassade d'Angleterre.

Reinarque2.qiie )e vous dis de belles nouvelles pour un homme de province , et que tous aurez beau* coup de peine à me payer cela en prëconisations et en congrégations. Le commerce de Bordeaux se rétablit un peu , et les Anglais ont eu même Pambition de boire de mon vin cette annëe ; mais nous ne pouvons nous bien rétablir qu^avec les îles de TAmërique , avec lesquelles nous faisons notre principal commerce. Je suis bien aise que vous soyez content de V Esprit deê Lois. Les éloges que la plupart des gens pouiroient me donner là-dessus flatteroient ma vanité ; les vôtres augmenter oient mon orgueil , parce quHls sont donnés par un homme dont les jugemens sont toujours justes ( 1 ) et jamais téméraires. Il est vrai que le sujet est beau et grand : je dois bien craindre qu^il n^eût été beaucoup plus grand que mot ; je puis dire que j^y ai travaillé toute ma vie. Au sortir du collège on me mit dans les mains des livres de droit; j'en cherchai l'esprit, j'ai travaillé , je ne faisois rien qui vaille. Il y a vingt ans que je découvris mes principes ; ils sont très-simples : un autre qui auroit autant travaillé que moi auroit

(i) J'ai appris à Turin que^ lorsque celui-ci eut lu la première fois V Esprit des Lois , il dit : « Voilà ua livre qui opérera une révo- » lution dans les esprits en France. » C'est une des preuves que ses jugemens étoient justes.

FAMILIERES. ^ 43l

fkit mieux que moi. Mais j'avoue que cet ouvrage a pensé me tuer : je vais me reposer ; je ne travaillerai plus. Je vous trouve fort heureux d'avoir à Rome M. le duc de Nivernais (i) : il avoit autrefois de la bonté pour moi ; il n'étoit pour lors qu^àimable : ce qui doit me piquer , c'est que j'ai perdu auprès de lui à mesure qu'il est devenu plus raisonnable. M. le duc de Nivernais a auprès de lui un homme qui a beaucoup de mérite et de talens ; c'est M. de La Bruère (a). Je lui dois un remerciment : si vous le voyez chez M. le duc de Nivernais, je vous prie de vouloir bien le lui faire pour moi.

Vous voyez bien qu'il n'est point question de votre excellence^ et que vous n'aurez pas à me dire : « Que diable ! avec votre excellence ! » J'ai l'honneur de vous embrasser mille fois.

D6 Parts, le 7 mars 1749*

(1) Auteur de fables ingénieuses jmprimées à Paris chez Didot jeune,. en 1796, et de mélanges piquans de littérature dont cet aimable Nestor a embelli notre crépuscule littéraire en 1797^

(a) Auteur de la Vie de Charlemagne , et de plusieurs ouvrages faits Dour le théâtre , tels que la comédie des Mécontens^ et divers opéras intitulés : les Voyages de l'Amour , Dardanu , Érigone , et le Prince de Tfoity, Il mourut ea 1765 , de la petite-vérole, à Rome » ob 11 étoit chargé des jaffaîres de France , et fut extrêmement regretté de tout le monde. Il avoit le privilège du Mercure de France , qui a passé après lui à M. de Boii^y.

A M. rABBÉ COMTE DE GUASCO.

A Paris.

Pour vous prouver, illustre abbë, combien vous avez eu.tort de me quitter, et combien peu je puis être sans vous, je vous donne avis que je pars pour vous aller joindre. à Paris : car depuis que vous êtes parti il me semble que je n^ai plus rien à faire ici. Yous êtes un imbécile de n^avoir point e'të voir l'archevêque (i), puisque vous vous êtes arrêté quelques jours a Tours ; cVloit peut-être la seule personne que vous aviez à voir, et il vous auroit très-bien reçu. Vous auriez aussi dû faire un demi- tour à gauche a Yerret : monsieur et madame d'Aiguillon vous en aur oient loué. Gela valoit bien mieux que votre abbaye de Marmoutier , où vous n'aurez vu que des choses gothiques et de vieilles paperasses qui vous gâtent les yeux. Votre Irlandais de Nantes m'a beaucoup diverti. Un banquier a raison de se figurer qu'un honme qui s'adresse à lui pour chercher des académies parle de celles de jeu , et non des académies lît-

(i) M. de Rastigoac , un des plus illustres prélats de France de son temps.

tëraires, où il n'y a rian à gagner pour lui. Le cure voit en songe son clocher, et sa servante y voit la culotte. Je savois bien que vous aviez fait vos preuves de coureur , mais je n'aurois pas cru que vous pussiez faire celles de courrier : M. Stuart dit que vous ravez mis sur les dents. Quand vous vous embarquerez une autre fois*, embarquez votre chaise avec vous , car on ne remonte pas les ri-* vières comme on les descend. J'espère que vous ne vous presserez pas de partir pour T Angleterre: il seroit bien mal à vous de ne pas attendre quelqu'un qui fait cent cinquante lieues pour vous aller trouver. Je compte d'être à Paris vers le 1 7 : vous avez le temps , comme vous voyez , de vous transporter dans la rue des Rosiers ; car il ne faut pas que vous vous éloigniez trop de moi. Adieu ; je vous embrasse de tout mon cœur.

De BcMrdeanx , If a juillet 1749.

AU MEME

M. d'Estoutevilles(i)-, mon cher abbé, me persécute pour que je vous engage de lui accorder

(1) Le comte Golbert d'Estoutevillesy^etit-aïf do grand Golbert» homme d'esprit , maÎB tourné à la singularité » conçut le projet de vu. 98

une heure fixe tous les sqjrs pour achever la lec*ture et la correction de sa traduction de Dante. Il promet s^en rapporter à vous pour tous les changemens(i) que vous jugerez à propos qu il fasse ; et il ne vous demande grâce que pour sa préface (2). Vous savez qu'il a son style particulier, auquel il ne rénonce pas, même quand il parle aux ministres (3). Marquez-moi ce que je

fradaire le Dante en français. Il aToit depuis Idng-temps exécuté ce projet par ime traduction en prose » sur laquelle il se résenroit de consulter quelque italien. Cette traduction a été imprimée en 1796. C'est la première traduction complète de ce poëme du Dante : Moutonnet et Rivarol n'avoient traduit que la première partie. *

(1) Ce traducteur avoit inséré beaucoup de pensées et de choseï tirées des commentaires de ce poète dans le texte qu'il traduisit ; et il n'étoit pas toujours docile dans les corrections à faire : ce qui avoit fait abandonner cette lectuM.

(a) Elle est fort singulière et fort courte : il dit que, dans son enfance , sa mie lui a souvent parlé de paradis , d'enfer et de purgatoire , sans lui en donner aucune idée ; qu'ayancé en âge, ses précepteurs lui ont souvent répété les mêmes choses , sans l'éclairer davantage ; que , dans l'âge mur , il a consulté différens théologiens , et qu'ils l'ont laissé dans la même obscurité ; mais qu'ayant fait un voyage en Italie , il a trouvé que le premier poëte de cette nation étoit le seul qui l'eût satisfait sur la nature de ces trois demeures dans l'autre monde ; ce qui l'atoft déterminé de le traduire en français , pour être utile à ses concitoyens.

(3) 11 demandoit un jour quelque chose à M. de Chaovelio, alors garde des sceaux, touchant le procès qu'il avoit pour le duché d'Bstouteviiles , qu'on lui côntestoit; ce niinistre s'étoit servi de ces termes en lui parlant : a Monsieur , je dois vous dire , que ni le roi» > ni M. le cardinal 9 ni |^i , n'y consentirons jamais. > A quoi M. d'Estoutevilles répliqua sur-le-champ t t M a foî 9 monsieur ,

FA»|IIiI£R£S. 4^5

dois lui répondre : il yiei^a chez youfi tous le# soirs )usqu^à ce que la lecture soit terminëe. BfMisoir.

De Paris , à son logis, ea 1749*

A MONSEIGNEUR CERATI.

J\l trouvé, en passant à la campagne, MM. de Sainte-Palaye , qui m^ont parlé de monseigneur Cerati : je les ai perpétuellement interrogés sur monseigneur Cerati. Quelque chose me déplaisoit , c'étoit de n'être point à Rome avec le grand homme dont ils më parloient. Us m^ont dit que vous vous portiez bien : j'en rends grâces à Pair de Rome ,^et je m'en félicite avec tous vos amis.

M. de Bu£fon vient de publier trois volumes qui seront suivis de douze autres : les trois premiers contiennent des idées générales; les douze autres contiendront une description des curiosités du Jardin du roi. M. de Buffon a parmi les savans de ce pays-ci un très-grand nombre d'ennemis ; et la voix prépondérante des savans emportera , k ce que je crois , la balance pour bien du temps :

» Toilà deux beaaz pendans que vous donnez an roi , M. le caHU-

> nal et tous. Je suis filf et petit-6lB de ministres ; mais si mon père

> ou mon grand-père eussent tenu un pareil propos , on les eût mis » aux petites maisons. » Et il se retira.

pour moi ^ qui y trouve de belles choses, j*attendrai avec tranquillité et modestie la décision des savans étrangers : je n^ai pourtant tu personne à qui je n^aie entendu dire qu^il y avoit beaucoup d'utilité à le lire.

M, de Maupertuis , qui a cru toute sa yie , et qui peut-être a prouvé qu'ifn'étoit point heureux, vient de publier un écrit sur le bonheur. C'est Fouvrage d'un homme d'esprit; et on y trouve du raisonnement et des grâces. Quant à mon livre de YEspritdesLoiSyf entends quelques frelons qui bourdonnent autour de moi ; mais si les abeilles y cueillent un peu de miel, c*ela me suffît: ce que vous m'en dites me fait un plaisir infini; il est bien agréable d'être approuvé des personnes que l'on aime. Agréez , je vous prie , monseigneur , mes sentimens les plus respectueux.

De Paris , le a4 novembre 1749.

A M. L'ABBÉ VENUTI

Je dois vous remercier, mon cher abbé, du beau livre dont M. le marquis de Venuli (1) m'a

(0 G'étoit le premier ouvrage qai eût été fait sur lea découverteit d'HercuIanum.

fait présent. Je ne l'ai pas encore lu , parce qu'il est chez mon relieur ; mais je ne doute pas qu'il ne soit digne du nom qu'il porte. Je vous sou-" haite une très-bonne annëe ; et si vous n'êtes pas à Bordeaux quand j'y reviendrai 9 je serai bien fâché, et je croirai que Tacadéniiie ()) aura perdu son esprit et son savoir. Faites bien mes compli-*mens très-humbles à la comtesse (2); je lui demande la permission de l'embrasser; et je vous embrasse aussi, vous qui n'êtes pas si aimable.

De Paris 9 le 17 janvier 1760.

A M. L'ABBÉ COMTE DE GUASCO

A Londres.

J'avois défà appris par milord Albemarle , ,mon cher comte, que vous ne vous étiez point noyé en traversant de Calais à Douvres , et la bonne réception qu'on vous. a faiite à. Londres. Vous serez toujours plus content de vos liaisons avec le duc de Richemont, milord Chesterfield,

(1) G'étoit , des académiciens de Bordeaux , celui qui fournissoît le plus fréquemment des mémoires.

. (a) Madame de Pontac. Montesquieu ne la nommoit ordinairement dans ses lettres que la Comtes$e, oq notre comtesse.

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et milord Grandville. Je suis sur que de leur côte ils chercheront de vpus avoir le plus qu^ils pourront. Parles-leur beaucoup de moi; mais je n^exige point que vous tosîiez si souvent quand vous dînerez cfaee le duc de Richemonl. Dites à milord Ghesterfield que rien ne me flatte tant que son approbation , mais que , puisquUl me lit pour la troisième fois, il ne sera que plus en ëtat de me dire ce qu'il y a à corriger et à rectifier dans mon ouvrage. Rieti ne m'instruiroit mieux que ses observations et sa critique.

Vous devez être bien glorieux d'avoir ëtë lu par le roi , et qu'il ait approuvé ce que vous avez dit sur l'Angleterre. Moi , je ne suis pas sûr de si hauts sufj&ages ; et les rois seront peut-être les derniers qui me liront, peut-être même ne me liront-ils point du tout. Je sais cependant qu'il en est un dans ie monde qui m'a lu ; et M. de iMaupertuis m'a mandé qu'il avoit trouvé des ;i^hDses où il n'éteit pas de mon avis. le lui ai répondu que je parierois bien que je mellïois k doigt sur ces choses. Je tous dirai aussi i^ue le duc de Savoie a commencé une seconde lecture de mon livre. Je suis très-flatté de tout ce que vous me dîtes de l'approbation des Anglais ; et je me flatte que le traducteur de V Esprit des I/ns me rendra aussi bien que le traducteur des Lettres

Persanes. Vous avez bien fait ,• malgré le conseil de madempiselle Pitt, de rendre les lettres de recommandation de milord Batfa. Vous n^avez que faire d^entrer dans les querelles du parti; on sait bien quW étranger n^en prend aucun, et voit tout le monde. Je ne suis point surpris des amitiés que vous recevez de ceux que vous avez connus à Paris y et suis sûr que plus vous resterez à Londres, plus vous en recevrez: mais j'espèrp que les amitiés des Anglais ne vous feront poii^t négliger vos amis de France , à la tète desquels vous savez que je suis. Pour vous faire bien recevoir à votre retour, j*aurai soin de faire voir l'article de votre lettre, où vous dites qu'en Angleterre les hommes sont plus hommes et les femmes moins femmes qu'ailleurs. Puisque le prince de Galles me fait l'honneur de se souvenir de moi , je vous prie de me mettre^ »es pieds. Je vous embrasse.

De Paris, le la mars ijSo.

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