CHAPITRE V
Antioclius est la vraie époque de leur corruption.
Telle étoit la situation du royaume de Syrie lorsqu'Antiochus, qui avoit fait de grandes choses, entreprit la guerre contre les Romains : mais il ne se conduisit pas même avec la sagesse que l'on emploie dans les affaires ordinaires. Annibal vouloit qu'on renouvelât la guerre en Italie, et qu'on gagnât Philippe, ou qu'on le rendît neutre. Antioclius ne fit rien de tout cela : il se montra dans la Grèce avec une petite partie de ses forces; et, comme s'il avoit voulu y voir la guerre et non pas la faire, il ne fut occupé que de ses plaisirs. Il fut battu, et s'enfuit en Asie plus effrayé que vaincu.
Philippe , dans cette guerre , entraîné par les Romains comme par un torrent, les servit de tout son pouvoir, et devint l'instrument de leurs victoires. Le plaisir de se venger et de ravager l'Étolie , la promesse qu'on lui diminueroit le tribut, et qu'on lui laisseroit quelques villes , des jalousies qu'il eut d'Antiochus, enfin de petits motifs le déterminèrent ; et n'osant concevoir la pensée de secouer le joug, il ne songea qu'à l'adoucir.
Antiochus jugea si mal des affaires, qu'il s'imagina que les Romains le laisseroient tranquille en Asie. Mais ils l'y suivirent : il fut vaincu encore; et, dans sa consternation , il consentit au traité le plus infâme qu'un grand prince ait jamais fait.
Je ne sache rien de si magnanime que la réso-
MOKTESQUIEU. T. II. 4
5o GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS.
lution que prit un monarque qui a régné de nos jours % de s'ensevelir plutôt sous les débris du trône , que d'accepter des propositions qu'un roi ne doit pas entendre : il avoit l'ame trop fière pour descendre plus bas que ses malheurs ne l'avoient mis ; et il savoit bien que le courage peut raffermir une couronne, et que l'infamie ne le fait jamais.
C'est une chose commune de voir des princes qui savent donner une bataille. Il y en a bien peu qui sachent faire une guerre ; qui soient également capables de se servir de la fortune et de l'attendre; et qui, avec cette disposition d'esprit qui donne de la méfiance avant que d'entreprendre, aient celle de ne craindre plus rien après avoir entrepris.
Après l'abaissement d'Antiochus, il ne lui restoit plus que de petites puissances, si l'on en excepte l'Egypte , qui , par sa situation , sa fécondité , son commerce , le nombre de ses habitants , ses forces de mer et de terre , auroit pu être formidable : mais la cruauté de ses rois , leur lâcheté, leur avarice, leur imbécillité, leurs affreuses voluptés les rendirent si odieux à leurs sujets, qu'ils ne se soutinrent la plupart du temps que par la protection des Romains.
G'étoit en quelque façon une loi fondamentale de la couronne d'Egypte, que les soeurs succé-
• Louis XIV.