‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 29 sur 129 · CHAPITRE yi · texte numérisé non relu

CHAPITRE yi

De la conduite que les Romains tinrent pour soumettre tous les peuples.

Dans le cours de tant de prospérités , où l'on se néglige pour l'ordinaire, le sénat agissoit toujours avec la même profondeur; et, pendant que les armées consternoient tout, il ténoit à terre ceux qu'il trouvoit abattus.

Il s'érigea en tribunal qui jugea tous les peuples : à la fin de chaque guerre, il décidoit des peines et des récompenses que chacun avoit méritées. Il ôtoit une partie du domaine du peuple vaincu pour la donner aux alliés ; en quoi il faisoit deux choses : il attaclioit à Rome des rois dont elle avoit peu à craindre, et beaucoup à espérer; et il en affoiblissoit d'autres dont elle n'avoit rien à espérer et beaucoup à craindre.

On se servoit des alliés pour faire la guerre à un ennemi ; mais d'abord on détruisit les destructeurs. Philippe fut vaincu par le moyen des Etoliens , qui furent anéantis d'abord après pour s'être joints à Antiochus. Antiochus fut vaincu par le secours des Rhodiens : mais, après qu'on leur eut donné des récompenses éclatantes, on les humilia pour jamais, sous prétexte qu'ils avoient demandé qu'on fît la paix avec Persée.

Quand ils avoient plusieurs ennemis sur les bras, ils accordoient une trêve au plus foible, qui se croyoit heureux de l'obtenir, comptant pour beaucoup d'avoir différé sa ruine.

Lorsque l'on étoit occupé à une grande guerre, le sénat dissimuloit toutes sortes d'injures, et attendoit dans le silence que le temps de la punition fût venu : que si quelque peuple lui envoyoit les coupables , il refusoit de les punir , aimant mieux tenir toute la nation pour criminelle , et se réserver une vengeance utile.

Comme ils faisoient à leurs ennemis des maux inconcevables, il ne se formoit guère de ligue conti'e eux; car celui qui étoit le plus éloigné du péril ne vouloit pas en approcher.

Par là ils recevoient rarement la guerre , mais la faisoient toujours dans le temps, de la manière et avec ceux qu'il leur convenoit; et, de tant de peuples qu'ils attaquèrent , il y en a bien peu qui n'eussent souffert toutes sortes d'injures si l'on avoit voulu les laisser en paix.

Leur coutume étant de parler toujours en maîtres, les ambassadeurs qu'ils envoyoient chez les peuples qui n'avoient point encore senti leur puissance étoient sûrement maltraités; ce qui étoit un prétexte sûr pour faire une nouvelle guerre * .

' Un des exemples de cela , c'est leur guerre contre les Dalmatcs. Voyez Polvhe.

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