‹ Œuvres de P. Corneille (volume 2)Chapitre 156 sur 240 · ACTE I, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE V

ANTIOCHUS

Quoi! restimez-vous moins?

SJËLEUCUS.

Elle vaut bien un trône, il faut que je le die.*

ANTIOCHUS

Elle vaut à mes yeux tout ce qu'en a l'Asie.

SÉLEUCUS

Vous l'aimez donc, mon frère ?

Et vous l'aimez aussi j* C'est là tout mon malheur, c'est là tout mon souci. J'espérois que l'éclat dont le trône se pare

' Ces discours sont d'an style familier; et il foui que je le die est plus qu'inutile : car lorsqu'on se sert de ces tours , il faut que /> h dise , que Je V avoue , que j'en convienne ^ c'est pour exprimer sa répugnance; Mon ennemi a des vertus , il faut que f en convienne ; je vais voue apprendre une chose désagréable, mais il faut que je la dise» Séleucus n'a aucune répugnance à dire que Rodognne est pré« férable aux trônes de l'Asie.

* Plusieurs critiques demandent comment deux 'frères si unis , et qui n'ont tous deux qu'un même sentiment , ont pu se cacher une passion dont l'aveu involontaire échappe à tons ceux qui l'éprouvent? comment ne se sonl-ils pas au moins soupçonnés l'un l'autre d'être rivaux ? Quoi .' tous deux débutent par se céder le trône pour une maîtresse! à peine serait-il permis d'abandonner son droit à une couronne pour une femme dont on serait adoré; et deux princes commencent par préférer à l'empire une femme à laquelle ils n'ont paa seulement déclaré leur amour. , •

C'est au lecteur à s'interroger lui-même , à se, demander quel effet cette idée fait sur lui , si ce double sacrifice est vraisemblable , s'il n'est pas un peu romanesque ; mais aussi il faut considérer que ces princes ne cèdent pas absolument le trône, mais un droit incertain au trône : voilà ce qui les justifie.

Toucheroit vos désirs plus qu'un objet si rare ; Mais aussi-bi^n qu'à moi ^n prix vous est connu , Et dans oe juste choix vous m'avez prévenu.

Ah ! déplorable prince !

SÉLEUCUS

Ah ! destin trop contraire !

ANTIOCHUS-

Que ne ferois-je point contre un autre qu'un frère !

SÉLEUCUS

O mon cher frère ! ô nom pour un rival trop doux ! * Que ne ferois-je point contre un autre que vous!

ANTIOCHUS

Où nous vas-tu réduire, amitié fraternelle !

SELEUCUS

Amour, qui doit ici vaincre de vous ou d'elle ? *

ANTIOCHUS

L'amour, l'amour doit vaincre^, et la triste amitié Ne doit être à tous deux qu'un objet de pitié.

' Ceci répare tout d'un coup ce que lear propoaition semble avoir de trop ayilissaxit et de trop concerté ; mais ces répétitions par écho y que nsjèroiê'je point conire un autre / sont-elles assea nobles, assez tragiques , et d'an assez bon goût?

* Cette apostrophe à Tamour est-elle digne de la tragédie?

^ Cette réponse ne sent-elle pas un peu plus Tidylle que la tragédie ? Remarques que Racine , qui a tant traité Tamour , n'a jamais dit, V amour doit vaincre. Il n'y a pas une maxime pareille, même dans Bérénice. En général , ces maximes ne touchent jamais. Tous ceux qui ont dit que Racuie sacrifiait tout à l'amour , et que les héro9 de Corneille étaient toujours supérieurs à cette passion , n'avaient pas examiné ces deux auteurs. Il est très commun de lire , et très rare de lire avec fruit.

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