CHAPITRE V. 5l
doient avec les frères; et, afin de maintenir l'unité dans le gouvernement, on marioit le frère avec la sœur. Or il est difficile de rien imaginer de plus pernicieux dans la politique qu'un pareil ordre de succession : car tous les petits démêlés domestiques devenant des désordres dans l'état, celui des deux qui avoit le moindre chagrin soulevoit d'abord contre l'autre le peuple d'Alexandrie, populace immense, toujours prête à se joindre au premier de ses rois qui vouloit l'agiter. De plus , les royaumes de Cyrène et de Chypre étant ordinairement entre les mains d'autres princes de cette maison avec des droits réciproques sur le tout, il arrivoit qu'il y avoit presque toujours des princes régnants et des prétendants à la couronne; que ces rois étoient sur un trône chancelant; et que, mal établis au dedans, ils étoient sans pouvoir au dehors.
Les forces des rois d'Egypte , comme celles des autres rois d'Asie, consistoient dans leurs auxiliaires grecs. Outre l'esprit de liberté, d'honneur et de gloire qui animoit les Grecs , ils s'occupoient sans cesse à toutes sortes d'exercices du corps : ils avoient dans leurs principales villes des jeux établis où les vainqueurs obtenoient des couronnes aux yeux de toute la Grèce; ce qui donnoit une émulation générale. Or, dans un temps où l'on combattoit avec des armes dont le succès dépen-
doit de la force et de l'adresse de celui qui s'en servoit, on ne peut douter que des gens ainsi exercés n'eussent de grands avantages sur cette foule de barbares pris indifféremment, et menés sans choix à la guerre , comme les armées de Darius le firent bien voir.
Les Romains , pour priver les rois d'une telle milice, et leur ôter sans bruit leurs principales forces , firent deux choses : premièrement ils établirent peu à peu comme une maxime chez les Grecs qu'ils ne pourroient avoir aucune alliance, accorder du secours ou faire la guerre à qui que ce fût, sans leur consentement; de plus, dans leurs traités avec les rois, ils leur défendirent de faire aucunes levées chez les alliés des Romains ; ce qui les réduisit à leurs troupes nationales ".
' Ils avoient déjà eu cette politique avec les Carthaginois , qu'ils obligèrent , par le trarté , à ne plus se servir de troupes auxiliaires , comme on le voit dans un fragment de Dion.