‹ Œuvres de P. Corneille (volume 2)Chapitre 67 sur 240 · ACTE V, SCÈNE lïL ti · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE lïL ti

J'allois rendre à Phiiiste un mot de complimêcit ; Mais lui tout aussitôt, sans le vouloir entendre , « Cher ami, m'a-'t41 dit, vous logez chez Cléandre, c< Vous aurez vu sa sœur, je laime , et vous pouvea . . (( Me rendre beaucoup plus qae vous ne me devez : , c( En faveur de mes feux parleE à cette belle ; « Et comme mon amour a peu d'accès chez elle, « Faites l'occasion quand je vous irai voir. » A ces mots j'ai frémi sous l'horreur du devoir. Par ce que je lui dois , jugez de ma -misère , Voyez ce que je puis, et ice que je dois faire. Ce cœur qui le trahit, s'il vous aime auîourd'hui, Ne vous trahit pas moins s'il vous parle pour iui. Ainsi, pour n'ofiFenser son amour ni le vôtre.. Ainsi, pour n'être ingrat ni vers l'un ni vers l'autre, Tôte de votre vue un amant malheureux , Qui ne peut plus vous voir sans vous trahir tous deux ; Lui , puisqu'à son amour j'oppose ma présence ; Vous, puisque en sa faveur je m'impose silence.

MELISSE.

C'est à Philiste donc que vous in'abandonnez ? Ou plutôt c'est Philiste à qui vous me donnez? Votre amitié trop ferme, ou votre amour trop lâche, M'ôtant ce qui me plaît, me rend ce qui me fâche? Que c'est à contre-temps faire l'amant discret, Qu'en ces occasions conserver un secret!

Il Mloit découvrir.... mais y simple ! je m^abuse ; Un amour si léger eût mal servi d'excuse ; Un bien acquis sans peitie est un trésor en l'air; Ce qui coûte si peu ne vaut pas en parler :

n6 LA SUITE DU MENTEUR.

La g^rde en importune , et la perte en console ; • Et pour le retenir c'est trop qu'une parole.

DORANTE

Quelle excuse , madame ! et <juel remerciment !

Et quel compte eut-il fait d'un amour d'un moment.

Allumé d'un coup d'œil? car lui dire autre chose.

Lui conter de vos feux la véritable cause ,

Que je vous sauve un frère , et qu'il me doit le jour.

Que la reconnoissance a produit votre amour,

C'étoit mettre en sa main le destin de Cléandre,

C'étoit trahir ce frère en voulant vous défendre ,

C'étoit me repentir de l'avoir conservé ,

C'étoit l'assassiner après l'avoir sauvé j

C'étoit désavouer ce généreux silence

Qu'au péril de mon sang garda mon innocence ,

Et perdre, en vous forçant à ne plus m'estimer ,

Toutes les qualités qui vous firent m'aimer.

MÉLISSE

Hélas! tout ce discours ne sert qu'à me confondre.

Je n'y puis consentir,. et ne sais qu'y répondre.

Mais je découvre enfin l'adresse de vos coups ;

Vous parlez pour Philiste, et vous faites pour vous :

Vos dames de Paris vous rappellent vers elles;

Nos provinces pour vous n'en ont point d'assez belles.

Si dans votre prison vous avez fait l'amant,

Je ne vous y servois que d'un amusement.

A peine en sortez-vous que vous changez de style;

Pour quitter la maîtresse il faut quitter la ville.

Je ne vous retiens plus, allez.

Page 1