M. LE COMTE FRANÇOIS (DE NEUFCHATEAU
iuoN cher et ancien ami, je tous ai promis des remarques que j'ai faites dans ma jeunesse sur la traduction en vers de rimitation de Jésus -* Christ par le grand Corneille ; puisque votre amitié l'exige , voici ces notes que j'ai re« trouvées. J'y joindrai quelques autres remarques 6Ur Cor*^ neille , qui peuvent être prises en considération par son éditeur.
Fontenelle , dans la vie de ce grand homme , ne parlai pas avec beaucoup d'estime de la traduction de F Imitation de Jesus^hrist : Corneille lui-même, dans son avis au lecteur, et dans sa dédicace de cet ouvrage au pape , s'exprime avec une excessive modestie ; on diroit que la tâche dé traduire P Imitation n'ait été pour lui qu'une sorte de pénitence, et que cet esprit si supérieur ait voulu se punir de S6S succès dramatiques , en se rabaissant à dessein dans une entreprise ingrate et sans espérance de gloire. C'est à
* Cette Lettre eût ëte mieux au yoluipe suivant \ mais comme il est d'autant plus considérable , qu'ayec la traduction de Gsmeille il contient aussi le texte latin de limitation de J. C ftmsL cru pouvoir, à Texemple de Palissot , la placer à la fin de.celui-^i. R.
4i8 LETTRE
cette modestie que Louis Racine fait allusion dans ces vers
de son Epître à /. B. Rousseau :
Couronné par les mains d^ Auguste et d'Emilie , A côté d'Akempis Corneille s'humilie.
On désigne en effet, sous le nom d'Akempis , l'auteur de limitation ; mais A Kempis n est qu'un surnom tiré de Kempen , près Cologne ; c'est là que naquit Thomas Hamerken , chanoine régulier, mort plus que nonagénaire en 147 1 9 à qui Ion attribue le plus communément ce livre de r Imitation de Jésus-Christs Nul autre livre, après la Bible y n'a été plus souvent traduit et imprimé : Luther le mettoit au-dessus des ouvrages de tous les pères , hormis ceux de saint Augustin. Ce n'est qu'un très petit volume; mais les âmes pieuses le regardent comme un trésor préférable aux plus grands ouvrages. Fontenelle en a £ut d'un mot un éloge sublime. Je ne sais cependant si les dévots ont eu raison de prendre ce mot à la lettre, et de croire que Fontenelle ait admis sérieusement l'inspiration de la Bible. Quoi qu'il en soit, Voltaire s'est bien gardé de comprendre la traduction de Vlmitation dans son édition de Corneille : cependant cet ouvrage eut, dans le temps, un succès prodigieux; il s'en est fait une multitude d'éditions, dont la plus belle est celle ^jui fut donnée à Nancy, sous le xègne de Léopold , par le célèbre imprimeur Gusson ^. Les étrangers connoissent surtout le grand Corneille par cette traduction. Vous seriez étonné de lire à cet égard le No' m^nclateur littéraire de Saxius, ouvrage savant, écrit en
♦ Chez Abel Cnsson, i745> i«-4*' > avec gravurt^Dans cette édition , qui contient aussi les autres poésies spirituelles de P. Comeille , on a retouché le style , tant pour des termes devenus hors d'usage , que pour diverses négligences échappées à Corneille. Ces corrections nWt pas été introduites dans ceUe-H^i , où l'on s'est fait un devoir de conserver le texte dans son mtégrité primitiYe. R.
A M. PALISSOT. 4ig
latin par un professeur d!\5trecYit. Ce Nomenclateur est, comme son titre Fannonce , un catalogue chronologique des hommes célèbres dans tous les temps et chez tous les< peuples. Pierre Corneille y est cité seulement sous l'année 1657 ; Fauteur regarde cette année comme Fépoque de la- , première illustration de Corneille , parce que ce fut alors qu'on réimprima à Bruxelles la traduction de rimitation. . Voici les propres termes du Nomenclateur littéraire : Circahoc tempus jam inclarescere ccepity quordam Thomam Kempisiwn de Imitatione Jesu Christi iterwn Jrancicis versibus loqui hoc anno Bruxellis jussit. (Christoph. Saxii Onomasticon litterar. pars quinta ^ ijSS.)
Il est assez singulier qu'un savant moderne ne date que de 1657, et de F Imitation de Jésus^Christ y la première renommée de Thomme qui avoit donné dès' i634 Cette fameuse tragédie du Cïrf, traduite dans toutes les langues de l'Europe.
Mon objet n'est pas de relever cette erreur , un peu étonnante cependant de la part d'un érudit qui nous, reproche assez durement, à nous autres François , de négliger l'histoire littéraire; j'ai voulu seulement prouver, .par cette citation, la célébrité de l* Imitation de Corneille,, quoiqu'elle n'ait aujourd'hui que bien peu de lecteurs.
Il n'est peut-être pas inutile de remarquer les termes dans lesquels est conçu le privilège donné par le roi (Louis XIV) , le 3o décembre 16 53, pour l'impression de cej ouvrage : ce privilège est motivé par une phrase qui n'est pas du protocole ordinaire ; on y. fait dire au roi qu'il permet cette impression « pour reconnoître , en quelque sorte , le mérite « dudit sieur Corneille , dont les excellentes productions « d'esprit sont désirées par tout 1^ royaume , et n^ême dans « les pays étrangers. »
4a6 LETTRE
L'afFoibliflsement des idées religieuses est sans do\ite la principale cause du discrédit actuel de cet ouvrage ; mais , considéré bous le rapport de la littérature et du style , il ofiBre encore beaucoup de choses remarquables , et, entre autres , des modèles de stances de plusieurs espèces de yers, dont quelques-unes n ont point été imitées. Vous en jugerez par cette strophe du chapitre 33 j Uyre 3 , de rinsta* mué de notre cœur :
Mon fils , tantôt la joie et tantôt la tristesse
De ton cœur ,'^malgré lui , s'emparent tour à tour j
Tantôt la paix y règne , et dans le même jour
Mille troubles divers surprennent sa foiblesse.
La ferveur , la tiédeur , ont chez toi leur instant ^
Ton soia le plus actif n'est jamais si coQStant
Qu'il ne cède la place à quelque nonchalance \
Et le poids qui souvent règle tes actions ,
Laisse en moins d'un coup d'oeil emporter la balanct.
A la légèreté de tes affections.
Je ne sais si je me trompe, mais il me paroît que la forme de cette stance s appliqueroit heureusement au genre le plus élevé, et quelle est d'ailleurs d'une harmonie remarquable. Dans les derniers vers de celle-ci , la rapidité du style, conforme à celle dela^ensée, lui donne en quelque sorte une perfection imitative qui ne doit jamais être recherchée, maïs qui se présente d'elle-même aux bons poètes. Les strophes en dix vers de huit syllabes sont plus communes ; mais il est des cas où Ton pourroit , je pense, employer avec succès celles de dix vers alexandrins.
Il est d'autres stances , ou d'autres coupes de vers, dont cet ouvrage a pu , même après les odes de Malherbe , fournir d'heureux modèles à nos poètes lyriques. Jugez-en , mon ami , par la traduction de ce verset , sur l'oubli qui
suit la mort des grands : %. In vita sua alfqmd esse videban^ tur, et modo de illis tacetur :
Tant qu'a duré leur vie , ils sembloîent quelque chose j H semble, après leur mort , qu'ils n'ont jamais été : Leur mémoire avec eux sous leur tombe est enclose j
Avec eux y repose
Toute leur vanité..
Êtes-yous de mon avis, ne trouvez -vous p^s que ces vers ont quelque chose de malherbien , et qu'ils paraphrasent heureusement le tacetur, un peu barbare y qui finit le verset latin ?
Voyez encore cette stance , sur le néant de la gloire :
Joins au mépris des biens celui des dignités ^ Joins au mépris du rang celui des vanités
D'une inconstante renommée.
On condamne demain ce qu'on loue aujourd'hui j £t cette gloire enfin dont l'âme est si charmée ,
Gomme le monde l'a formée ,
S'éclipse^ et passe comme lui.
Le mérite particulier d'Akempis consiste dans une sorte d'onction et de douceur mystique , qu'il n'étoit.pas aisé de faire passer dans notre poésie : comment y transporter ce langage particulier aux auteurs ascétiques , et qui n'a de charme que pour eux ! comment £aimiliariser les muses avec ces maximes austères de la foi chrétienne , qui détruisent toutes les illusions , retranchent toutes les images , et ramènent sans cesse le lecteur à ce mot unique : Dimitte omnia , et invenies omnia , ou comme Corneille lui-même Ta très fidèlement rendu :
Hors ce qui vient de Dieu , tout passe , tout s'«nvole , Tout eu son vrai néant aussitôt se résout ^