‹ Œuvres de P. e. Lemontey (volume 3)Chapitre 3 sur 9 · INNÉE · texte numérisé non relu

INNÉE

9 Février.

M. le prince d'Orange renvoie au roi d'Angleterre ses carrosses, ses chevaux, ses équipages de chasse et sa vaisselle.

ia Février.

M. de Maurevel étant chez lui le matin à Paris fut réveillé par un grand bruit qu'il entendit dans sa cour et dans la rue. C'étaient des sergens qui étaient venus prendre ses chevaux dans son écurie, pour une prétendue dette d'un tailleur. Il se leva en robe-de-chambre , et n'ayant pu faire entendre raison à cette canaille, dont il y en eut un qui tira sur lui, le voyant à sa fenêtre, il prit ses pistolets , et par sa fenêtre en tua deux. Le reste se dissipa bien vite. M. de Maurevel vint ici rendre compte au roi de son action, et lui demander grâce et justice, en même temps offrant de s'aller mettre en prison. Le roi le reçut fort bien, et lui dit de demeurer à Versailles , jusqu'à ce qu'on sût si l'affaire s'était passée comme il la contait. Il paraît que cela ne tournera pas mal pour lui.

i3 Février.

M. de Maurevel a eu sa grâce du roi, et les saufs-conduits nécessaires pour sa personne et pour tous ses gens. On ne peut avoir été mieux

traite.

56 ARTICLES INHD1TS.

Le roi a donné une déclaration par laquelle il rend à ses sujets huguenots, réfugiés en Angleterre et en Hollande, la moitié de leurs revenus, pourvu qu'ils se retirent en Danemarck ou à Hambourg.

3 Avril.

M. Danglure, qui a été capitaine aux gardes, s'en va servir en Irlande par dévotion.

i5 Avril.

M. de Flammarins, qui est exilé depuis longtemps, a passé incognito par Paris, venant d'Angleterre. Il s'en va en Irlande. Il n'a pu avoir de passe-port du prince d'Orange; il a dit à ceux qui l'ont vu que les affaires de ce prince n'allaient que trop bien à Londres. Il a formé deux régimens des réfugiés français qui y sont. Il en appelle un Normandie, et l'autre Guienne. Il a fait la Caillemotte colonel du premier, et la Mulonière du second.

21 Avril.

Le pape lève des troupes, et ne veut point donner d'argent au roi d'Angleterre , de peur, dit-il, que le prince d'Orange ne maltraite encore davantage les catholiques d'Angleterre.

ANNEE 1689. Sj

22 Avril.

Le comte de Brionne se marie à mademoiselle d'Espinay de Brou, héritière fort riche. Le père de la fille est encore en vie, mais il laisse espérer qu'après la noce il prendra les ordres , et se mettra par-là hors d'état de pouvoir se remarier.

L'affaire dont M. le chevalier de Lorraine vint, hier à minuit, parler au roi, c'est que M. de Hautefort, exempt des gardes-du-corps, fit hier tirer Tépée à M. le comte de Brionne , après le coucher de Monseigneur. Le comte de Brionne a eu les deux cuisses percées, et Hautefort a été blessé audessus du genou. Il voulait faire demander la vie au comte de Brionne, et eut besoin lui-même que le comte de Brionne la lui donnât, car la douleur de sa blessure le fit évanouir. Cependant sa blessure, qui était si douloureuse, est fort légère, et il parut hier au couché du roi après le combat. M. le comte de Brionne s'est très-bien battu, et s'arracha lui-même l'épée de Hautefort qui lui était demeurée dans les cuisses. Il lui donna de l'esprit de vin quand il s'évanouit , et eut la force de revenir à pied vis-à-vis la paroisse, où il trouva des porteurs. On croit que le sujet de la querelle était que Hautefort était fâché des

58 ARTICLES INEDITS.

soins que M. de Brionne rendait à mademoiselle de Hautefort sa sœur, fille d'honneur de madame la princesse de Conti".

3 Mai.

M. de Louvois a terminé à Paris l'affaire de maître de la garde-robe , pour M. de Souvré son fils, avec la famille de M. de Lyonne. Quant à celui-ci (fils aîné du célèbre ministre de Lyonne, et quelque temps son successeur) il n'est plus en état d'agir, et il se fit voir il y a quelques jours sur le balcon de sa maison qui donne dans le Palais-Royal. Il était dans un état et chantait des chansons si extraordinaires , que sa famille sera contrainte de le renfermer. L'esprit a achevé de lui tourner depuis les chevaliers, de désespoir de ne l'avoir pas été.

Hier on jugea l'affaire des officiers du parlement de Grenoble, que le roi avait fait venir à la suite du conseil pour un jugement qu'ils avaient rendu contre les formes. La chambre a été condamnée à 4>00° écus d'amende, et les officiers sont renvoyés à leurs charges. Leur jugement a été trouvé fort injuste ; mais on ne peut plus revenir à faire le procès à l'homme qu'ils avaient justifié. Les 4>°°° écus seront donnés au père et à la mère de la petite fille violée, qui est morte depuis cette affaire-là.

ier Juin.

M. de Chanarcé, autrefois lieutenant des gardesdti-corps, a eu une lettre de cachet pour s'en aller en Béarn. H y a beaucoup d'accusations contre lui, et l'intendant de la province a envoyé des informations fort fâcheuses. Avant de partir il a épousé mademoiselle de Bouille, et a fait mettre un enfant qu'il avait d'elle sous le poêle. Cette demoiselle de Bouille avait été mariée à M. de Pomenars, et depuis avait fait casser son mariage et avait repris son nom.

3 Juin.

On a fait brûler Spire , Worms et Oppenheim , pour empêcher que les ennemis ne s'y établissent, et n'en tirassent des secours et des commodités, en cas qu'ils veuillent attaquer quelques-unes des places que nous avons de ce côté-là. On en a fait avertir les habitans quelques jours auparavant, afin qu'ils aient le loisir de transporter leurs effets et leurs meubles les plus considérables. Ceux qui voudront s'établir en Lorraine ou en Alsace seront exempts de toute imposition durant six ans , et on leur donnera des habitations, et des terres à cultiver. Tous les papiers de la chambre impériale de Spire ont été portés à Strasbourg, il y a déjà quelque temps.

6o ARTICLES INEDITS.

Ier Juillet.

Le cardinal Azzolini est mort à Rome, âgé de soixante-six ans. Le roi nous a dit qu'on lui mande qu'en mourant il avait fait dire au pape qu'il se repentait fort des mauvais conseils qu'il lui avait donnés, et qu'il croyait lui devoir conseiller en mourant de s'accommoder avec la France le plus tôt qu'il pourrait.

14 Juillet.

Le major des gardes est revenu ce matin de Paris où il était allé arrêter le duc de la Force et le conduire à la Bastille. M. de la Reynie a fait mettre le scellé chez lui. On l'arrêta chez la marquise du Roure. On a aussi mené à la Bastille M. de Vivans, son cousin germain, qui logeait avec lui; et on a envoyé à la Boulaye prendre la duchesse de la Force, que l'on mènera au château d'Angers.

29 Juillet.

On a appris que le pape avait reçu Notre Seigneur en viatique, sans avoir parlé de faire de promotion. On le presse fort de donner un chef à sa faction et de remplir les dix chapeaux vacans. Mais comme il a toujours fort condamné le pape Clément IX pour avoir fait une promotion dans son lit, on espère qu'il ne voudra pas suivre un exemple qu'il a tant hlâmé.

6 Août.

Le roi a fait un don à madame la princesse d'Harcourt d'un homme qui s'est tué lui-même, dont elle espère en tirer beaucoup. On dit qu'il a plus de vingt mille livres de rente. Il s'appelle M. Foucault.

18 Août.

Le pape n'a point voulu faire de promotion. Le cardinal Collorédo était chargé de lui en faire la proposition, mais il ne lui a pas voulu donner audience. Don Livio se jeta à ses genoux, et lui demanda sa bénédiction. Le pape lui dit de ne se mêler d'aucune affaire, et qu'on en mourait plus tranquillement.

21 Août.

Le roi envoie à Rome MM. les cardinaux de Furstemberg et de Bonzi qui sont ici, et a envoyé ordre à M. le cardinal de Bouillon, qui est à Avignon , de s'y en aller. M. le cardinal le Camus n'ira point. Le roi a fait dire à MM. ses frères qu'il s'était si mal trouvé de ce pontificat-ci, qu'il n'en voulait point employer les cardinaux. Le roi fait donner aux cardinaux qui sont ici 18,000 fr. pour leur voyage. Autrefois on leur en donnait 20,000. Alais au dernier voyage qu'ils firent à Rome, M. Colbert ne leur en fit donner que 16,000.

22 Août.

Plusieurs abbés qui ont des bénéfices voulaient aller à Rome. Mais le roi ne l'a permis qu'aux abbés de Groissy et Morel. Tous ceux qui n'ont point de bénéfice y peuvent aller. Quand un bénéficier meurt à Rome, le pape donne ses bénéfices, à moins qu'il n'ait un bref de non vacandum.

ii Septembre.

Le roi remet le parlement de Bretagne dans Rennes, moyennant quoi le parlement lui donne 5oo,ooo francs, et la ville de Rennes autant.

18 Septembre.

Le marquis d'Uxelles a été obligé de capituler à Mayence faute de poudre. D'ailleurs rien ne le pressait; les ennemis n'étaient pas seulement maîtres de la contrescarpe. Nous avons perdu dans la place sept à huit cents soldats qui ont été tués , et un peu plus de blessés. La garnison , forte encore de plus de sept mille hommes, est arrivée à Landau.

N. D. A. M. de Louvois fut fort accusé de la reddition de Mayence sur le point du secours, parce qu'il voulait la guerre , et l'embarquer pour long-temps Aussi y avait-il mis le marquis d'Uxelles, sa créature très- confidente , qu'il sul bien tirer d'affaire auprès du roi.

ANNEE [63g, 63

11 Septembre.

M. de Novion, en quittant sa charge de premier président, touche 100,000 écus de M. de Harlay; ces 100,000 écus-là, il les donne à M. de Croissy pour payer la charge de président au mortier, et comme cette charge avait coûté à M. de Croissy 374,000 liv. , le roi paie les 74,000 liv. restant. M. de Seignelay avait promis à M. de Novion , de la part du roi, 100,000 écus en rentes sur la ville, et M. de Novion , quand il est venu trouver le roi, a obtenu encore 100,000 livres. Il conserve, outre tout cela, la pension de 18,000 livres qu'il avait.

24 Septembre.

Le roi a ordonné à quatre maîtres des requêtes de vendre leurs charges pour payer leurs créanciers. Ce sont MM. Colbert , Maugeron , la Salle et Berrier.

On a eu nouvelle que M. l'évéque d'Angoulême était mort. Il était de la maison de Tourville, et avait été long-temps capitaine de chevau-légers.

N. D. A. Cet évêque d'Angoulême , qui était un très-bon (ue, s'appelait Péricard, d'une famille du parlement de Rouen , dont le nom est fort connu par celui du secrétaire du duc de Guise , tué aux derniers états de Blois. Mais la mère du maréchal de Tourville était sœur de cet évèque, qui n'a jamais été qu'en habit long , violet , à Paris , à la cour, ni en quelque pari qu'il se soit trouvé.

6/j ARTICLES INEDITS.

9 Octobre.

Après dîner, le roi, Monseigneur , Monsieur, Madame, les princesses et les dames sont allés aux toiles, où M. Degvilly avait enfermé six loups qu'on a pris aux lévriers avec beaucoup de plaisir.

i3 Décembre.

Madame la duchesse de Portsmouth, à qui le roi avait donné une pension de 12,000 livres, il y a six mois , a prié S. M. de vouloir bien que la pension passât sur la tête du due de Richemont son fils, et de la vouloir augmenter de quelque chose. Le roi y a consenti, et l'a augmentée de 8,000 livres, si bien qu'il a présentement 20,000 livres.

11 Janvier 1690.

Le roi a dit à M. de Chevreuse et à M. de Charost qui lui avaient demandé pour venir à Marly, que ce voyage-ci il n'y voulait mener que des joueurs.

i3 Janvier.

J'ai appris que l'abbé de Sillery, nommé évèque d'Avranche, avait permuté son évèché contre l'abbé Huet , nommé évèque de Soissons , et qu'il lui donne 4>ooo livres de pension ? quoique l'évêché d'Avranche vaille le -double du revenu de Soissons.

21 Mars.

S. M. fit faire l'expérience d'un dard qui porte une grenade assez loin. C'est une invention d'un Italien qu'a produit le signor Ammonio.

i3 Avril.

Le testament de mademoiselle de Guise donne le duché de Joyeuse à M. de Commercy. Les conclusions de M. l'avocat-général de Lamoignon qui ont été suivies, portent que ce duché sera confisqué au roi, et comme on ne peut confisquer le bien d'un homme dont le procès n'est pas fait, on travaille présentement à lui faire son procès.

2 Mai.

Le roi a donné 10,000 écus à M. de Luxembourg pour faire son équipage ; il ne donne d'ordinaire que 20,000 livres aux généraux de ses armées.

4 Mai.

Le roi n'a point voulu que les compagnies fissent des services publics pour madame la dauphine, ni des oraisons funèbres. L'académie avait voulu donner l'exemple , et S. M. a loué son zèle. On a voulu marquer quelque différence entre la reine et madame la dauphine. L'archevêque a fait faire des prières particulières et point de publiques.

iv. 5

JV. D, A. La dauphine fut peu regrettée. Elle avait beaucoup d'esprit, mais les mœurs allemandes s'y laissèrent trop sentir dans une cour qui n'était occupée qu'à adorer les volontés et les inclinations du roi. Le joug de madame de Maintenon parut lui peser , et celle-ci ne le lui pardonna pas. Ses grossesses et ses couches difficiles altérèrent souvent sa santé. Le roi, qui mesurait à sa propre santé celle des autres, lui en sut mauvais gré, et il lui a fallu mourir pour qu'on crût à ses maladies. Elle n'avait jamais été' belle ni rien d'approchant. Monseigneur , qu'elle aimait avec passion , en aimait d'autres, et s'amusait ailleurs. Elle était réduite à passer ses journées avec Bazzola , sa femme de chambre, qu'elle avait amenée d'Allemagne. On a toujours cru que Clément, son accoucheur , l'avait blessée en sa dernière couche. Madame la princesse de Conti fut aussi fort accusée d'avoir approché d'elle aussitôt après avec des senteurs dont elle n'est pas revenue. Il est vrai qu'une princesse qui , par ce prodigieux mariage , avait fait une si haute fortune, fut heureuse de ne pas vivre long-temps.

10 Mai.

M. de Montauzier est retombé, et l'on n'en espère plus rien. M. l'évêque de Nîmes, qui est toujours auprès de lui pour l'exhorter à la mort, lui a fortement conseillé de voir M. le duc d'Uzès son gendre , et M. de Montauzier le verra demain ? quoique M. d'Uzès ne veuille pas voir madame la duchesse d'Uzès sa femme , qui était tout ce que souhaitait M. de Montauzier pour tâcher avant sa mort de mettre la paix dans sa maison.

N. D. A. M. de Montauzier était Pressigny de Saint-

Maure , et de fort bonne maison ; beaucoup de courage , d'esprit et de lettres. Une vertu hérissée et des mœurs antiques firent de lui un homme extraordinaire ; toutes choses qui devaient faire obstacle «i sa fortune , et qui la lui firent. Sa femme était Angennes, fille de M. de Rambouillet. L'hôtel de Rambouillet était , dans Paris , une espèce d'académie de beaux-esprits, de galanterie , de vertu, et de science; car toutes ces choses-là s'accordaient alors merveilleusement, et le rendez-vous de tout ce qui était le plus distingué en condition et en mérite , un tribunal avec qui il fallait compter , et dont la décision avait grand poids dans le monde sur la conduite et sur la réputation des personnes de la cour et du grand monde, autant pour le moins que sur les ouvrages qui s'y portaient à l'examen. Ce furent toutes ces choses , bien plus que la beauté de mademoiselle de Rambouillet, qui n'en avait aucune, mais à qui l'esprit et le goût du temps donnaient force adorateurs, qui piqua M. de Montauzier d'être le plus heureux, et dont la constance fut couronnée.

Mais on eut lieu d'être surpris de ce qu'une élève de l'hôtel de Rambouillet, et , pour ainsi dire, l'hôtel de Rambouillet en personne, et la femme de l'austère Montauzier, succédât, dans la place de dame d'honneur de la reine, à madame de Navailles , si glorieusement chassée pour n'avoir pu tolérer les entrées nocturnes du roi dans la chambre des filles, et en avoir muré la porte par où il venait, et trouva visage de pierre. Mais ce qui surprit encore davantage, ce fut la protection que madame de Montespan trouva auprès de madame de Montauzier , au commencement de son éclat avec son mari , pour les amours du roi, et l'asile que le roi lui-même lui donna, en choisissant M. et madame de Montauzier pour retirer madame de Montespan chez eux, ail

milieu de la cour, et pour l'y garder contre son mari. Il y pénétra pourtant un jour , et voulant arracher sa femme des bras de madame de Montauzier , qui cria au secours de ses domestiques , il lui dit des choses horribles. Quelque temps après, descendant avec son écuyer et ses gens un petit degré pour aller de chez elle chez la reine , elle trouva une femme assez mal mise , qui l'arrêta , lui fit des reproches sanglans sur madame de Montespan , et lui parla même à l'oreille . Elle empêcha ses gens de la maltraiter, et tout éperdue remonta chez elle, s'y trouva mal , et tomba incontinent dans une maladie de langueur qui lui fit fermer la porte à tout le monde. On prétendit que sa tête se troublait souvent, et l'on ne sut si cette femme qui lui avait parlé en était une on un fantôme. Enfin madame de Montauzier, qui ne parut jamais depuis cette aventure, en mourut à soixante-quatre ans, au mois d'avril 1671.

Je ne puis quitter M. de Montauzier sans en rapporter une aventure qui le caractérise mieux que tout ce qu'on en pourrait dire. Molière fit le Misanthrope. Cette pièce fit grand bruit, et eut grand accès à Paris avant que d'être jouée à la cour. Chacun y reconnut M. de Montauzier, et prétendit que c'était lui que Molière avait eu en vue. M. de Montauzier le sut, et s'emporta jusqu'à faire menacer Molière de le faire mourir sous le bâton. Le pauvre Molière ne savait où se fourrer. Il fit parler à M. de Montauzier par quelques personnes; car peu osèrent s'y hasarder, et ces personnes furent fort mal reçues. Enfin le roi voulut voir le Misanthrope, et les frayeurs de Molière redoublèrent étrangement, car Monseigneur allait aux comédies, suivi de son gouverneur. Le dénouement fut rare. M. de Montauzier, charmé du Misanthrope, se sentit si obligé qu'on l'en eût cru l'objet, qu'au sortir de la comédie il envoya chercher Molière pour le remercier. Molière pensa

mourir du message, et ne put se résoudre qu'après bien des assurances réitérées. Enfin il arriva toujours tremblant chez M. de Montauzier , qui l'embrassa à plusieurs reprises , le loua, le remercia, et lui dit qu'il avait pensé à lui en faisant le Misanthrope, qui était le caractère du plus parfaitement honnête homme qui pût être, et qu'il lui avait fait trop d'honneur, et un honneur qu'il n'oublierait jamais. Tellement qu'ils se séparèrent les meilleurs amis du monde , et que ce fut une nouvelle scène pour la cour, meilleure encore que celles qui y avaient donné lieu.

M. de Montauzier, parmi toutes ses façons dures et austères, était infiniment respecté, considéré et craint, et avait beaucoup d'amis. C'était un homme avec qui il fallait eompter , pour qui le roi eut toujours des égards infinis, et beaucoup de confiance, et Monseigneur une déférence totale tant qu'il vécut, et qui, bien que peu affligé de sa mort, a conservé toujours pour tout ce qui lui a appartenu, et jusqu'à ses domestiques, toutes sortes d'égards et d'attentions.

La propreté de M. de Montauzier, qui vivait avec une grande splendeur, était redoutable à sa table , où il a été l'inventeur des grandes cuillers et des grandes fourchettes, qu'il mit en usage et à la mode.

Il n'y a pas moyen de laisser M. de Montauzier sans faire mention d'une rare anecdote sur Monseigneur, qui avait été élevé dans une singulière innocence de moeurs. Lorsqu'il fut sur le point d'aller à Châlons où il se maria, le roi, qui craignait qu'il ne fût bien neuf, dit à M. de Montauzier de l'instruire, qui n'en goûta point du tout la proposition. Peut-être l'acquitta— t— il trop légèrement de cette commission. Mais comme il était la vérité même, lorsque le roi lui en demanda des nouvelles, il lui avoua qu'il avait mal réussi, et qu'il n'es-

7o ARTICLES INEDITS.

pérait pas de réussir mieux , et le roi de rire de sa modeste franchise. Il crut donc devoir suppléer au gouverneur, et prit Monseigneur en particulier dans son cabinet. Mais ce qu'il y eut de plaisant, c'est qu'il n'eut pas mieux le don de se faire entendre, et qu'il en fut si étonné, pour ne pas dire piqué, que trouvant M. de Montauzier, au sortir de cette belle conversation , « Monsieur, lui dit-il , je viens de parler à mon « fils, et vous voyez que j'en sue. J'ai tourné tant que j'ai pu , «< et à la fin je lui ai dit pendant une grosse demi-heure ce « qu'on aurait honte de dire dans les mauvais lieux , sans « avoir pu venir à bout de lui faire rien entendre. Au bout « du compte, il ne faut pas avoir un affront; mettez-le entre « les mains de M. d'Uzès, et qu'il lui en dise tant, qu'il se « fasse comprendre. Je vous dis très-sérieusement de le faire; « au moins faut-il espérer que celui-là réussira. >» M. de Montauzier répondit d'une révérence, point trop fâché que le roi, qui s'était un peu moqué de lui et de sa retenue, n'y eût fait que blanchir lui-même. Il parla à son gendre, et lui livra Monseigneur tête-à-tête, qui crut l'avoir bien instruit. Mais on prétendit qu'à Châlons il avait tout oublié, et qu'on fut fort en peine, tellement que la maréchale de ***, qui, à trente-cinq ans, était encore fraîche et piquante, lui donna enfin une leçon entre deux portes, qui réussit parfaitement, et dont personne ne lui sut mauvais gré.

i3 Mai.

Monseigneur qui a eu permission de faire son jubilé par avance l'a achevé aujourd'hui, et s'est confessé ce soir.

M. de Savoie livre aux troupes du roi la citadelle

de Turin et Vérue. Il avait songé à se sauver dans le Milanais, lui sixième et déguisé. Ensuite il avait changé d'avis , et voulait assembler tous ses sujets, et faire main-basse sur les Français. Mais à la fin, après avoir été trois fois vingt-quatre heures enfermé avec ses ministres sans boire et sans manger, il s'est résolu de se soumettre et a pris le bon parti.

29 Mai.

Monseigneur emmène de Strasbourg avec lui le père Dez son confesseur. Il l'avait déjà été à la campagne de Pbilisbourg.

11 Juin.

On mande de Paris que M. le marquis de Rouillac est mort. Il laisse une fille unique qui sera une grande héritière.

N. D. A. M. de Rouillac était un homme fort extraordinaire ; avec de l'esprit, ni cour, ni guerre, beaucoup de biens, de procès et de procédés. C'était lui qu'on appelait le faux duc d'Épernon, parce qu'il prétendait l'être, et n'y avait nul droit. 11 s'appelait Goth, et était dé la même maison que ce lameux archevêque de Bordeaux qui fut si adroitement pape de la façon de Philippe-le-Bel , transféra la résidence de Rome à Avignon, et abolit les Templiers.

?,3 Juin.

Il est venu des ordres du roi à Monseigneur d'envoyer M. d'Urfé, M. de Valence et M. de Mail-

7 a ARTICLES INÉDITS.

giron en prison à Landau , pour ne pas s'être rendus assez à temps à l'armée.

16 Juillet.

Le roi envoie aux galères les i,5oo Français qui ont été pris à la bataille de Fleurus. On a laissé sauver le frère de Lostange qui fut pris le jour de devant au combat de cavalerie.

29 Juillet.

Le roi a permis à M. de Saint-Evremond de revenir en France. Il y a trente ans qu'il est exilé , et a passé tout le temps de son exil en Hollande et en Angleterre. Le roi a permis aussi à M. Arnaud de revenir à Paris. C'est un homme assez fameux par ses ouvrages, et qui était exilé depuis long-temps. On ne savait pas même trop bien où il était caché.

2 Août.

A Paris on a fait des feux de joie sur la nouvelle de la mort du prince d'Orange que le roi n'a pas approuvés. Mais les magistrats n'ont pas pu contenir le peuple.

N. D. A. On ne se contenta pas à Paris de feux de joie sur la prétendue mort du prince d'Orange. Ce furent des tables établies dans les rues, où les passa si s étaient arrêtés pour boire , et il n'était pas sur de le refuser. Les carrosses et les plus grands seigneurs subissaient comme les autres cette folie

qui s'était tournée en fureur, dont le prince d'Orange fut encore plus flatté, quoique piqué, et que la police eut grande peine à faire cesser.

14 Août.

On mande de Paris que madame de Beauvais est morte. Elle avait été première femme de chambre et favorite de la reine-mère. Le roi lui donnait une assez grande pension.

N. D. A. Cette madame de Beauvais était une créature de beaucoup d'esprit, d'une grande intrigue, fort audacieuse , qui avait eu le grappin sur la reine-mère, et qui était plus que galante. On lui attribue d'avoir la première déniaisé le roi à son profit, qui a toujours eu de l'amitié pour elle et les siens. C'était une femme avec qui les plus grands ont long-temps compté, et qui, toute vieille , hideuse et borgnesse qu'elle était devenue, a de temps en temps continué de paraître à la cour, en grand habit comme une dame , et d'y être traitée avec distinction jusqu'à sa mort.

10 Octobre.

M. le duc de Luynes est mort à Paris. Il n'avait ni charge, ni gouvernement, ni pension.

N. D. A. M. de Luynes était fort savant, et avait toujours ete dans une grande piété. Après la mort de sa première femme, il s'était retiré dans une petite maison joignant Port-Royaldes-Champs, où il s'occupait de la prière et d'une littérature - mte. Il y travaillait aussi des mains, et fabriquait des sabots. Cette abbaye célèbre était à peu de distance de sa maison de Dampierre, que les retraites libres et forcées delà fameuse anchesse de Ouvreuse , sa mère, ont tant fait connaître , et

quia été rendue si magnifique. M. de Luynes y allait rarement, et se tenait dans sa solitude. A la fin ses amis l'en arrachèrent; mais à peine en fut-il sorti que, éperduement amoureux de la sœur de sa mère, du même lit que madame de Soubise , et qui était sur le point de faire ses vœux de religieuse, il obtint dispense, et l'épousa. C'était une très-vertueuse personne , et parfaitement belle , qui fut à la fois la tante , la filleule et la femme de M. de Luynes.

17 Octobre.

Le roi mena le roi d'Angleterre et la reine à la chasse du sanglier , et au retour ils virent de la terrasse du grand appartement la curée du cerf que le roi d'Angleterre et Monseigneur avaient pris le matin. Ce spectacle-là aux flambeaux fut très-agréable.

6 Novembre.

M. de Ponchartrain avait prié le roi de ne le point charger de la marine, parce qu'il n'en a aucune connaissance. Le roi a voulu absolument qu'il s'en chargeât. Il a présentement tout ce qu'avait M. Colbert , hormis les bâtimens.

7 Novembre.

M. le marquis de Béthune, celui à qui on avait donné le sobriquet de Casse-Pot, et qui était exilé, est mort en allant de Chambéry à Avignon où il se retirait, n'ayant plus permission de demeurer

à Chambéry , depuis qu'on y a prêté serment de fidélité au roi.

27 Novembre.

On a eu nouvelle que l'infante de Portugal était morte. On n'a pas voulu la faire ouvrir. Cependant notre ambassadeur mande qu'il ne croit pas qu'elle ait été empoisonnée.

i3 Décembre.

Le roi a donné à Racine la charge d'ordinaire que Torf avait. Il donnera 10,000 liv. à la veuve. La dernière de ces charges qui a été vendue , l'a été 53,ooo livres.

23 Décembre.

M. et madame de Bouillon ont envoyé M. le chevalier de Bouillon leur fils à Turenne, pour quelques discours qu'il avait tenus d'une de leurs parentes. Le roi n'a point eu de part à cela.

N. D. A. Le chevalier de Bouillon menait une vie fort débauchée , et de tous points fort étrange. M. de Bouillon, ennuyé de ses déportemens, lui en fit une fort romancine. Le chevalier écouta quelque temps , et puis lui dit qu'il le trou- 1 ait bien bon de se mettre si fort en peine de sa conduite , et bien plaisant de lui en parler avec tant d'autorité. M. de Bouillon , plus irrité que devant, lui répondit qu'il le trou- \ ait bien insolent , et s'il n'était donc pas son père, et en droit de lui parler en père. Vous mon père! lui répliqua le chevalier avec un grand éclat de rire ; vous savez bien que non, et

que c'est M. le grand-prieur, et enfile aussitôt la porte. Voilà sans doute ce qui le fit envoyer à Turenne, sans que le roi s'en mêlât.

a5 Décembre.

Le roi a donné à M. l'abbé du Bois, précepteur de M. de Chartres, une abbaye qui vaut 6,000 liv. de rente. C'était la meilleure de celles qui vaquaient.

20 Janvier 1691.

M. de Savoie a donné à madame la duchesse royale sa femme , la mortification de mettre madame de Verrue sa dame d'atours.

4 Février.

Le roi a enfin terminé aujourd'hui l'affaire du duc et du marquis de Gêvres , et après avoir réglé tout ce qui regardait les intérêts du père et du fils, il les a fait embrasser. Le roi s'est donné sur cela la même peine qu'aurait pu faire un arbitre , ami commun du père et du fils.

21 Février.

Le roi apprit ce soir la mort du vieux Vilarceaux. Il avait une pension de 8,000 francs, et les chiens pour renard qui lui en valaient 14 ou 1 5,ooo.

5 Mars.

M. de Villayer mourut à Paris. Il était doyen

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du conseil, et un des Quarante de l'académie française.

N. D. A, Ce bonhomme étaitplein d'inventions singulières, et avait beaucoup d'esprit. C'est peut-être àlui qu'on doit celle des pendules et des montres à répétition, pour en avoir excité le désir. Il avait disposé à sa portée, dans son lit, une horloge avec un fort grand cadran, dont les chiffres des heures étaient creux, et remplis d'épices différentes, en sorte que conduisant son doigt le long de l'aiguille , sur l'heure qu'elle marquait ou au plus près ; il goûtait ensuite , et par le goût et la mémoire connaissait , la nuit , l'heure qu'il était. C'est lui aussi qui a inventé ces chaises volantes qui, par des contre-poids, montent et descendent seules entre deux murs à l'étage qu'on veut , en s'asseyant dedans , par le seul poids, du corps et s'arrêtant où l'on veut. M. le Prince s'en est fort servi à Paris et à Chantilly. Madame la Duchesse , sa belle-fille , et fille du roi, en voulut avoir une de même pour son entresol à Versailles, et voulant y monter un soir, la machine manqua, et s'arrêta à mi-chemin , en sorte qu'avant qu'on pût l'entendre et la secourir en rompant le mur , elle y demeura bien trois bonnes heures engagée. Cette aventure la corrigea de la voiture , et en a fait passer la mode.

10 Mars.

Le roi a ordonné qu'on mette en prison, jusqu'à la campagne, le marquis deRochefort et M. de Souvré, pour un démêlé qu'ils ont eu chez M. d'Uxelles, à Strasbourg.

ii Mars.

Le roi a voulu que M. le comte de Requens se

7 8 ARTICLES INEDITS.

défasse du régiment de Furstemberg , parce qu'ii a appris qu'il est dans les ordres , étant chanoine de Strasbourg. Il conservera la pension de 4? i oo fr. qu'il avait.

4 Avril.

M. le marquis de Seyssac , qui a eu permission de revenir en France , a passé dans l'armée de M. le maréchal d'Humières , s'en allant à Paris. Il y a long-temps qu'il était exilé.

5 Avril.

L'abbé de Feuquières, qui avait soixante -dix ans passés, et qui était venu par curiosité pour voir le siège, tomba malade dans la tranchée en arrivant. On le porta le lendemain à Valenciennes, où il est mort.

N. D. A. Cet abbé de Feuquières était un oncle de Feuquières et de Rabenac , fort dans le monde autrefois; et qui s'était mis toute sa vie sur le pied de suivre le roi à l'armée , où le roi , pour la singularité , le traitait bien , et le voyait rarement ailleurs.

i5 Avril.

Madame de Montespan a été quelques jours à Clagny, et s'en est retournée à Paris, et elle dit qu'elle n'a pas absolument renoncé à la cour, qu'elle. verra encore le roi quelque temps, et qu'à la vérité on s'est un peu hâté de faire démeubler son appartement.

26 Avril.

Mademoiselle Piron a épousé ce matin le marquis de Villars. Ses affaires étaient fort embarrassées, et avec l'argent qu'il tire de ce mariage, il sauve une terre assez considérable auprès de Mantes.

17 Mai.

M. le duc de la Force , qui est sorti de la Bastille depuis quelque temps , où il a achevé de se faire instruire de la religion et a communié , a eu permission de revenir à la cour , et a fait la révérence au roi. Sa femme est encore dans le château d'Angers.

itr Juin.

Les secrétaires du roi lui ont donné les trois millions qu'il aurait tirés de la création des soixante charges nouvelles. S. M. a augmenté leurs gages, et leur donne une diminution de 200,000 livres.

11 Juin.

Le roi a fait encore cette semaine pour cinq millions d'affaires extraordinaires, qui sont presque toutes de créanciers de charge.

ao Juin.

Depuis le changement des monnaies, on en a frappé à la marque nouvelle pour trois cent vingt-

sept millions, et on continue toujours de porter les vieilles espèces. On n'avait pas cru qu'il y eût tant d'argent dans le royaume.

12 Juillet.

L'abbé de Lamet est mort. C'est un homme qui avait été dans les affaires du cardinal de Retz , trèsconnu pendant les troubles de la régence.

19 Juillet.

Le roi supprime tous les droits qu'avaient les loueurs de chevaux dans tout le royaume , qui étaient fort à la charge du peuple. On dit qu'ils achetaient ce droit de M. de Louvois , ce qui lui valait beaucoup.

21 Juillet.

On a fait emprisonner un frotteur savoyard qu'on soupçonne avoir mis du poison dans une aiguière qui était dans la chambre de M. de Louvois , dans laquelle il buvait souvent ; il y avait même bu après son dîner, le jour qu'il mourut.

ief Août.

La duchesse de Schomberg est morte à Paris. Elle était sœur de M. de Hautefort ; elle avait été aimée de Louis XIII , et toujours en grande réputation de vertu.

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