CHAPITRE XXIII
deux rites; et elle auroit éclaté plus tôt si les Italiens n'avoient plus pensé à réprimer les empereurs d'Allemagne , qu'ils craignoient, que les empereurs grecs , qu'ils ne faisoient que haïr.
On étoit dans ces circonstances lorsque tout à coup il se répandit en Europe une opinion religieuse , que les lieux où Jésus-Christ étoit né, ceux où il avoit souffert , étant profanés par les infidèles, le moyen d'effacer ses péchés étoit de prendre les armes pour les en chasser. L'Europe étoit pleine de gens qui aimoient la guerre, qui avoient beaucoup de crimes à expier, et qu'on leur proposoit d'expier en suivant leur passion dominante ; tout le monde prit donc la croix et les armes.
Les croisés étant arrivés en Orient assiégèrent Nicée et la prirent; ils la rendirent aux Grecs : et, dans la consternation des infidèles, Alexis et Jean Comnène rechassèrent les Turcs jusqu'à l'Euphrate.
Mais quel que fût l'avantage que les Grecs pussent tirer des expéditions des croisés, il n'y avoit pas d'empereur qui ne frémît du péril de voir passer au milieu de ses états et se succéder des héros si fiers et de si grandes armées.
Ils cherchèrent donc à dégoûter l'Europe de ces entreprises : et les croisés trouvèrent partout des trahisons, de la perfidie et tout ce qu'on peut attendre d'un ennemi timide.
Il faut avouer que les François, qui avoient commencé ces expéditions, n'a voient rien fait pour se faire souffrir. Au travers des invectives d'Andronic Comnène contre nous ^ , on voit dans le fond que, chez une nation étrangère, nous ne nous contraignions point, et que nous avions pour lors les défauts qu'on nous reproche aujourd'hui.
Un comte françois alla se mettre sur le trône de l'empereur : le comte Baudouin le tira par le bras et lui dit : « Vous devez savoir que quand on est « dans un pays, il en faut suivre les usages. Vrai- « ment, voilà un beau paysan, répondit-il, de « s'asseoir ici tandis que tant de capitaines sont « debout ! »
Les Allemands, qui passèrent ensuite, et qui étoient les meilleures gens du monde , firent une rude pénitence de nos étourderies , et trouvèrent partout des esprits que nous avions révoltés '.
Enfin la haine fut portée au dernier comble; et quelques mauvais traitements faits à des marchands Vénitiens , l'ambition , l'avarice , un faux zèle, déterminèrent les François et les Vénitiens à se croiser contre les Grecs.
Ils les trouvèrent aussi peu aguerris que dans ces derniers temps les Tartares trouvèrent les Chinois. Les François se moquoient de leurs habille-
' H'sto'ire d'^/cxis , son père , liv, x et xi.
' Nicétas, Histoire de Manuel Comncnc , liv. i.