‹ Œuvres de P. Corneille (volume 2)Chapitre 91 sur 240 · ACTE II, SCÈNE II. i · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE II. i

THÉODOKE.

Je ne suis point aveugle^ et vois ce ({u'est un homme

Qu'élèvent la naissance^ et la fortune ^ et Rome ;

Je rends ce que je dois à l'ëclat de son sang,

J'honore son mérite , et respecte son rang :

Mais vous connoissez mal cette vertu farouche

De vouloir qu'aujourd'hui l'ambition la touche,

Et qu'une âme insensible aux plus saintes ardeurs

Cède honteusement à l'éclat des grandeurs.

Si cette fermeté dont elle est ennoblie

Par quelques traits d'amour pouvoit être affoiblie ,

Mon cœur, plus incapable encor de vanité.

Ne feroit point de choix que dans l'égalité ;

Et, rendant aux grandeurs un respect légitime ,

J'honorerois Placide , et j'aimerois Didyme.

CLEOBULE.

Didyme , que sur tous vous semblez dédaigner !

THEODORE

Didyme , que sur tous je tâche d'éloigner , Et qui verroit bientôt sa flamme couronnée Si mon âme à mes sens étoit abandonnée, Et se laissoit conduire à ces impressions Que forment en naissant les belles passions.

Comme cet avantage est digne qu'on le craigne , Plus je penche à l'aimer, et plus je le dédaigne; Et m'arme d'autant plus , que mon cœur en secret Voudrolt s'en laisser vaincre, et combat à regret. Je me fais tant d'effort lorsque je le méprise , Que par mes propres sens je crains d'être surprise; J'en crains une révolte , et que , las d'obéir.

i64 THÉODORE.

Comme je les trahis^ ils ne m'osent trahir.

Voilà ^ pour vous montrer mon âme toute nue , Ce qui m'a fait bannir Didyme de ma vue :

Je crains d'en recevoir quelque coup-d'œil fatal ^ Et chasse un ennemi dont je me défends mal.

Voilà quelle je suis , et quelle je veux être ; La raison quelque jour «'en fera mieux connottre : Nommez-là cependant vertu ^ caprice y orgueil. Ce dessein me suivra jusque dans le cercueil.

CLEOBULE.

Il peut vous y pousser , si vous n'y prenez garde* D'un œil envenimé Marcelle vous regarde ; j Et y se prenant à vous du mauvais traitement Que sa fille à ses yeux reçoif. de votre amant ^ Sa jalouse, fureur ne peut être assouvie A moins de votre sang , à moins de votre vie : Ce n'est plus en secret que frémit son courroux , Elle en parle tout haut , elle s'en vante à nous , Elle en jure les dieux ; et, ce que j'appréhende , Pour ce triste sujet sans doute elle vous mande. Dans un péril si grand faites un protecteur.

THEODORE

Si je suis en péril , Placide en est l'auteur; L'amour qu'il a pour moi lui seul m'y prédpite ; C'est par là qu'on me hait y c'est par là qu'on s'irrite. On n'en veut qu'à sa flamme y on n'en veut qu'à son choix ; C'est contre lui qu'on arme ou la force ou les lois. Tous les vœux qu'il m'adresse avancent ma ruine ^ Et par une autre main c'est lui qui m'assassine. Je sais quel est mon crime ; et je ne doute pas

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