‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 19 sur 129 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les anciens, n^ayant pas la boussole, ne pouvoient guère naviguer que sur les côtes : aussi ils ne se servoient que de bâtiments à rames, petits et plats; presque toutes les rades étoient pour eux des ports ; la science des pilotes étoit très bornée , et leur manœuvre très peu de chose : aussi Aristote disoit-il^ qu'il étoit inutile d'avoir un corps de mariniers , et que les laboureurs suffisoient pour cela.

L'art étoit si imparfait qu'on ne faisoit guère avec mille rames que ce qui se fait aujourd'hui avec cent^ .

Les grands vaisseaux étoient désavantageux , en ce qu'étant difficilement mus par la chiourme, ils ne pouvoient pas faire les évolutions nécessaires. Antoine en fit à Actium une funeste expérience ^; ses navires ne pouvoient se remuer, pendant que ceux d'Auguste , plus légers , les attaquoient de toutes parts.

Les vaisseaux anciens étant à rames, les plus légers brisoient aisément celles des plus grands qui pour lors n'étoient plus que des machines immobiles, comme sont aujourd'hui nos vaisseaux démâtés.

• Polit., liv. VII, chap. vi.

* Voyez ce que dit Perrault sur les rames des anciens. £ssai de physique, tit. iil, Mécanique des animaux.

3 La même chose arriva à la bataille de Salamine. Plutarque , yie de Thémistode. L'histoire est pleine de faits pareils.

Depuis l'invention de la boussole, on a changé de manière ^ on a abandonné les rames % on a fui les côtes, on a construit de gros vaisseaux; la machine est devenue plus composée et les pratiques se sont multipliées.

L'invention de la poudre a fait une chose qu'on n'auroit pas soupçonnée ; c'est que la force des armées navales a plus que jamais consisté dans l'art ; car, pour résister à la violence du canon et ne pas essuyer un feu supérieur, il a fallu de gros navires. Mais à la grandeur de la machine on a dû proportionner la puissance de l'art.

Les petits vaisseaux d'autrefois s'accrochoient soudain , et les soldats combattoient des deux parts ; on mettoit sur une flotte toute une armée de terre. Dans la bataille navale que Régulus et son collègue gagnèrent , on vit combattre cent trente mille Romains contre cent cinquante mille Carthaginois. Pour lors les soldats étoient pour beaucoup, et les gens de l'art pour peu; à présent les soldats sont pour rien, ou pour peu, et les gens de l'art pour beaucoup.

La victoire du consul Duillius fait bien sentir cette différence. Les Romains n'avoient aucune connoissance de la navigation : une galère cartha-

• En quoi on peut juger de l'imperfection de la marine des anciens , puisque nous avons abandonné une pratique dans laquelle nous avions tant de supériorité sur eux.

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