‹ Œuvres de P. Corneille (volume 2)Chapitre 181 sur 240 · ACTE II, SCÈNE IIL 3ï · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IIL 3ï

Quoi! vous montrez tous deux un visage étonné! " Redoutez-vous son frère ? après la paix infâme Que même en la jurant je détestois dans l'âme. J'ai fait lever des gen^ par des ordres secrets * Qu'à vous suivre en tous lieux vous trouverez tout prêts; Et tandis qu'il fait tête aux princes d'Arménie Nous pouvons sans péril briser sa tyrannie.

Qui vous fait donc pâlir à cette juste loi?

Est-ce pitié pour elle? est-ce haine pour moi? Voulez-vous l'épouser afin qu'elle me brave.

Et mettre mon destin aux mains de mon esclave...? Vous ne répondez point! Allez, enfants ingrats,

est théâtrale; elle attache malgré la réflexion. Une invention purement raisonnable peut être très mauvaise ; une invention théâti'ale , que la raison condamne dans Fexamen , peut faire un très grand effet : cVst que l'imagination , émue de la grandeur du spectacle , se demande rarement compte de son plaisir ; mais je doute qu'une telle scène put être soufferte par des hommes d'un goût et d'un jugement formé y qoi la verraient pour la première fois.

1 Comment peut-elle être surprise que sa proposition révolte? elle veut que le crime tienne lieu du droit d'aînesse ; celui des deux qui ne voudra pas tuer sa maîtresse sera le cadet , et perdra le trône : mais si tous deux veulent la tuer, qui sera roi? H est clair que la proposition de Cléopâtre est absurde autant qu'abominable; et cependant elle forme un grand intérêt, parce qu'on veut voir ce qu'elle produira , parce que Cléopâtre tient en sa main la destinée de ses enfans.

En nommera l'aîné; cet en se rapporte à ses deux fils; mais comme il y a un vers entre deux , le sens ne se présente pas ckiremeat. Il faut encore éviter de finir un vers par aine, qoand l'antre finit par aifiessé.

* Style de gaasette.

3i6 RODOGUNE.

Pour qui je crus en vaià conserver ces états : J'ai fait yotre oncle roi, j'en ferai bien un autre; ' Et moji nom peut encore ici plus que le vdtre.

SELEUCUS

Maisy madame^ voyez que pour premier exploit....

CLÉOPATRE

Mais que chacun de vous pense à ce qu'il me doit. Je sais bien que le sang qu'à vos mains je demande N'est pas le digne essai d'une valeur bien grande ; Mais si vous me devez et le sceptre et le jour,

* Cléopâtre n'est pas adroite, quoiqu'elle se soit donnée pour une femme très habile ; dès qu'elle s'aperçoit que ses enfans ont horreur de sa proposition , elle ne doit pas insister : on ne persuade point un crime horrible par de la colère et des emporteroens. Quand Phèdre a laissé Voir soti amour à Hippolyte, et qu'Hippolyte répond : Owl>liez-vou8 que Thésée est mon père et votre époux ? elle rentre alors en elle-même , et 'dit : Et aur quoi jugez-vous que yen perds la mémoire? Cela est dans la nature*; mais peut-on supposer qu'une

* La comparaison de Phèdre est ici très déplacée , et confirme encore ce que nous avons dit : Voltaire ne s'était point assez fortement pénétré du caractère de Cléopâtre ; caractère unique , et qui ne peut avoir aucun rapport avec celai de Phèdre. En proie à une passion incestueuse qu'elle déteste, Phèdre ne parait sur la scène que poursuivie par des remords, quelle garde pendant toute la- pièce.» et qui né finissent qnavec sa vie. .Cléopâtre, .an contraire, non seulement n'a point de remords, tnais n'en a pas même l'idée. Furieuse d'avoir laissé pénétrer ses scntimens à ses fils, elle ose les menacer dès qu'elle ne peut plus se flatter de le^ séduire. Le respect de ces princes , et la soumission qu'ils paraissent toujours conaerver pour elle , lui laissent quelque espérance de pouvoir du moins les intimider për sear menaces. Nonfe ne disons pas que la conduite de celte femme atroce soit raisonnable; mais nous répétons que les passions feffréneesneraisMiacnt pas., et que tout ce qai paraît choquant, ou même incroyable â Voltaire , est rendu vraisemblable par le caractère de Cléopâtre , tel que Corneille l'a conçu ; c'est ce que démontre assez le succès constant de la pièce. P.

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