‹ Œuvres de P. CorneilleChapitre 120 sur 123 · M. LE COMTE FRANÇOIS (DE NEUFCHATEAU · texte numérisé non relu

M. LE COMTE FRANÇOIS (DE NEUFCHATEAU

iuoN cher et ancien ami, je tous ai promis des remarques que j'ai faites dans ma jeunesse sur la traduction en vers de rimitation de Jésus -* Christ par le grand Corneille ; puisque votre amitié l'exige , voici ces notes que j'ai re« trouvées. J'y joindrai quelques autres remarques 6Ur Cor*^ neille , qui peuvent être prises en considération par son éditeur.

Fontenelle , dans la vie de ce grand homme , ne parlai pas avec beaucoup d'estime de la traduction de F Imitation de Jesus^hrist : Corneille lui-même, dans son avis au lecteur, et dans sa dédicace de cet ouvrage au pape , s'exprime avec une excessive modestie ; on diroit que la tâche dé traduire P Imitation n'ait été pour lui qu'une sorte de pénitence, et que cet esprit si supérieur ait voulu se punir de S6S succès dramatiques , en se rabaissant à dessein dans une entreprise ingrate et sans espérance de gloire. C'est à

* Cette Lettre eût ëte mieux au yoluipe suivant \ mais comme il est d'autant plus considérable , qu'ayec la traduction de Gsmeille il contient aussi le texte latin de limitation de J. C ftmsL cru pouvoir, à Texemple de Palissot , la placer à la fin de.celui-^i. R.

4i8 LETTRE

cette modestie que Louis Racine fait allusion dans ces vers

de son Epître à /. B. Rousseau :

Couronné par les mains d^ Auguste et d'Emilie , A côté d'Akempis Corneille s'humilie.

On désigne en effet, sous le nom d'Akempis , l'auteur de limitation ; mais A Kempis n est qu'un surnom tiré de Kempen , près Cologne ; c'est là que naquit Thomas Hamerken , chanoine régulier, mort plus que nonagénaire en 147 1 9 à qui Ion attribue le plus communément ce livre de r Imitation de Jésus-Christs Nul autre livre, après la Bible y n'a été plus souvent traduit et imprimé : Luther le mettoit au-dessus des ouvrages de tous les pères , hormis ceux de saint Augustin. Ce n'est qu'un très petit volume; mais les âmes pieuses le regardent comme un trésor préférable aux plus grands ouvrages. Fontenelle en a £ut d'un mot un éloge sublime. Je ne sais cependant si les dévots ont eu raison de prendre ce mot à la lettre, et de croire que Fontenelle ait admis sérieusement l'inspiration de la Bible. Quoi qu'il en soit, Voltaire s'est bien gardé de comprendre la traduction de Vlmitation dans son édition de Corneille : cependant cet ouvrage eut, dans le temps, un succès prodigieux; il s'en est fait une multitude d'éditions, dont la plus belle est celle ^jui fut donnée à Nancy, sous le xègne de Léopold , par le célèbre imprimeur Gusson ^. Les étrangers connoissent surtout le grand Corneille par cette traduction. Vous seriez étonné de lire à cet égard le No' m^nclateur littéraire de Saxius, ouvrage savant, écrit en

♦ Chez Abel Cnsson, i745> i«-4*' > avec gravurt^Dans cette édition , qui contient aussi les autres poésies spirituelles de P. Comeille , on a retouché le style , tant pour des termes devenus hors d'usage , que pour diverses négligences échappées à Corneille. Ces corrections nWt pas été introduites dans ceUe-H^i , où l'on s'est fait un devoir de conserver le texte dans son mtégrité primitiYe. R.

A M. PALISSOT. 4ig

latin par un professeur d!\5trecYit. Ce Nomenclateur est, comme son titre Fannonce , un catalogue chronologique des hommes célèbres dans tous les temps et chez tous les< peuples. Pierre Corneille y est cité seulement sous l'année 1657 ; Fauteur regarde cette année comme Fépoque de la- , première illustration de Corneille , parce que ce fut alors qu'on réimprima à Bruxelles la traduction de rimitation. . Voici les propres termes du Nomenclateur littéraire : Circahoc tempus jam inclarescere ccepity quordam Thomam Kempisiwn de Imitatione Jesu Christi iterwn Jrancicis versibus loqui hoc anno Bruxellis jussit. (Christoph. Saxii Onomasticon litterar. pars quinta ^ ijSS.)

Il est assez singulier qu'un savant moderne ne date que de 1657, et de F Imitation de Jésus^Christ y la première renommée de Thomme qui avoit donné dès' i634 Cette fameuse tragédie du Cïrf, traduite dans toutes les langues de l'Europe.

Mon objet n'est pas de relever cette erreur , un peu étonnante cependant de la part d'un érudit qui nous, reproche assez durement, à nous autres François , de négliger l'histoire littéraire; j'ai voulu seulement prouver, .par cette citation, la célébrité de l* Imitation de Corneille,, quoiqu'elle n'ait aujourd'hui que bien peu de lecteurs.

Il n'est peut-être pas inutile de remarquer les termes dans lesquels est conçu le privilège donné par le roi (Louis XIV) , le 3o décembre 16 53, pour l'impression de cej ouvrage : ce privilège est motivé par une phrase qui n'est pas du protocole ordinaire ; on y. fait dire au roi qu'il permet cette impression « pour reconnoître , en quelque sorte , le mérite « dudit sieur Corneille , dont les excellentes productions « d'esprit sont désirées par tout 1^ royaume , et n^ême dans « les pays étrangers. »

4a6 LETTRE

L'afFoibliflsement des idées religieuses est sans do\ite la principale cause du discrédit actuel de cet ouvrage ; mais , considéré bous le rapport de la littérature et du style , il ofiBre encore beaucoup de choses remarquables , et, entre autres , des modèles de stances de plusieurs espèces de yers, dont quelques-unes n ont point été imitées. Vous en jugerez par cette strophe du chapitre 33 j Uyre 3 , de rinsta* mué de notre cœur :

Mon fils , tantôt la joie et tantôt la tristesse

De ton cœur ,'^malgré lui , s'emparent tour à tour j

Tantôt la paix y règne , et dans le même jour

Mille troubles divers surprennent sa foiblesse.

La ferveur , la tiédeur , ont chez toi leur instant ^

Ton soia le plus actif n'est jamais si coQStant

Qu'il ne cède la place à quelque nonchalance \

Et le poids qui souvent règle tes actions ,

Laisse en moins d'un coup d'oeil emporter la balanct.

A la légèreté de tes affections.

Je ne sais si je me trompe, mais il me paroît que la forme de cette stance s appliqueroit heureusement au genre le plus élevé, et quelle est d'ailleurs d'une harmonie remarquable. Dans les derniers vers de celle-ci , la rapidité du style, conforme à celle dela^ensée, lui donne en quelque sorte une perfection imitative qui ne doit jamais être recherchée, maïs qui se présente d'elle-même aux bons poètes. Les strophes en dix vers de huit syllabes sont plus communes ; mais il est des cas où Ton pourroit , je pense, employer avec succès celles de dix vers alexandrins.

Il est d'autres stances , ou d'autres coupes de vers, dont cet ouvrage a pu , même après les odes de Malherbe , fournir d'heureux modèles à nos poètes lyriques. Jugez-en , mon ami , par la traduction de ce verset , sur l'oubli qui

suit la mort des grands : %. In vita sua alfqmd esse videban^ tur, et modo de illis tacetur :

Tant qu'a duré leur vie , ils sembloîent quelque chose j H semble, après leur mort , qu'ils n'ont jamais été : Leur mémoire avec eux sous leur tombe est enclose j

Avec eux y repose

Toute leur vanité..

Êtes-yous de mon avis, ne trouvez -vous p^s que ces vers ont quelque chose de malherbien , et qu'ils paraphrasent heureusement le tacetur, un peu barbare y qui finit le verset latin ?

Voyez encore cette stance , sur le néant de la gloire :

Joins au mépris des biens celui des dignités ^ Joins au mépris du rang celui des vanités

D'une inconstante renommée.

On condamne demain ce qu'on loue aujourd'hui j £t cette gloire enfin dont l'âme est si charmée ,

Gomme le monde l'a formée ,

S'éclipse^ et passe comme lui.

Le mérite particulier d'Akempis consiste dans une sorte d'onction et de douceur mystique , qu'il n'étoit.pas aisé de faire passer dans notre poésie : comment y transporter ce langage particulier aux auteurs ascétiques , et qui n'a de charme que pour eux ! comment £aimiliariser les muses avec ces maximes austères de la foi chrétienne , qui détruisent toutes les illusions , retranchent toutes les images , et ramènent sans cesse le lecteur à ce mot unique : Dimitte omnia , et invenies omnia , ou comme Corneille lui-même Ta très fidèlement rendu :

Hors ce qui vient de Dieu , tout passe , tout s'«nvole , Tout eu son vrai néant aussitôt se résout ^

Page 1