CHAPITRE XI, I
Il porta le mépris jusqu'à faire lui-même les séiiatus-consultes; il les souscrivoit du nom des premiers sénateurs qui lui venoient dans l'esprit. « J'apprends quelquefois , dit Cicéron ' , qu'un sé- « natus-consulte passé à mon avis a été porté en « Syrie et en Arménie avant que j'aie su qu'il ait « été fait; et plusieurs princes m'ont écrit des « lettres de remerciements sur ce que j'avois été « d'avis qu'on leur donnât le titre de rois, que « non seulement je ne savois pas être rois, mais « même qu'ils fussent au monde, »
On peut voir dans les lettres de quelques grands hommes de ce temps-là ^ , qu'on a mises sous le nom de Cicéron, parce que la plupart sont de lui, l'abattement et le désespoir des premiers hommes de la république à cette révolution subite, qui les priva de leurs honneurs et de leurs occupations même ; lorsque le sénat étant sans fonction , ce crédit qu'ils avoient eu par toute la terre, ils ne purent plus l'espérer que dans le cabinet d'un seul ; et cela se voit bien mieux dans ces lettres que dans les discours des historiens. Elles sont le chef-d'œuvre de la naïveté de gens unis par une douleur commune, et d'un siècle où la fausse politesse n'avoit pas mis le mensonge partout : enfin on n'y voit point, comme dans la
' Lettres Jamilièrcs, liv. ix, lettre xv.
* Voyez les Lettres de Cioc'ron et de Servius Sulpicius.
lo6 GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS.
plupart de nos lettres modernes , des gens qui veulent se tromper , mais des amis malheureux qui cherchent à se tout dire.
Il étoit bien difficile que César put défendre sa vie; la plupart des conjurés étoient de son parti ou avoient été par lui comblés de bienfaits ^ ; et la raison en est bien naturelle. Ils avoient trouvé de grands avantages dans sa victoire ; mais plus leur fortune devenoit meilleure , plus ils commencoient à avoir part au malheur commun ^ : car , à un homme qui n'a rien , il importe assez peu à certains égards en quel gouvernement il vive.
Déplus il y avoit un certain droit des gens, une opinion établie dans toutes les républiques de Grèce et d'Italie, qui faisoit regarder comme un homme vertueux l'assassin de celui qui avoit usurpé la souveraine puissance. A Rome surtout, depuis l'expulsion des rois , la loi étoit précise , les exemples reçus ; la république armoit le bras de chaque citoyen , le faisoit magistrat pour le moment, et l'avouoit pour sa défense.
Bru tus ose bien dire à ses amis que quand son père reviendroit sur la terre , il le tueroit tout de
•Décimus Brutus, Caïus Casca, Trébonius, Tullius Cimber , Minutius BasUlus , étoient amis de César. Jppian , de Bello civili, lib. n, cap. cxiii.
* Je ne parle pas des satellites d'un tyran , qui seroient perdis après lui, mais de ses compagnons dans un gouvernement libre.