‹ Œuvres de P. CorneilleChapitre 121 sur 123 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

Et, pour te dire tout d'une seule parole, Quitte tout , mon enfant , et tu trouveras tout.

Mais, malgré ces difficultés, la traduction de Corneille a souvent la couleur et le ton du latin , avec la clarté du françois. Quelques morceaux suffiront pour vous en convaincre. Voyez (chap. la du troisième livre) ces Réflexions sur la fausse apparence du bonheur du siècle :

Crois-tu les gens du monde exempts d'inquiétude ?

Ne vois-tu rien pour eux ni d'amer ni de rude ?

Va chez ces délicats qui' n'ont soin que d'unir

Le choix des voluptés aux moyens d'y fournir ;

Toutes ces voluptés sont courtes et menteuses j

Toutes n'ont que désordre , et toutes sont honteuses \

Elles vont rarement sans mélange d'ennuis ,

Leurs jours les plus brillants ont les plus sombres nuils , etc.

Voyez presque tout le chap. 48 du même livre , trop long pour le citer ici , mais qui mérite d être mis en parai* lèle avec le latin.

Je ne crois pas qu'on puisse peindre la distraction mieux ' qu elle ne lest dans ces vers :

L'ombre d'un faux plaisir follement retracée S'empare à tous moments de toute ma pensée \ Je ne suis pas toujours où se trouve mon corps , Souvent j'occupe un lieu dont mon cœur est dehors \ Et mon extravagance emportant l'infidèle , Je suis bien loin de moi quand il est avec elle.

Vous savez , mon ami , qu'un seul trait sublime peut racheter bien des défauts. Malgré ce que Corneille dit luimême , dans sa préface , du peu de disposition que les matières de l'Imitation ont a la poésie^ et de l'extrême simplicité qu'il a voulu garder partout, son génie l'emporte

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cpelquefois sur la sécheresse de son modèle.* Quand l'auteur, parle à Dieu, ou fait parler Dieu même, on sent que c'est le grand Corneille qui lui sert d'interprète. Je ne puis résister au plaisir de transcrire cette apostrophe à Dieu (chap. 21 , liv. 3.) :

Toi seul suffis à tout, toi seul en toi contiens. L'immense plénitude ou sont tous les vraî^ biens ^ Toi seul portes en toi ce noble et vaste abîme Qui t'environne seul de gloire légitime ^ Enfin, c'est en toi seul que vont se réunir Le passé, le {>résent, avec tout l'avenir; En toi qu'à tout moment s'assemblent et s'épurent Tous les biens qui seront , et qui sont , et qui furent j En toi que tous ensemble ils ont. toujours été , Qu'ils sont et qu'ib seront toute l'éternité.

Ainsi tous 'tes présents autres que de toi-même, N'ont point de quoi suffire à cette âme qui t'aime ; Elle n'y trouve point à se rassasier ; Quelque chose lui manque où tu n'es pas entier.

Mais c'est surtout dans les paroles que le poète prête à Dieu que son ton s'agrandit , et que son style s'élève bien au-dessus de son original. Akempis fait dire à Dieu tout simplement : Cogita peccata tua cwn displicentia magna et mœrore. Corneille traduit bien ces mots ; mais il ajoute ce beau vers :

Le repentir du cœur me tient Heu de victime.

Dans le latin , Dieu dit encore : Fïli^ numquam securus es in hac vita , etc. ; 'mais, dans Corneille , son discours commence par ce vers :

Ta vie est un torrent d'étemeUes disgrâces.

Le quatrième livre de F Imitation ^ qui ne roule que

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êVT la continuhion et la messe , étoit surtout très difficile à rendre ; on voit que Corneille avoit désespéré d'y réus^ -sir : cependant lisez cette strophe oii Dieu explique comment, dans l'Eucharistie, il descend aux mots prononcés par le prêtre :

Ma voix tôut«-pttisMtite , k qui tout est soumis, Moî-m^me tue soumet à ce que f ai promis , Afassujettit aux lois de mon ordre suprême , Et ma divinité ne croit point se trahir A descendre du ciel pour donner elle-même '

L'exemple d'obéir.

On est assez surpris de rencontrer de temps en temps, dans Y Imitation de Jésus^Christ^ quelques traits satiriques. En voici un sur la vocation intéressée des ecclésiastiques et des religieux coureurs de bénéfices :

Un peu de revenu fait tondre les cheveux , Chercher sur les autels les intérêts des vœux , Prendre un habit dévot pour en toucher les gages , etc.

Les gages de Phahit dévot , et les intérêts des vœux cher-' chés sur les autels, sont des traits qui auroient pu trouver place dans une satire de Régnier. Dans un autre endroit, Tctourderie de l'indiscrétion me semble assez bien carac* térisée :

Par une impertinente et fausse confidence Quelqu'un me dit un jour : Écoute , sois discret , Et conserve en ton cœur , dans un profond silence ,

Le fruit de mon secret.

A peine je promets de cacher le mystère , Qu'il trouve de sa part le silence fôcheux , Me quitte , va conter ce qu'il m'oblige à taire ,

£t nous trahit tous deux.

Ge qu'on pourroit détacher de mieux de cet ouvrage de

Corneille , c'est un grand nombre de quatrains ^ où une

morale pure est rendue avec une précision rigoureuse , et

quelquefois élégante, tels que ceux-ci, par exemple:

Trouve à t'humîlîer même dans ta doctrine :

Quiconque en sait beaucoup , en ignore encor plus ) Et qui , sans se flatter , en secret s^examîne , Est de son ignorance heureusement confus.

La médiocrité suffit au nécessaire

D'un esprit sagement borné , Et tout ce qui la passe augmente la misère

Dont le riche est environné.

Ne faut-il pas enfin chacun s'éntre-quilter ? Pour aller tous au terme > on n'y va pas ensemble $ Et devant ce grand juge , où le plus hardi tremble , Le roi le plus suivi va seul se présenter, etc.

Au surplus , dans la lecture de cet ouvrage, je cherchois surtout ce^ qui a rapport au style de Corneille et aux progrès de notre langue : on ne peut parvenir à la bien con-» noître qu'en lisant successivement , et dans le même esprit, tous les grands écrivains qui ont contribué à la former et à l'enrichir. Considérés sous ce point de vue , les écrits de ceux de nos auteurs que l'on peut regarder comme classiques, sont des mines fécondes, qui n'ont pas encore toutes été fouillées. Si, pour en donner quelques exemples, on voulait réunir tous les termes énergiques hasardés pour la première fois en vers par Corneille , et qu'il seroit possible de reproduire avec succès, on feroit en ce genre une moisson assez riche dans la traduction de Y Imitation. Je ne rappellerai à cet égard que les mots soulignés dans les

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stances suivantes. La première est tirée du chapitre 20 du

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