TRAGÉDIE CHRÉTIENNE
PRÉFACE DE VOLTAIRE
Si quelque chose peut étonner et confondre Fesprit humain, c'est que Tauteur de Polyeucte ait pu être celui de Théodore ; cW que le même homme qui avait fait la scène' sublime dans laquelle Pauline demande à Sévère la grâce de son mari, ait pu présenter une héroïne dans un mauvais lieu , et accompagner une turpitude si odieuse et si ridicule de tous les mauvais raisonnemens qu'une telle impertinence peut suggérer, de tous les incidens qu'une telle infamie peut fournir, et de tous les mauvais vers que le plus inepte des versificateurs n'aurait jamais pu faire.
Comment ne se trouva-t-il personne qui empê*chat l'auteur de Cinna de déshonorer ses talens par le choix honteux d'un tel sujet, et par une exécution aussi mauvaise que le sujet même? comment les comédiens osèrent-ils enfin représenter Théodore? *
* Voltaire ici n'est que juste ^ il ne l'est pas moins dans la plupart de ses remarques sur cette malheureuse pièce : mais que ses expressions sont amëres ! Lui-même en eût blâmé la violence , si elles étaient échappées à quelque contemporain
i3o PRÉFACE DE VOLTAIRE*
de Corneille : devaient- elles lui paraître moins indécentes , parce que ce grand homme n'existait plus 7
Ce n'est pas que ce sujet si mal choisi (et nous sommes étonnés que personne avant nous n'en ait fait l'ohservation ) ne paroisse avoir fourni à La Mothe une partie du plan d'Inès de Castro, Dans l'une et l'autre pièce , c'est une helle-mëre qui veut faire épouser sa fille au fils de son mari , et qui , dans la douleur de voir sa fille méprisée , se porte aux plus violentes extrémités contre la rivale qu'elle lui suppose , et contre celui dont elle voulait faire son gendre. Don Pëdre est précisément dans la même situation que Placide , et la reine de Portugal n'a pas moins de violence que Marcelle. In es est l'ohjet de sa haine , parce qu'elle est la rivale de sa fille , comme Théodore , dans la tragédie de Corneille , est la rivale de Flavie. Rien de plus ressemblant que le fond du sujet j et rien de plus différent que les deux ouvrages. La Mothe , avec plus d'esprit que de génie , a fait d'Inès une des plus intéressantes tragédies qui soient au théâtre , et Corneille n'a fait et ne pouvait faire de Théodore qu'une pièce entièrement indigne de lui. Ce qui a le plus contribué à cette différence , c'est la malheureuse source oii Corneille a puisé son sujet , et surtout le singulier genre de martyre auquel Théodore est exposée. De. ce conte de légende, ouïe ridicule se trouve mêlé à l'horreur , il était imposable que Corneille fît un ouvrage supportable : mais comment put-il se dissimuler ce que ce sujet avait de révoltant ? P.