CHAPITRE XI. lo
Enfin la république fut opprimée : et il n'en faut pas accuser l'ambition de quelques particuliers; il en faut accuser l'homme, toujours plus avide du pouvoir à mesure qu'il en a davantage , et qui ne désire tout que parce qu'il possède beaucoup.
Si César et Pompée avoient pensé comme Caton, d'autres auroient pensé comme firent César et Pompée; et la république , destinée à périr, auroit «^té entraînée au précipice par une autre main.
César pardonna à tout le monde : mais il me semble que la modération que l'on montre après qu'on a tout usurpé, ne mérite pas de grandes louanges.
Quoi que l'on ait dit de sa diligence après Pharsale , Cicéron l'accuse de lenteur avec raison, li dit à Cassius qu'ils n'auroient jamais cru que le parti de Pompée se fût ainsi relevé en Espagne et en Afrique , et que , s'ils avoient pu prévoir que César se fût amusé à sa guerre d'Alexandrie , ils n'auroient pas fait leur paix , et qu'ils se seroient retirés avec Scipion et Caton en Afrique '. Ainsi un fol amour lui fit essuyer quatre guerres ; et , en ne prévenant pas les deux dernières, il remit en question ce qui avoit été décidé à Pharsale.
César gouverna d'abord sous des titres de magistrature, car les hommes ne sont guère touchés
' lettres familières , liv. .w, lettre xv.
1 o4 GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS.
que des noms. Et comme les peuples d'Asie abhorroientceux de consul et de proconsul, les peuples d'Europe détestoient celui de roi ; de sorte que , dans ces temps-là , ces noms faisoient le bonheur ou le désespoir de toute la terre. César ne laissa pas de tenter de se faire mettre le diadème sur la tète : mais, voyant que le peuple cessoit ses acclamations, il le rejeta. Il fit encore d'autres tentatives ^ : et je ne puis comprendre qu'il put croire que les Romains , pour le souffrir tyran , aimassent pour cela la tyrannie , ou crussent avoir fait ce qu'ils avoient fait.
Un jour que le sénat lui déféroit de certains honneurs, il négligea de se lever; et pour lors les plus graves de ce corps achevèrent de perdre patience.
On n'offense jamais plus les hommes que lorsqu'on choque leurs cérémonies et leurs usages. Cherchez à les opprimer, c'est quelquefois une preuve de l'estime que vous en faites; choquez leurs coutumes, c'est toujours une marque de mépris.
César, de tout temps ennemi du sénat, ne put cacher le mépris qu'il conçut pour ce corps , qui étoit devenu presque ridicule depuis qu'il n'avoit plus de puissance : par là sa clémence même fut insultante. On regarda qu'il ne pardonnoit pas, mais qu'il dédaignoit de punir
' Il cassa les tribuns du peuple.