D'UN ACADÉMICIEN DE LYON
On condamne ce vers d* Axons dans Bnitus, où Arons dit, en parlant des remparts de Rome,
Du sang qui les inonde ils semblent ébranlés.
En effet, ces figures sont trop recherchées, trop hors de la nature. \a fantôme aimé dont on se revêt pour servir dOdole au zèle charme y paroît encore plus défectueux; c'est ce que le père Bouhours appelle du Nervèze , dans,^ sa Manière de bien penser.
Souvent il arrive que des vers louches, obscurs, mal construits , hérissés de figures outrées , et même remplis de solécismes, font quelque illusion sur le théâtre. Xa règle que donne M. de Voltaire , pour discerner ces vers» me paroît assez sûre. Dépouillez ces vers de la rime et de l'harmonie, réduisez -les en prose, alors le dé£aiut se montre à nu, comme la difformité d'un coips qu'on a dépouillé de sa parure.
Je me souviens d'avoir entendu réciter ces vers , dans une tragédie fort extraordinaire ,
Du sang de Nonîus avec soin recueilli , Autour d'un vase affreux dont il étoit rempli , Au fond de ton palais , j'ai rassemblé leur troupe , Tous se sont abreuvés de cette horrible coupe.
Réduisez ces vers en prose , et voyez si vous pouvez en faire quelque chose d'intelligible. Comparez-les ensuite aux vers d'Eschyle sur un sujet semblable , traduits par Boileau dans le Traite du sublima,
^ Sur un bouclier noir sept chefs impitoyables , Épouvantent les dieux de serments effroyables \ Près d'un taureau mourant qu'ils viennent d'égorger > Tous , la main dans le sang , jurent de se venger.
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. C'est à peu près la même idée que celle des vêts précédents ; mais quelle différenoe ! Vous trouverez ici noir*seulement de grandes images et de l'harmonie, mais encore toute l'exactitude de la prose la plus châtiée.
Le judicieux Boileau avoit donc très grande raison de dire,
Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme , Ni d^un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme. Sans la langue, en un mot, Fauteur le plus divin Est toujours , quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.
Je paise qu'il n'y a aucun bon vers, même arec la c(hi- 0truction la plus hardie, qui ne résiste à l'épreuve que M. de Voltaire propose, et qui ne sorte trioroj^ant de cet examen rigoureux.
Je t'aimois inconstant , qu'aurois-je fait fidèle !
est peut -être la construction la plus hasardée qu'on ait jamais faite. C'est un vers, si on compte douze syllabes; c'est de la prose , si on en détache le vers suivant. Mais dans l'un et dans l'autre cas, quCaurois-je fait fidèle y est mille fois plus énergique que si on disoit , qvHaurois^jefait si tu avois été fidèle ? Ce tour si nouveau enlève; il ne faudroit pas le répéter. Il y a des expressions que Boileau appelle trouvées y qui font un effet merveilleux dans la place où un homme de génie les emploie : elles deviennent ridicules chez les imitateurs.
M. Clément croit que M. de Voltaire veut dire qu'il faut tourner en prose un vers , en lui substituant d'autres expressions pour en bien juger. C'est précisément le contraire. Il faut laisser la construction entière, telle qu'elle
D'UN ACADÉMICIEN DE LYON. 4ii eslj avec tous les mots tels qu'ils sont j et en ôter seule-» ment la rime.
M. de La Motte sembla prétendre que Tinimitable Bajcine n'étok pas poète ; et , pour le prouver , il ôta les rimes à la première scène de Mithri4ate, en conservant scrupu«leusement tout le reste , comme il le deyoit pour son dessein. M. de Voltaire lui démontra , si je ne me trompe , que c'étoit par cela même que ce grand homme étoit aussi bon poète qu'on peut Tétre dans notre langue. Pourquoi? c'est qu'on ne trouva pas dans toute cette scène de Mithri" daté y délivrée de l'esclavage de la rime , un seul mot qui ne fite à sa place , pas une construction vicieuse , rien d'ampoulé ou de bas, rien de £aiux, de recherché, de répété, d'obscur, de hasardé. Tous les gens de lettres convinrent que c'étoit la véritable pierre de touche. On voyoit que Racine avoit surmonté sans effort toutes les difficultés de la rime. C'étoit un homme qui , chargé de fers , marchoit librement avec grâce. C'est certainement ce qu'on ne pouvoit dire d'aucun autre tragique depuis les belles scènes de Comélie, de Pauline, d'Horace, de Cinna, du Cid. Ouvrons Rodogune , dont ïa dernière scène est un chef- d'œuvre , et lisons le commencement de cette pièce femeuse, dégagé seulement de la rime.
« Ce jour pompeux , ce jour heureux nous luit eiifin , « qui doit dissiper la nuit d'un trouble si long, ce grand « jour où rhyménée, étouffimt la vengeance , remet l'intel- « ligence entre le Parthe et nà^s , affiranchit la princesse , « et nous iait pour jamais un lien de la paix du motif de « la guerre. Mon frère, ce grand jour est venu où notre « reine , cessant de tenir plus la couronne incertaine, doit
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« rompre son silence obstiné aux yeux de tous , nous dé^ « clarer rainé de deux princes jumeaux, et Fayantage seul A d'un moment de naissance dont elle a caché la connois- « sance jusqu'ici , mettant le sceptre dans la main au plus « heureux, va faire l'un sujet et l'autre roi. Mais n'admi» « rez-*vous point que cette même reine le donne pour époux « à l'objet de sa haine , et n'en doit faire un roi qu afin de « couronner celle qu'elle aimoit à gêner dans les fers ? « Rodogune, traitée par elle en esclaye, va être montée « par elle sur le trône , etc. ».
En lisant ce commencement de Rodogune- tel qu'il est mot à mot dans la pièce , je découvre tout ce qui m'étoit échappé à la représentation. Un jour pompeux , un Jour heureux y un grand jour , en quatre vers; une nuit dun trouble y une princesse affranchie y sans que je sache encore qu'elle est cette princesse ; un motif de la guerre qui devient un lien de la paix y sans que je puisse deviner quel est ce motif, quelle est cette guerre , qui la fait , à qui on la fait, quel est le personnage qui parle. Je vois une reine qui cesse de tenir plus la couronne incertaine , et qui va mettre le sceptre dans la main au plus heureux ; mais on ne m'apprend pas seulement le nom . de cette reine. J'apprends seulement que Rodogune va être montée sur le trône par cette reine inconnue.
Toutes ces irrégularités se manifestent à moi bien plus aisément dans la prose , que lorsqu'elles m'étoient dégui* sées par la rime et par la déclamation. Je suis confirmé alors dans le principe de M. de Voltaire , qui établit que^ pour bien juger si des vers sont corrects , il feut les réduire en prose. M. Clément dit que ce système est celui d'un fou. Je ne crois point être fou en l'adoptant : j'es-^
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père seulement que M. Clément aura un joiu* une raison plus sage et plus honnête.
Les bornes de ce petit écrit ne me permettent que d'ajouter ici quelques mots sur les injures atroces que M.. Clément dit à M. de Laharpe dans sa dissertation , qui deyoit être purement grammaticale. Il Faccuse d'avoir fait une partie des commentaires sur le théâtre de Corneille par un motif d'intérêt , et il hasarde cette calomnie pour l'accabler d'outrages , qui ne peuvent que retomber sur celui qui les prodigue si injustement. Je n'ai jamais vu M. de Voltaire; mais je suis assez instruit de ses procédés envers la famille de Pierre Corneille , et du sentiment de tous les honnêtes gens , pour savoir combien ils réprouvent les invectives odieuses de M. Clément , qui sont aussi déplacées que ses critiques. J'ai peu vu M. de Laharpe, je ne le connois que par les excellents ouvrages qui lui ont mérité tant de prix à l'Académie , et par des pièces de poésie qui respirent le bon goût. Tous ceux qui ont pu lire ce libelle de M. Clément, condamnent unanimement cette fureur grossière avec laquelle il amène ici le nom de M. de Laharpe pour l'insulter sans aucune raison. On est bien surpris qu'il continue comme il a débuté, et qu'après avoir fait un volume d'injures déjà oubliées contre M. de Saint-Lambert et tant d'autres gens de lettres si estimables , il veuille persuader au public que MM. de Voltaire et de Laharpe ont travaillé de concert à décrier le grand Corneille; tandis que l'auteur de Zaïre y àAlzirCy de MéropCy de BrutuSy de Sémiramisy de Mahomet , de P Orphelin de la Chine , de Tancrede , est à genoux devant le père du théâtre, devant le grand auteur du Cid y à' Horace y de CianUy de Polyeuctey de Pompée y tandis qu'il ne relève
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les Êiutes qu'en admirant les beautés avec enthousiasme ; tandis qu*à peine il critique Pertharite, Théodore, Don Manche, jtttiia, PtUchérie, AgéêUas, Swrina : enjEîn tandis qu'il n'a entrepris le commentaire de cet auteur , sigrand et si inégal, que pour augmenter k dot de sa yer« tueuse descendante.
Il m'a paru que le commentateur de Corneille n'avoit eu en vue que la yérité et l'instruction des gens de lettres. J'aime à voir comment , en imitant la conduite de l'Académie lorsqu'elle jugea le Cidy il mêle à tous moments la juste louange à la juste critique. J'aime à yoir comme il craint souvent de décider. Voici comme il s'exprime sur une difficulté qu'il se propose dans l'examen du troisième acte de Gnna. Oest sur quoi les lecteurs , qui connaissent le cœur humain y doivent prononcer* Je suis bien loin déporter un jugement. Taime surtout à voir avec quel respect, avec quels sentiments d'un cœur pénétré il met Cinna audessus de V Electre et de YŒSdipe de Sophocle , ces deux chefs-d'œuvre de la Grèce , et cela même , en relevant de très grands défauts dans Cinna, M. de Voltaire m'a paru un homme passionné de l'art , qui en sent les beautés avec idolâtrie , et qui est choqué très vivement des dé&uts. Un libraire m'a assuré qu'il se traite ainsi lui-même, et qu'il a été malade , par un excès d'affliction , de ce qu'on avoit imprimé de lui des pièces de société, qu'il ne jugeoit pas dignes du public.
Qu'a donc de commun M. Clément avec l'auteur de Gnnuy et avec celui de Mahomet? De quel droit se met-il entre eux? Pourquoi ce déchaînement conti« tous ses contemporains? Faut-il aboyer ainsi à la porte à tous ceux qui
D'UN ACADÉMICIEN DE LYON. 4i5 entrent dans la maison ! Que ne donne-t-il plutôt des exemples ! Que ne donne*t-il sa tragédie de Médée! Nous lui applaudirons , si elle est bonne. Les beautés qu'il aura répandues enrichiront notre littérature ; mais tant qu'il fatiguera le public de satires en prose et d'injures personnelles , il ne faudra que le plaindre.
Le livre d'Akempis a toujours été regardé, chez les Chrétiens de toutes les communions , comme un des ouvrages qui approchent le plus de la beauté morale de l'Évangile ; et ceux même qui sont le plus détachés des idées religieuses n^ont pu s'empêcher d'en parler avec une sorte de respect. Fontenelle , qu'on n'accusera pas de superstition , l'appelait le plus beau livre qui soit parti de la main dCun homme, puisque t Évangile rien vient pas.
Les recherches curieuses dont cette Lettre est remplie , non-seulement sur cette traduction , mais sur Corneille luimême, ne peuvent manquer de la rendre intéressante au public. P.