DE M** LA DUCHESSE D^AICUILLOH À M. L'ABBÉ DE GUASCO
Je n^ai pas eu le courage , monsieur Fabbé , de vous apprendre la maladie , encore moins la mort de M. de Montesquieu. Ni le secours des médecins» ni. la conduite de ses amis, n^ont pu sauyer une tête si chère. Je juge de vos regrets par le^ miens* Quis deàiderto sit pudor tant cari capitis ? LMntérêt que le public a témoigné pendant sa maladie , ie regret universel , ce que le roi en a dit (i) publiquement, que cVtoit un homme impossible à remplacer, sont des ornemens à sa mémoire^ mais ne consolent point ses amis. Je Téprouve ; rimpression du spectacle , Tattendrissement , s^efïaceront avec le temps ; mais la privation d^un tel homme dans la société sera sentie à jamais par ceux qui en ont joui. Je ne Tai pas quitté (2)
(1) Louis XV enroya , outre cela , chez lui an seigfueur de la cour (le duc de IfÎFeraaîs) pour avoir des nouvelles de son état.
(s) Cette assistance ne fut pas inutile au repos du malade ; et on lui devra peut-être un jour quelque nouvelle richesse littéraire de cet homme illustre, dont le publie auroit été probablement privé;
jusqu'au moment qu'il a perdu toute connoissance, clix-huit lieures avant la mort; madame Dupré lui a rendu les mêmes soins ; et le chevalier de Jaucourt (i)ne Ta quitte qu'au dernier
car on a appris qu'un jour, pendant que madame la duchesse d'Aiguillon étoit allée dîner, le P. Roqth, jésuite irlandais, qui l'avoit confessé , étant venu , et ayant trouvé le malade seul avec son secrétaire , fit sortir celui-ci de la chambre , et s'y enferma sous clef. Madame d'Aiguillon , revenue d'abord après dîner, trouva le secrétaire dans l'antichambre , qui lui dit que le P. Routh l'avoit fait sortir, voulant parler en particulier k M. de Montesquieu. Gomme en approchant de la porte elle entendit la voix du malade qui par* loit avec émotion , elle frappa ; le jésuite ouvrit : Pourquoi tourmenter cet homme mourant 7 lui dit-elle alors. M. de Montesquieu reprenant lui-même la parole , dit : Voilà, madame, le P. Routh, qui voudroit m'obliger de lui livrer la clef de mon armoire pour enlever met papiers. Madame d'Aiguillon fit des reproches de cette vjolence au confesseur , qui s'excusa , en disant : Madame, il faut que j'obèitte à mes supérieurs ; et il fut renvoyé sans rien obtenir. Ce fut ce jésuite qui publia , après la mort de M. de Montesquieu , une lettre supposée, adressée à M. Gaultier, alors nonce à Paris, dans laquelle on fait dire, à cet illustre écrivain « que c'était le goût du «neuf et du singulier, le désir de passer pour un génie supérieur » aux préjugés et aux maximes communes , l'envie de plaire et de ■ mériter les applaudissemens de ces personnes qui donnent le
• ton à l'estime publique, et qui n'accordent jamais plus sûrement
• la leur , que quand on semble les autoriser à secouer le joug de > toute dépendance et de toute contrainte , qui lui avoient mis les «armes à la main contre la religion. » Le P. Bouth eut l'impudence de faire mettre un aveu aussi peu assorti au caractère de sincérité de cet écrivain, dans la Gazette d'Otrecht, d'abord après sa mort. [Note extraite de l'édition des Lettres familières de Montesquieu, Florenée, 1768.)
(1) Ge gentilhomme, fort ami de M. de Montesquieu , a fait une étude particulière de la médecine, et l'exerce simplement par goût
56a LETTRES
moment* Je vous suis, monsieur Tabbë , toujours aussi dévouée.
De Pont-Ghartrain , le 17 février ijSS,
FRAGMENT