‹ Œuvres de P. Corneille (volume 2)Chapitre 98 sur 240 · ACTE II, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VI

- YALENS.

Ah ! que tous savez mal comme il faut se venger I '

MARGELLE

Je ne suis point cruelle , et n'en veux à sa vie Que pour rendre Placide à l'amour de Flavie.

Otez-nous cet obstacle à nos contentements; Mais en laveur du sexe épargnez les tourments ; Qu'elle meuire^ il suffit.

VALENS

Oui, sans plus de demeure.

Pour l'intérêt des dieux je consens qu'elle meure : Indigne de la vie , elle doit en sortir ; Mais pour votre intérêt je n'y puis consentir. Quoi I madame , la perdre est-ce gagner Placide? Croyez-vous que sa mort le change, ou l'intimide? Que ce soit un moyen d'être aimable à ses yeux, Que de mettre au tombeau ce qu'il aime le mieux?

* Ce ne sont plus,' on Fa déjà dit, les expressions que nous examinons : il faut plaindre ici la faiblesse de Tesprit humain ; c'est Fauteur de Cinna qui met dans la tête d'un Romain qu'on ne doit se venger d'une princesse qu'en l'envoyant dans un mauvais lieu; et c'est à sa femme qu'il tient ce langage .'

An re^te , on doute fort que cette aventure soit vraie ; ces contes qu'on noua £iit de jeunes et belles Chrétiennes condamnées à la< prostitution , sont l'opposé des mœurs et des lois romaines : une nation qui condamnait les vestales à être enterrées toutes vives pour une faiblesse , n'avait garde de permettre qu'on prostituât des princesses à des soldats pour cause de religion. On pouiTait mettre un événement au théâtre y si , sans être vrai , il avait été vraisemblable ; mais il faudrait surtout qu'il fût noble et tragique : celui-ci est faux , ridicule et abominable : il est tiré de ces légendes qui sont la honte de l'esprit humain.

176 THÉODORE

Ah ! ne vous flattez point d'une espérance y^e t En cherchant son amour vous redoublez sa haine; £t^ dans le désespoir où tous l'allez plonger , Loin d'en aimer la cause ^ il voudra s'en venger. Chaque jour à ses yeux cette ombre ensanglantée , Sortant des tristes nuits où vous l'aurez jetée , Vous peindra toutes deux avec des traits d'horreur Qui feront de sa haine une aveugle fureur :

Et lors je ne dis pas tout ce que j'appréhende. Son âme est violente , et son amour est grande : Verser le sang aimé ce n'est pas l'en guérir; Et le désespérer ce n'est pas l'acquérir. *

MARCELLE

Ainsi donc vous laissez Théodore impunie ?

VALENS

Non , je la veux punir, mais par l'ignominie. Et, pour forcer Placide à vous porter ses vœux^ Rendre cette Chrétienile indigne de ses feux.

1 Comme si on ne désespérait pas ce Placide en envoyant au b....'*' une fille respectable qu'il veut épouser ! Valens ne savait-il pas qu'on peut , avec le temps , pardonner le meurtre , et qu*on ne pardonne jamais les affronts?

* Dans une petite pièce contre Scadéri , qai est placée a la suite des observations sur le Cid , Corneille avait employé le mot qae Voltaire emploie ici , et qa*il répète plosieors fois avec complaisance dans le cours de ces remarques. Voltaire , qui lui reprocbe assez durement cette indécence « qui peut-être n'en était pas une du temps de Corneille , aurait dû n*y pas tomber lui-même. Ajoutez qu'une petite pièce de dix à douze vers, écbappée à ce grand homme dans un moment d*humeur , pouvait n'être pas recueillie ,* que même elle ne méritait pas de letre, et que, selon tonte apparence, l'intention de Corneille n'était pas qu'elle le fut : an lieu que le commentaire de Voltaire est entre les mains de tout le monde. P.

Page 1