livre 3 , des misères }^e cette vie
Qu'une affliction passe , une autre lui succède \
Souvent elle renaît de son propre remède ,
Et rentre du côté qu'on vient de la bannir :
Un combat dure encor que mille autres suiriennent ;
Et, par Tenchainement dont ils s*entre-soutiennent ,
Font un cercle de maux qui ne sauroient finir.
Sentre-soutierment est un mot dont Montaigne s'est souvent servi. Dans cette strophe de Corneille , il fait image, et semble aggraver , en quelque sorte , la chaîne de malheurs dont notre vie est surchargée.
La seconde strophe est tirée du chapitre 5o :
Dieu ! j'apprends à trembler sous Tabime inscrutable Que présente à mes yeux ton profond jugement , Lorsque je vois ton bras frapper également Sur le juste et sur le coupable.
Inscrutable est un mot sonore et précis qui peut être heureusement employé. Se déprendre est un autre terme que Corneille a encore très bien placé dans cette strophe du chapitre 87 :
Je te Tai déjà dît , je te le dis encor ,
Quitte , résigne-toi , déprends-Xoi de toi-même ,
Et tu posséderas ce précieux trésor ,
Ce calme intérieur , ennemi de qui s'aime.
Voilà peut-être beaucoup trop de citations ; mais on a dû, remarquer , dans ces différents passages, avec quel abandon le cœur du poète s'associe au pieux enthousiasme de l'auteur qu'il traduit. Peut-on, d'après cela, ne pas s'étonner que Baillet et Goujet reprochent si dure-
ment à Corneille de n'avoir présenté nulle part, dans ses Œuvres, aucune trace de renoncement à soi-même ni d'humilité chrétienne ? L'abbé Goujet, en parlant de cet illustre écrivain dans sa BUfliothéqws françoise ^ s'est* contenté de dire avec sécheresse : « Suivant mon plan , je ' « n'entrerai dans aucun détail sur toutes ses pièces de « théâtre , ou faimerois beaucoup mieux voir le chrétien que « le grand poète V, Si la traduction de \ Imitation ne fait pas preuve pour le grand poète, elle auroit dû obtenir grâce^ pour le chrétien : mais les Jansénistes ne pouvoient louer qu'avec répugnance un ouvrage inspiré, et prôné par les Jésuites ; en revanche , les Jésuites ne manquoient aucune occasion de relever Corneille dans les parallèles , où ils étoiènt quelquefois très injustes envers Racine.
Corneille a été négligé par les biographes, et maltraité par les critiques. Baillet ose dire de l'abbé d'Aubignac, « qu'il sembloit être destiné pour avoir inspection sur les « ouvrages de Corneille, pour l'obliger à marcher droit, « le tenir en haleine , et dans des précautions conti- « nuelles, etc : » voilà ce qu'on trouve dans les jugements des savants. Quels savants et quels jugements, bon Dieu! Peut-on faire un pareil éloge d'un pédant comme ce d'Aubignac, qui prétend, dans sa Pratique du théâtre , que Théodore est la pièce la plus accomplie , et en propres termes le chef-d^œuvre de Corneille ? N'est-ce pas bien ici le lieu de s'écrier avec J. B. Rousseau :
Or maintenant , veillez , graves auteurs , Mordez vos doigts , ramez comme corsaires , Pour mériter de tels admirateurs , Ou pour trouver de pareils adversaires.
Vous donnez sans doute dans votre édition la vie de
4a8 LEÏTRE >^
Corneille par Fontenelle ? Peut-être n'est-il pas inutile d'observer, i°. qu'il faut prendre cette vie dans l'édition des Œuvres de Fontenelle même ^, où elle est beaucoup plus ample que dans \ Histoire de V Acadetniè Jrançoise ; 2°. que d'Olivet a eu le mérite de rétablir , dans cette Histoire de V Académie j un fait assez curieux , que Pélisson avoit rapporté d'abord , et qu'on avoit ensuite retranché : il s'agit de la peine extrême qu'eut le grand Corneille à avoir entrée dans cette Académie. Il essuya deux refus consécutifs, déguisés à la vérité sous le prétexte que l'auteur du Qd résidoit habituellement à Rouen ; on lui préféra MM. Salomon et Duryer, parce qu'ils avoient l'avantage d'être bourgeois de Paris.
L'article du P. Niceron sur Corneille renferme plusieurs particularités qui ne sont pas dans Fontenelle ; on y voit que l'on feroit une bibliothèque des pièces qui parurent à l'occasion du Cid.
Corneille communiquoit ses pièces de théâtre à madame Dupont, femme d'un maître des comptes de Rouen, qu'il avoit connue long-temps avant son mariage , dans le temps que lui-même étudioit chez les Jésuites. Il avoit composé pour elle beaucoup de pièces galantes qu'il n'a jamais voulu rendre puhliques ; il brûla ces pièces deux ans avant sa mort. Corneille avouoit qu'il étoit redevable aux critiques judicieuses de cette dame de plusieurs endroits de ses premières pièces. C'est d'elle qu'il parle dans son excuse à Ariste :
Je ne vois rien d'aimable après Pavoir aimée : Aussi n'aimé'je plus , et nul objet vainqueur N'a possédé depuis ma veine ni mon cœur.
* La vie de Corneille , par Fontenelle , est imprimée telle qu'elle se
A m: PALISSOT. 4^9
I! paroît que cette dame de Rouen est celle qui iîit sur* nommée Mélitey parce que ce fut chez elle que Corneille eut, dans sa jeunesse, l'aventure qui lui donna le sujet de sa première pièce. On trouve ailleurs que ce grand homme communiquoit également ses tragédies à sa sœur, madame de Fontenelle, mère du célèbre hbtorien de TAcadémie des sciences.
Dès i632 , Corneille avoit donné , à la suite de C//tandre, des mélanges de poésies ; c est un petit recueil de sonnets , de madrigaux et de pièces galantes. Ces premiers essais de sa muse offrent quelques plaisanteries d'un goftt peu délicat , et des traits de galanterie que Tabbé Granet a cru devoir supprimer dans le recueil des Œuvres diverses de Corneille , qu'il a donné en 17 38 ; il en a également rejeté quelques pièces du même caractère, insérées dans le recueil de Sercy.
Ce même abbé Granet a ramassé en deux volumes i/^-iî? un assez grand nombre de dissertations sur les tragédies de Corneille et de Racine. Le commentaire de Voltaire et vos notes rendent aujourd'hui ce recueil inutile.
On trouve dans le Spectateur anglois ( tome i , discours 32 ) , un jugement sur la tragédie des Horaces , et , dans le Mercure de France du mois de juillet 1748 , une dissertation sur ce vers de la même tragédie :
Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.
Ce vers fut alors le sujet d'une fameuse controverse : les uns blamoient le vers et toute la tirade, comme trop au-dessous du fameux quHl mourut y et propres seulement à en gâter l'effet sublime : les autres s'attachoient à justifier
trouve dans Tëdition de Voltaire ; ce qu'elle contient de plug dans les Œuvres d^ Fontenelle ne mérite point de regret. P.
43o LETTRE
la tirade. Duclo6 soutint qu'oa poavoit enchérir sur le qu^il mourût par un vers sur la même rime. Selon lui Tinterlocuteur auroit pu dire au vieil Horace :
Mais il est votre fils !
et le vieil Horace répondre :
Lui , mon fils ! il le Ait ! *
Je ne crois pas que ce trait-là soit imprimé nulle part. Au reste, il n'est pas plus aisé de refaire les vers de Corneille, que de suppléer les hémistiches qui manquent aux vers de Virgile. Cette difficulté s est toujours opposée au projet qu'on a eu de rajeunir le style de (Corneille dans plusieurs de ses pièces qu'on crpyoit susceptibles de.reparoîtfe plus ^souvent éC'avec plus de faveur au théâtre, si l'on en corrigeoit les tnots et les tournures vieillis, et si on les réparoit a neuf. C'est ce que vous aurez eu occasion de discuter , et sur quoi je ne peux mieux faire que de m'en rapporter à un goût aussi pur et aussi exercé que le vôtre.
Je finis par un mot : les François ne feront-ils pas pour leur grand Corneille ce que les Anglois ont eu Jie mérite de faire. pour leur Shakespeare? Vous savez jusqu'où va pour lui leur enthousiasme, quel monument ils lui ont consac*'?, quelle fête ils ont célébrée en son honneur ; on peut dire qu'ils en ont fait l'apothéose ; et chez nous , le créateur du théâtre est enterré à Saint-Roch , sans mausolée. Votre superbe édition le vengera de cet oubli , en attendant que l'admiration et la reconnoissance publiques érigent enfin à sa mémoire un monument sur. lequel on
\ *" Il est plaisant de yoir le bel-esprit de Dados osant lutter avec le ge'nie
de Corneille. P.
A M. PAWSSOT, 43r
peut graver des paroles françoises vraiment dignes de lui , puisqu'on peut y inscrire le magnifique éloge du grand Corneille, prononcé à l'Académie par Racine.
Je souhaite , mon cher ami , que vous trouviez dans cette lettre quelques lignes à employer dans votre belle édition. Je suis accoutumé depuis mon enfance à joindre mes idées et mes sentiments aux vôtres/ et rien ne sera plus agréable pour moi que de voir notre amitié consacrée dans le monument immortel que vous élevez sous Vauspice des noms les plus célèbres parmi les noms françois.
Adieu /mon cher ami; je vous saluç et vous embrasse.
FaAiTçois ( de Neufchàteau. )