CHAPITRE IV. 3l
fois elles mettoient en croix leurs généraux, et les punissoient de leur propre lâcheté. Chez les Romains , le consul clécimoit les troupes qui avoient fui, et les ramenoit contre les ennemis.
Le gouvernement des Carthaginois étoit très dur ^ : ils avoient si fort tourmenté les peuples d'Espagne , que lorsque les Romains y arrivèrent , ils furent regardés comme des libérateurs; et si l'on fait attention aux sommes immenses qu'il leur en coûta pour soutenir une guerre où ils succombèrent, on verra bien que l'injustice est mauvaise ménagère , et qu'elle ne remplit pas même ses vues.
La fondation d'Alexandrie avoit beaucoup diminué le commerce de Carthage. Dans les premiers temps la superstition bannissoit en quelque façon les étrangers de l'Egypte; et lorsque les Perses l'eurent conquise, ils n'avoient songé qu'à affoiblir leurs nouveaux sujets: mais, sous les rois grecs, rÉgypte fit presque tout'le commerce du monde , et celui de Carthage commença à déchoir.
Les puissances établies par le commerce peuvent subsister long-temps dans leur médiocrité, mais leur grandeur est de peu de durée. Elles s'élèvent peu à peu et sans que personne s'en aperçoive , car elles ne font aucun acte particulier qui fasse du bruit et signale leur puissance ; mais lorsque
• Voyez ce que dit Polybe de leurs exactions, surtout dans le fragment du liv. ix. Extrait des vertus et des vices.
32 GRANDEUR ET DÉCA.DENCE DES ROMAINS.
la chose est venue au point qu'on ne peut plus s'empêcher de la voir , chacun cherche à priver cette nation d'un avantage qu'elle n'a pris, pour ainsi dire , que par surprise.
La cavalerie carthaginoise valoit mieux que la romaine par deux raisons : l'une , que les chevaux numides et espagnols étoient meilleurs que ceux d'Italie ; et l'autre que la cavalerie romaine étoit mal armée ; car ce ne fut que dans les guerres que les Romains firent en Grèce qu'ils changèrent de manière , comme nous l'apprenons de Polybe ^
Dans la première guerre Punique, Régulus fut battu dès que les Carthaginois choisirent les plaines pour faire combattre leur cavalerie ; et dans la seconde, Annibal dut à ses Numides ses principales victoires^.
Scipion ayant conquis l'Espagne et fait alliance avec iMassinisse, ôta aux Carthaginois cette supériorité. Ce fut la cavalerie numide qui gagna la bataille de Zama et finit la guerre.
Les Carthaginois avoient plus d'expérience sur la mer, et connoissoient mieux la manœuvre que les Romains : mais il me semble que cet avantage n'étoit pas pour lors si grand qu'il le seroit aujourd'hui.
' LI\Te VI , chap. xxv.
* Des corps entiers de Numides passèrent du côté des Romains , qui dès lors commencèrent à respirer.