‹ Œuvres de P. Corneille (volume 2)Chapitre 75 sur 240 · A MONSIEUR L. P. G. B · texte numérisé non relu

A MONSIEUR L. P. G. B

Monsieur/

Je n'abuserai point de votre absence de la cour pour vous imposer touchant cette tragédie : sa représentation n a pas eu grand éclat 5 et quoique beaucoup en attribuent la cause à diverses conjonctures qui pourroient me justifier aucunement, pour moi , je ne m'en veux prendre qu'à ses défauts, et la tiens mal faite, puisqu'elle a été mal suivie. JPaurois tort de m'opposer au jugement du public , il m'a été trcxp avantageux en mes autres ouvrages pour l^ désavouer en celui-ci j et si je l'accusois d'erreur

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OU d'injustice pour Théodore, mon exemple donneroit lieu à tout le monde de soupçonner des mêmes choses tous les arrêts qu il a prononcés en ma faveur. Ce n est pas toutefois sans quelque sorte de satisfaction que je vois que la meilleure partie de mes juges impute ce mauvais succès à ridée de la prostitution que Ton n'a pu souffrir, quoiqu'on sut bien qu'elle n'auroit pas d'effet, et que pour en exténuer l'horreur j'aie employé tout ce que l'art et l'expérience * m'ont pu fournir de lumières ; et certes, il y a de quoi congratuler à la pureté ^ de notre théâtre, de voir qu'une histoire qui fait le plus bel ornement du second livre des Vierges de saint Ambroise sç trouve trop licencieuse pour y être supportée. Qu'eût-on dit si , comme ce grand docteur de l'Eglise , j'eusse fait voir Théodore dans le lieu infâme , si j'eusse décrit les diverses agitations de son âme durant qu'elle y fut , si j'eusse figuré les troubles qu'elle y

* Quoique foie employé tout ce que Fart et reœpérien-ce ^ etC4 II ne paraît pas qu*il ait mis de voile sur ce sujet révoltant, puisqu'il emploie dans la pièce. les mots de prosti.utiofiy âUmpudicité ^ àejille abandonnée auoè soldats.

^ Congratuler a la pureté. Congratuler a ne se dit plus. Cette phrase est latine, tibi gratulor : mais aujourd'hui congratuler régit Taccusatif , QOiame féliciter.

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ressentit au premier moment qu elle y vit- entrer Didyme? c'est là -dessus que ce grand saint fait triompher son éloquence^ et c'est pour ce spectacle qu'ir invite |)articulièrement les vierges à ouvrir les yeux* Je l'ai dérojbé à la vue , et , autant que j^ai pu,<à rimaginatioo de mes auditeurs ; et après y avoir çqnsumëitoiiLte mon adresse ^ 4a înodestie îde notre 6cèné £| désavoué comme indigne d'elle ' ce jpeu que la

* Ld modestie de notre scène a desavoué comme indigne d!elle. Les honnêtes geiis kssèmbléà sont toujours chastes; On souffrsdt^ Avl temps 'de Hardi y quontparfâft de viol sur le théâtre c^c la manière la p)i^s/grossière ; mais oest qu'alors il ny avaif que des.^omnxes grossiers qui fré* quentassent les Spectacles. Mairet et Rotrou furent les premiers qui épurèrent un peu la scène des indécences les plus révoltantes. II! ét^h impossible que cette pièce de Corneille eût du smceès en i64â ; elle en autait eu vingt ans ai^pairavai^t. Il choisit/e^^ âujet^parçè qu'il connaissait plus son cabinet que le monde, et qu'il avait plus de génie que debout. CJest toujours. la même versification , tantôt fbîte, tantôt' faible, toujours là même inégalité de style , le même^ tour de phrase , la m^me nianiève d'mtriguQr.^ inil«9j /n'était pa$ .soutjenii pat \» sujet , comme dans les pièces précédentes , il ne pouvait ni s'élever.^ -ni intéreisser. .Puîsl{iiHl faut des. notes Isur toutes les pièees de ComeiUe ^, on en donne aussi quelques-unes sur TÀsoâfi^rtf;: mais ^ un commentaire nest pas un panégyrique :.on« doit au public la. vérité dans toute son étendue.

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nécessité de mt)ii siqet m'a forcé d'en ùire Connoître. Après cela ^ j'oserai bien dire que ce n'est pas contre des comédies pareilles aux nôtres que déclame âaînt Augustin ' , et que ceUx.que le scrupule:^ ou le caprice , ou le zèle en rend opiniâtres ennenfis ^ n ont «pas grande raison de js'appuyer de son aûtoiité : c'est avec justice, qu'il oondanilze celles de son 'temps, qui ne méritoieni que trop le nom qu'il leur donne de spectacles de turpitude j mais c'est avec injustice qu'on veut, étendre cette condamnation jusqu'à celles du notre , qini ne contiennent, pour l'ordinaire , que des exemples d'inûocence , de vertu et de piété. J^aurois mauvaise grâce de vous en entretenir plus au long j vou^ êtes déjà trop persuadé de ces vérités 5 et ce n'est pas» itaon dessein d'entreprendiiè ici de désisibùser ceux qui hé veulent pas Vêtre : il est juste qu'on lès abandonne à leur aveuglement volontaire ^ et quç , pour peine de la trop façilei ci:oyance qu'ils, doniient à des invectives mal fondées, ils denieurent

* Que déclame saint Augustin. On sait assez, que saint Augustin ignorait le greq : isll avait connu jcette belle langue , il n aurait pas déclamé contre Sophocle , ou s'il eût déclamé contre ce grand homme , il eût été fort à plaindre.

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priyës du plus agréable et éa plus utile des divertissements ' dont Fesprit humain soit ca-

* Du plus utile des disfertissemènts ^ etc. On ne peut rien dire de plus fort en faveur de lart des Sophocle , dont Aristote a donné les règles ; et il est bien honteux pour notre nation, devenue si critique après avoir étë si barbare, que Corneille ait été obligé de faire la^ologie d'un art qui était si respectable entre ses mains.

Le grand Corneille traite ici avec une fierté qui sied bien à sa réputation et à son mérite ces hommes bassement jaloux du premier des beaux arts, qui' colorent leur envie du prétexte de la religion : ils craignent que la nation ne s'instruise au théâtre , et que des hommes accoutumés à nourrir leur esprit de ce que la raison a de plus pur et de ce que l'éloquence des vers a de plus touchant , rie deviennent indifférens pour de vaines disputés scolastlques , pour de misérables querelles , dans lesquelles on veut 'trop souvent entraîner les citoyens.

Ces ennemis de la société ont.imaginé qu'un Chrétien devait regarder Cinria^ les Horaces et Pofy-eucte du même œil dont les Pères de l'Église regardaient les mimes et les farces obscènes qu'on représentait de leur temps dans les provinces de l'empire Romain.

On consulta sur cette question , dans f année i ^4^ 9 monsignor Cerati , confesseur du pape Clément XII , et du consistoire qui élut ce pape. J'ai heureusement retrouvé une partie de sa réponse , écrite de sa main , commençant par ces mots, / œncilii e i padri, et finissant par ceux-ci, Giomn^Battista Andreini; et voici la

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pahle« Gontentons-nous d'en jouir sansleur en

traduction fidèle des principaux articles de sa lettre :

«Les Conciles et les Pères qui ont condamné la corné* « die, comme il paroit par le troisième article du con- « cile de Garthage de l'an 3gy , entendaient les reprë- «sentations obscènes, mêlées de sacré et de profane, « la dérision des choses ecclésiastique^ , les blasphè* « mes , etc.

« Les comédies , dans des temps plus éclairés , ne <î furent pas de ce genre , c'est pourquoi saint Thomas , « quest. 168, art. 3, parlant de la comédie , s exprime « ainsi :

« Officium histrionum ordinatum ad solatium homini- « bus exhibendum , non est secundwn se illicitum , nec « sunt in statu peccati y dummodo moderatè ludo utan^ « tUTf id est non utendo aliquibus illicitis verbisj veljac^ » tisy et non adhibendo ludos negotUs et temporibus in-- « debitis.

« L'emploi des comédiens , institué, pour donner « quelque délassement aux hommes , n'est pas en soi tt illicite; ils ne sont point dans l'état de péché, pourvu « qu'ils usent honnêtement de leurs talents , c est-à- « dire, qu'ils évitent les mots et les actions défendues, n et qu'ils ne représentent point dans les temps qui ne « sont point permis.

« Caëtan , en commentant ce passage , conclut : donc « Fart des comédiens qui se contiennent dans les bornes n^est «point condamnable y mais permis.

« Saint Antonin , archevêque de Florence , dans sa K Somme théolôgiqucy partie 3, titre 8, chap. 4? di* •

«Au temps de saint Charles Bôrrotnée, il fut défendu

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faire part ^ et soiif&ez que , sans faire aucun

« à certains comédiens de représenter sur lé théâtre de « Milan : ils allèrent-trouyer saint Charles , et obtinrent «'jde lui un décret -portant pfsrmission de représenter « des comédies-dans son diocèse , en observant les règles « prescrites par saint Thomas : il se fit présenter tous les « sujets des scènes qu'ils jouoîent impromptu, et il leur « fit jurer que toutes les nouvelles scènes qu'ils mêle- « roient à celles dont il avoit vu la disposition , seroient « aussi honnêtes et aussi décentes que les autres.

«L'usage de l'Italie est de permettre toutes les repré* «sentations qui ne portent point de scandale. On joue « des pièces à Rome dans de certains temps,' et particu- « liècement dans des coUéges.Xes comédiens approchent « des sacrements , et on ne trouve aucune bulle ni aucun « décret des papes qui les en privent : on leur donne la « sépulture dans les églises comme à tous les autres bons «catholiques, avec toutes les cérémonies sacrées, c^/2 ^^laatite le sojcre fanùonL ■■"

«Nicolo Barbieri rapporte qu'Isabella'Ândreini reçut «à Lyon beaucoup d'honneurs, qu'elle y -fut enterrée «^avec pompe, et que son corps fut accompagné des « principaux de la ville , qui firent graver son épitaphe <( sur le brousse.

« L'empereur Matthias donna des lettres de noblesse à « Pierre Gequini. Jean-Baptiste Ândreini fut de l'acadé- « mie de Mantoue , et capitaine des chasses.

*Le même Nicolo Barbieri rapporte que Rinoceronte, « comédien , mourut de son temps en odeur de sainteté. »

Si Lope de Vega et Shakespeare ne furent pas regardés comme de saints personnages, personne au moins,

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effort pour les guérir de leur foiUesse , je

ni à Madrid ni à Londres , ne reprocha à ces deux célèbres auteurs d'avoir représenté leurs ouvrages , selon l'usage des anciens Grecs nos maîtres. Le fameux docteur Hamon ^ le licencié Michel Sanchez , le chanoine Mira de Meseva^ le chanoine Tarragia , firent beaucoup de comédies^ presque toutes estimées, et leurs fonctions de prêtres n'en Rirent pas interrompues. Plusieurs prêtres en France en ont &it, ténfoins le cardinal de Richelieu, l'abbé Boyer, l'abbé Genest, aumônier de madame la duchesse d'Orléans, et tant d'autres; enfin l'art doit être encouragé , l'abus de l'art seul peut avilir.

Pour dernière preuve incontestable , rapportons la déclaration de Loui3 XIII, du i6 avril 1 64 1» enregistrée au parlement ; elle dit expressément : •

«Nous voulons que l'exercice des comédiens , qui «peut innocemment détourner nos sujets de diverses « occupations mauvaises , Uje puisse leur être imputé à « blâme, ni préjudicier à leur réputation dans le corn- « merce public. »

C'est en vertu de cette déclaration que Louis XIV maintint Floridor, sieur de Soûlas, dans la possession de sa noblesse, par arrêt du conseil du lo septembre 1668. En bonne foi , peut on flétrir un pensionnaire du roi , déclaré gentilhomme par le roi , pour avoir rempli des fonctions dont le roi lui ordonne expressément de s'acquitter ? 11 est mis en prison s'il ne joue pas , il est excommunié s'il joue : voilà un bel exemple de nos contradictions. En faut-il davantage pour confondre ceux qui se déclarent contre nos spectacles , autant par ignorance que par mauvaise volonté ?

É PITRE. i39

finisse en vous assurant que je suis et serai toute ma vie y

Monsieur,

Votre très humble et très obligé serviteur ,

P. Corneille,

PERSONNAGES

VALE N s, gouverneur d'Anlioche.

PL AC IDE ^ fils de Valens, et amoureux de Théodore.

CLÉOBULE, ami de Placide.

DIDYME, amoureux de Théodore.

PAULIN, confident de Valens.

LY GANTE, capitaine d'une cohorte romaine^

MARCELLE, femme de Valens.

THÉODORE, princesse d'Antioche.

STÉPHANIE, confidente de Marcelle.

La scène est à Antioche , dans le palais du gow^emeur.

THÉODORE

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