‹ Œuvres de Montesquieu (volume 5)Chapitre 70 sur 92 · OBS OBSERTATIOKS D« 6K08LBT SUR L'ESPRIT DES LOIS · texte numérisé non relu

OBS OBSERTATIOKS D« 6K08LBT SUR L'ESPRIT DES LOIS

Je suis bien touche , monsieur, de Tapprobation que vous donnez à mon livre , et encore plus de ce que vous Favez lu la plume à la main. Vos doutes sont ceux d'une personne très-intelligente. Voici en courant quelques réponses, et telles que le peu de temps que j'ai m'a permis de les faire,

« De l'eBclatagêy lîv. XV, chap. ii , et cbap. xx, » liv. XVin. Il est du droit des gens chez les » Tartares de venger par le sang des vaincus ce-

(*) Ni B, Le«MendrQÎt8 guillemettés contiennent les objections de Grosley. Son mannscrit en renferme encore d'antres aaxqnellei Montesqnien n'a pas répondu , et que voici :

a LiT. V, chap. ti. Gomment chaque Athénien étoit-il obligé de » rendre compte de la manière dont il gagnoit sa vie , si les répa- » bliqnes grecques ne Touloient pas que leurs citoyens s'appli* 9 quassent au commerce , à l'agriculture , ni aux arts t •

c LiT. V, chap. ziz. Parmi les corollaires de ce Uttc ne pourroit* » on pas examiner si d'une république corrompue on ponrroit faire > une bonne monarchie ; et si , j^r la faute du peuple » une cods- » titntion peut passer du monarchisme au despotisme P*

•Lit. XXXI , chap. zzii. Les femmes n'auroient pas dû succéder » chex les Wisigoths» suivant les principes Ui posés. »

» lui que leur coûtent leurs expéditions. Chez les » Tartares, au moins , Tesclayage n^est-il pas du » droit des gens ; et ne deyroit«-il pas son origine » à la pitië ? »

L^esclavage qui seroit introduit à l'occasion du droit des gens d'une nation qui passeroit tout au ill de l'cpée , seroit peut-être moins cruel que la mort, mais il ne seroit point conforme à la pitié. De deux choses contraires à Thumanité , il peut y en savoir une quiy soit plus contraire que l'autre : j'ai prouvé ailleurs que le droit des gens tiré dç la nature ne permet de tuer qu'en cas de nécessité. Or , dès qu'on fait un homme esclave ; il n'y a pas eu de nécessité de le tuer.

« Un homme libre ne peut se vendre , parce » que la liberté a un prix pour celui qui l'achète , » et qu'elle n'en a point pour celui qui la vend ; » mais dans le cas du débiteur qui se vend à son » créancier, n'y a-t-il pas un prix de la part du » débiteur qui se vend ? »

C'est une mauvaise vente que celle du débiteur insolvable qui se vend. Il donne une chose inestimable pour une chose de néant.

« Les esclaves du chap. vi , liv. XV, ressem- 3> blent moins aux esclaves qu'aux cHensdes Ro- » mains , ou aux anciens vassaux et arrière-vas-

»saux. »

Je n^ài point cherché au chap. VI du Ik. XY Forigine de Tesclayage qui a ëté, mais Forigine de l'esclaTage qui peut ou doit être.

« Il auroit fallu examiner ( liv. XV, chap. XYiil) » s'il n'est pas plus aîsë d'entreprendre et d'cxé- * cuter de grandes constructions , avec des es- » claves, qu'arec des ouvriers à la joutnëe. »

Il vaut mieux des gens payes k la journée que des esclaves : quoi qu'on dise des pyramides et des ouvrages immenses que ceux-ci ont élèves, srous en avons fait d^aussi grands sans esclàres.

Pour bien juger de l'esclavage , il ne £amt pas examiner si les esclaves seraient utiles à la petite partie riche et voluptueuse de chaque nation; sans doute qu'ils lui seroient utiles; mais il faut prendre un autre point de vue, et supposer que dans chaque nation, dans chaque ville, dans chaque village, on tirât au sort pour que la dixième partie qui auroit les billets blancs fut libre, et que les neuf dixièmes qui auroieptles billets noirs fussent soumises à l'esclavage àe l'autre , et lui donnassent un droit de vie et de mort, et la propriété de tous leurs biens. Ceux qui parlent le plus en faveur de l'esclavage se* roient ceux qui l'auroiènt le plus en horreur, e' les plus misérables l'aurôient en horreur encore. Le cri pour l'esclavage est donc le cri des n-

chesses et de la yoluptë, et noa pas celui du bien génëral des hommes ou celui des sociétés parti* culières. ^

Qui peut douter que chaque homme ne soit bien content d^étre le maître d^ua autre ? Cela est ainsi dans Tétat politique , par des raisons de nécessité : cela est intolérable dans Tétat cÎTil.

J^ai fait sentir que nous sommes' libres dans Fétat politique y parla raison que nous ne sommes point égaux : ce qui rend certains articles du livre en question obscurs et ambigus , c^est qu^ils sont souyent éloignés d^autres qui les ex<pliquent, et que les chaînons de la chaîne qu^ vous avez remarquée sont très-souvent éloignés les uns des autres.

«Liv. XIX,chap. ix. L^orgueil est un dangereux » ressort pour un gouvernement. La paresse , la » pauvreté, Tabandon de tout, en sont les suites » et les efFets ; mais Torgueil n^étoit-il pas le prin- » cipal ressort du gouvernement romain ? N'est- >» ce pas Torgueil, la hauteiur, la fierté quia sou- » mis Tunivers aux Romains? Il semble que Por- /> gueil porte aux grandes choses, et que la va- » nité se concentre dans les petites.

» Liv. XIX, chap. xxyii. Les nations litres » sont fières et super|>es, les -autres peuvent plus ^> aisément être vaines. »

Quant à la contradiction du lîv. XIX, chap. IX, ôTec le liv. XIX , chap. xxvil , elle ne vient que de ce que les êtres moraux ont des effets diffërens , selon qu^ils sont unis à d^autres. L^orgueil , joint k une vaste ambition, et à la grandeur des idées , produisit de certains effets chez les Romains ; Torgueil, joint à une grande oisiveté avec la foiblesse dé Tesprit , avec Famour des commodités de la vie , en produit d^autres chez d^autres nations. Celui qui a formé les doutes a beaucoup plus de lumières quHl n'en faut pour bien sentir ces différences , et Êiire les réflexions que je n'ai pas le temps de faire ici.

Il n'y a qu'à considérer les divers genres de supériorité que les hommes, suivant diverses circonstances , sont portés à se donner les uns sur les autres.

« Liv. XIX, chap. xxil. Quand un peuple n'est » pas religieux, on ne peut faire usage du serment » que quand celui qui jure estsans intérêt, comme » le juge et les témoins. »

Sur le doute du chap. xxil, liv. XIX, il est très-honorable à un magistrat qui le forme; mais il est toujours vrai qu'il y a des intérêts plus prochains et plus éloignés.

« Ne pourroitM>n pas objecter contre les ef- »fets différens que les différens climats pro-

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»duîseiit, dans le système de Pauteur, que les » lions, tigres, léopards, etc., sont plus vifs »et plus indomptables que nos ours, nos san- » gliers, etc. ?»

Sur le doute du liv. XXIV, ch^p. il , cela dépend de la nature des espèces particulières des animaux.

«Liv. XXIII, chap. XY. Imaginons que tous »les moulins périssent en un jour, sans quMl » soit possible de les rétablir. Où prendroit-on » en France des bras pour y suppléer ? Tous les » bras que cela ôteroit aux arts, aux manufac- » tures, seroient autant de bras perdus pour eux , »si les moulins nVxistoient pas. A l'égard des n machines en général qui simplifient les manur- » factures en diminuant le prix, elles indem-' » nisent le manufacturier par la consommatioQ » qu^elles augmentent ; et si elles ont pour objet »une matière que produit le pays, elles en aug^ M mentent la consommiation. »

A regard des moulins , ils sont très-futiles , sur* tout dans l'état présent. On ne peut entrer dans le détail; ce qu'on en a dit dépend de ce principe qui est presque toujours vr^ai : plus il y a de bras employés aux arts , plus il y en a d'employés nécessairement à Fagriculture. Je parle de l'état présent de la plupart des nations ; toutes ces

choses demandent beaucoup de distinctions, limitations, etc.

« Liv. XXyi, chap. ni. La loi d^Henri H, pour » obliger de déclarer les grossesses au magistrat, » n'est point contre la défense naturelle. Cette » déclaration est une espèce de confession. La » confession est-elle contraire à la défense natu- » relie ? Et le magistrat obligé au secret en est » un meilleur dépositaire quWe parente dont » Fauteur propose l'expédient. »

Quanta la loi qui oblige les filles de réye'ler, la défense de la pudeur naturelle dans une fille est aussi conforme à la nature que la défense de sa vie ; et Téducation a augmenté Tidée de la défense de sa pudeur y et a diminué Fidée de la crainte de perdre la vie.

« Liv. XIV, chap. xrv. Il y est parlé des chan- » gemens que le climat &it dans les lois des peu- » pies. Les femmes qui avoient beaucoup de ii- » berté parmi les Germains et Wisigoths d'on* » gine furent resserrées étroitement par ces àa- » niejrs, lorsqu'ils furent établis en Espagne. Li- » magination des législateurs sVchau£Fa à mesure » que celle du peuple s'alluma. En rapprochant » cela des chap. ix et x du liv. XSI sur la nécessité » de la clôture des femmes dans les pays chauds, » ne sera-t-on pas étonné que ces mêmes Wi^i'

» goths qui redoutoient les femmes , leurs intri- » gués 9 Içurs indiscrëtions, leurs goûts, leurs » dëgouts, lews passions grandes et petites, » niaient point craint de leur laisser la bride « en » les déclarant (lÎY.XVin, chap. xxil) capables »de succéder à la couronne, abandonnant » Texemple des Germains et le leur même ? Le » climat ne deyoit-il pas au contraire éloigner »les femmes du trdne ? >^

Sur les doutes du liv. XIV, chap. xiv, et du liv. XYIII , cbap. XSll , Tun et Tautre sont des faits dont on ne peut douter ; sHls paroissent contraires, c^est qu^ils tiennent à des causes particulières.

« Liv.XXX, chap. V, vi,yii et viii. Abandonnez » aux Francs les terres des domaines ; ils auront >^ des terres, et les Gaulois ne seront point dé- »pouîllés. »

Liv. XXX, chap. v, vi, vu et viii. Cela peut être 9 et que le patrimoine public ait suffi pour fo^er les fiefs. L^histoire ne prouve autre chose , si ce n^est quHl y a eu un partage , et les monumens prouvent que le partage ne fut pas du total.

Voilà , monsieur , les éclaircissemens que vous m^aves paru souhaiter^, et con^me votre lettre fait voir une personne très au fait de ces matières et qui joint au savoir beaucoup d^intelligence^

î'aî écrit tout ceci très-rapidement. Du reste, l'ëditionlaplus exacte est la dernière édition imprimée en 3 vol. in-l 2, à Paris, chez Huart , libraire, rue Saint-Jacques,prèsla fontaine Saint-Severin. — J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec dessentimens remplis d'estime, votre très -humble et très-obéissant serviteur.

A M. L'ABBÉ VENUTI

A Bordeaux.

Je suis bien fâché, mon cher abbé, que vous partiez pour l'Italie (i), et encore plus que vous ne soyez pas content de nous. Je vois pourtant sur ce qui m'est revenu, qu'on n'a pas pensé à manquer à la considération qui vous est due si légitimement. Je souhaite bien que vous ayez satis-

(i) L'abbé Veonti , après s'être retiré de l'abbaye de Clérac , aToit fixé 8oa séjour à Bordeaux, attaché à l'académie des sciences Ql belles-lettres de cette ville : mais l'empereur l'ayant nommé prévôt de Livourne , il fut obligé d'en partir ; et son départ fut regardé comme une grande perte pour l'académie. Pendant son séjour à Livoume , il a continué d'enrichir la république des lettres^ de différentes bonnes dissertations. Le mauvais état de sa santé l'obligea de renoncer à sa place pour se retirer à Gortone dans sa lamiUe.

faction dans votre voyage d^Italie , et je souhaite* rois bien qu^après ce temps de pèlerinage vous passassiez dans une plus heureuse transmigra* tion, et telle que votre mërite personnel la demande. Si vous pouvez retirer votre dissertation de chez le président Barbot, qui la garde comme des livres sibyllins , j^en ferai usage ici à votre profit : mais votre lettre ne le fait pas espérer. Faites, je vous prie, mes complimens à notre comtesse et à madame Duplessis (i). $i vous faites votre voyage entièrement par terre , vous verrez à Turin le commandeur de Solar, qui y viendra de Rome. Adieu, mon cherabbë : conservez-moi de Tamitië; et croyez qu^en quelque lieu du monde que je sois , vous aurez un ami fidèle.

0e P«ris, le 18 mai ijSo.

(1) Dame de Bordeaux, qai aimoit les lettres, et surtoat l'his* foire patnrelle , dont elle rassenbloit noe coUectioi».

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