‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 30 sur 129 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Comme ils ne faisoient jamais la paix de bonne foi, et que, dans le dessein d'envahir tout, leurs traités n'étoient proprement que des suspensions de guerre , ils y mettoient des conditions qui commençoient toujours la ruine de l'état qui les acceptoit. Ils faisoient sortir les garnisons des places fortes, ou bornoient le nombre des troupes de terre , ou se faisoient livrer les chevaux et les éléphants; et si ce peuple étoit puissant sur la mer, ils l'obligeoient de brûler ses vaisseaux, et quelquefois d'aller habiter plus avant dans les terres.

Après avoir détruit les armées d'un prince , ils ruinoient ses finances par des taxes excessives ou un tribut, sous prétexte de lui faire payer les frais de la guerre : nouveau genre de tyrannie qui le forçoit d'opprimer ses sujets et de perdre leur amour.

Lorsqu'ils accordoient la paix à quelque prince , ils prenoient quelqu'un de ses frères ou de ses enfants en otage ; ce qui leur donnoit le moyen de troubler son royaume à leur fantaisie. Quand ils avoient le plus proche héritier , ils intimidoient le possesseur ; s'ils n'avoient qu'un prince d'un degré éloigné , ils s'en servoient pour animer les révoltes des peuples.

Quand quelque prince ou quelque peuple s'étoit soustrait de l'obéissance de son souverain , ils lui accordoient d'abord le titre d'allié du peuple ro-

main' ; et par là ils le rendoient sacré et inviolable : de manière qu'il n'y avoit point de roi, quelque grand qu'il fût, qui pût un moment être sûr de ses sujets, ni même de sa famille.

Quoique le titre de leur allié fût une espèce de servitude, il étoit néanmoins très recherché' ; car on étoit sûr que l'on ne recevoit d'injures que d'eux, et l'on avoit sujet d'espérer qu'elles seroient moindres : ainsi il n'y avoit point de services que les peuples et les rois ne fussent prêts de rendre, ni de bassesses qu'ils ne fissent pour l'obtenir.

Ils avoient plusieurs sortes d'alliés. Les uns leur étoient unis par des privilèges et une participation de leur grandeur , comme les latins et les Herniques; d'autres par l'établissement même, comme leurs colonies; quelques uns par les bienfaits, comme furent Massinisse, Euménès et Attalus, qui tenoient d'eux leur royaume ou leur agrandissement; d'autres par des traités libres, et ceux-là devenoient sujets par un long usage de l'alliance, comme les rois d'Egypte, de Bithynie, de Cappadoce , et la plupart des villes grecques ; plusieurs enfm par des traités forcés , et par la loi de leur sujétion, comme Philippe et Antiochusjcar ilsn'ac-

* Voyez surtout leur traité avec les Juifs, au premier livre des Machabées , chap. tiii,v. a3.

' Ariarathe fit un sacrifice aux dieux , dit Polybe , pour les remercier de ce qu'il avoit obtenu cette alliance.

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