‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 62 sur 129 · CHAPITRE XIII. II f · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII. II f

personne ; ils ne connoissoient que leur chef, qui les engageoit par des espérances immenses : mais le chef battu n'étant plus en état de remplir ses promesses , ils se tournoient d'un autre côté. Les provinces n'entroient point non plus sincèrement dans la querelle , car il leur importoit fort peu qui eût le dessus, du sénat ou du peuple. Ainsi, sitôt qu'un des chefs étoit battu, elles se donnoient à l'autre ' ; car il falloit que chaque ville songeât à se justifier devant le vainqueur, qui, ayant des promesses immenses à tenir aux soldats, devoit leur sacrifier les pays les plus coupables.

Nous avons eu en France deux sortes de guerres civiles : les unes avoient pour prétexte la religion ; et elles ont duré , parce que le motif subsistoit après la victoire : les autres n'avoient pas proprement de motif, mais étoient excitées par la légèreté ou l'ambition de quelques grands, et elles étoient d'abord étouffées.

Auguste (c'est le nom que la flatterie donna à Octave) établit l'ordre, c'est-à-dire une servitude durable : car, dans un état libre, où l'on vient d'usurper la souveraineté, on appelle règle tout ce qui peut fonder l'autorité sans bornes d'un seul; et on nomme trouble, dissension , mauvais

' Il n'y avoit point de garnisons dans les villes pour les contenir ; et les Romains n'avoient eu besoin d'assurer leur empiie que par des armées ou des colonies.

gouvernement, tout ce qui peut maintenir l'honnête liberté des sujets.

Tous les gens qui avbient eu des projets ambitieux avoient travaillé à mettre une espèce d'anarchie dans la république. Pompée , Crassus et César, y réussirent à merveille. Ils établirent une impunité de tous les crimes publics; tout ce qui pouvoit arrêter la corruption des mœurs, tout ce qui pouvoit faire une bonne police , ils l'abolirent ; et comme les bons législateurs cherchent à rendre leurs concitoyens meilleurs , ceux-ci travailloient à les rendre pires : ils introduisirent donc la coutume de corrompre le peuple à prix d'argent; et quand on étoit accusé de brigues on corrompoit aussi les juges : ils firent troubler les élections par toutes sortes de violences ; et quand on étoit mis en justice on intimidoit encore les juges ^ : l'autorité même du peuple étoit anéantie; témoin Gabinius, qui, après avoir rétabli malgré le peuple Ptolomée à main armée, vint froidement demander le triomphe ^,

Ces premiers hommes de la république cherchoient à dégoûter le peuple de son pouvoir, et à devenir nécessaires en rendant extrêmes les in-

» Cela se voit bien dans les Lettres de Cicéron à Attlcus.

' César fît la guerre aux Gaulois , et Crassus aux Parthes , sans qu'il y eût eu aucune délibération dn sénat ni aucun décret dn peuple. Voyez Dion.

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