CHAPITRE XIII
On est bien aise de voir l'humiliation de ce Lépidus. C'étoit le plus méchant citoyen qui fût dans la république, toujours le premier à commencer les troubles, formant sans cesse des projets funestes où il étoit obligé d'associer de plus habiles gens que lui. Un auteur moderne s'est plu à en faire l'éloge % et cite Antoine, qui, dans une de ses lettres, lui donne la qualité d'honnête homme: mais un honnête homme pour Antoine ne devoit guère l'être pour les autres.
Je crois qu'Octave est le seul de tous les capitaines romains qui ait gagné l'affection des soldats en leur donnant sans cesse des marques d'une lâcheté naturelle. Dans ces temps-là les soldats faisoient plus de cas de la libéralité de leur général que de son courage. Peut-être même que ce fut un bonheur pour lui de n'avoir point eu cette valeur qui peut donner l'empire , et que cela même l'y porta : on le craignit moins. 11 n'est pas impossible que les choses qui le déshonorèrent le plus aient été celles qui le servirent le mieux. S'il avoit d'abord montré une grande ame, tout le monde se seroit méfié de lui ; et s'il eût eu de la hardiesse, il n'auroit pas donné à Antoine le temps de faire toutes les extravagances qui le perdirent.
Antoine, se préparant contre Octave, jura à ses
• L'abbé de Salnt-Réal.
soldats que, deux mois après sa victoire, il rétabliroit la république : ce qui fait bien voir que les soldats même étoient jaloux de la liberté de leur patrie, quoiqu'ils la détruisissent sans cesse, n'y ayant rien de si aveugle qu'une armée.
La bataille d'Actium se donna : Cléopâtre fuit , et entraîna Antoine avec elle. 11 est certain que dans la suite elle le trahit'. Peut-être que, par cet esprit de coquetterie inconcevable des femmes, elle avoit formé le dessein de mettre encore à ses pieds un troisième maître du monde.
Une femme à qui Antoine avoit sacrifié le monde entier le trahit : tant de capitaines et tant de rois, qu'il avoit agrandis ou faits, lui manquèrent : et, comme si la générosité avoit été liée à la servitude, une troupe de gladiateurs lui conserva une fidélité héroïque. Comblez un homme de bienfaits , la première idée que vous lui inspirez c'est de chercher les moyens de les conserver; ce sont de nouveaux intérêts que vous lui donnez à défendre.
Ce qu'il y a de surprenant dans ces guerres, c'est qu'une bataille décidoit presque toujours l'affaire, et qu'une défaite ne se réparoit pas.
Les soldats romains n'avoient point proprement d'esprit de parti ; ils ne combattoient point pour une certaine chose , mais pour une certaine
* Voyez Dion , liv. li.